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BOXING DAYS (Nouvelle inédite)

« Choisis entre elle et moi, cesse de jouer, une fois pour toute, lâche là ou laisse moi tomber. Lâche là ou laisse moi tomber… »

(K-Reen feat. Fabe)


« 10, 9, 8…. » La voix du haut-parleur grésillait dans le train à l’arrêt, coincé dans l’obscurité du tunnel.
Mais Jemmi ne l’entendait pas, et répéta une deuxième, peut-être une troisième fois la même interrogation :

— Voici tes quatre choix : Tina, Ekessi, Murielle ou moi. A toi de voir….


Le décompte continuait de tourner : « …..6, 7, 5…… ». L’indécision de Clément les avait figé dans une bulle silencieuse, depuis laquelle le moindre bruit perçu était comme engourdi….
« 3, 2, 1….Mesdames et messieurs, l’équipage de l’Eurostar et moi sommes heureux de vous souhaiter
une bonne année !!! 
»


Quelques jours plus tôt, nous avions déposé nos valises sur les trottoirs désertés de la gare de Waterloo. La ville semblait avoir été aspirée, toute entière, par un silence glaçant, même pour un lendemain de fête.

Aucun commerce ouvert, une circulation plate, loin de l’activité trépidante à laquelle cette ville m’avait habitué. Nous n’étions tout à coup, plus certains de la date, au point de nous interroger, mi- sérieux sur un hypothétique décalage horaire ou une erreur dans la datation du
billet. Etions nous bien le 26 décembre ?


L’avantage de cette gare était sa proximité avec le sud de Wimbledon où résidait ma famille. En quelques stations, la black-line nous conduisit presque devant leur perron. Les retrouvailles furent joyeuses et les présentations se firent sans cérémonie : Aussitôt présenté, Clément, bel Adonis charmeur, fût adopté par ma tante Tracy, ses deux jumelles Paula et Debra, et son placide époux anglais, Oliver qui accueillait tout avec une égale sérénité et un affable détachement.


Nous apprîmes, autour d’un bol de chocolat fumant à la cannelle et de bonhommes de pain d’épices que le 26 décembre était en Angleterre, le Boxing Day, un jour férié dédié aux étrennes.

Les deux jumelles, énamourés, se disputaient l’attention de ce frère providentiel qu’elles avaient cessé d’attendre au pied du sapin et le conduisirent dans le vaste jardin où ne se cachaient même plus les
renards, qui avaient fini par domestiquer les humains. Clément promis aux filles, surexcitées par sa bravoure, d’en attraper un.
Une fois qu’ils passèrent la porte, ma tante pointa son pouce vers le haut, en hochant la tête avec une moue appuyée, approuvant ainsi mon choix, sans avoir besoin de prononcer un mot. Je souris de contentement, heureuse d’être enfin là.
Le Nokia de Clément, alors en charge, se mit à vibrer brusquement sur le sol où il était posé, attirant
nos regards, celui de ma tante étant plus insistant que le mien.


— Tu tiens là quelqu’un de bien ma fille, quelqu’un pour toi ! Ne le lâche surtout pas, dit-elle sans quitter le téléphone des yeux.
Lorsqu’elle sortit de la pièce sous un prétexte quelconque, je saisis aussitôt le Nokia : 5 appels manqués de Tina.


BOX 1 : Tina. Copine de Lycée, Amoureuse historique. En couple avec lui depuis plus de 4 ans avec des périodes de battement ressemblant vaguement à l’idée qu’un pensionnaire d’Alcatraz pouvait se faire de la liberté.


La journée se déroula paisiblement. J’avais hâte cependant de me retrouver seule avec Clément,
et partager enfin, un moment d’intimité. Nous étions, à Paris, deux étudiants fauchés, vivant chez nos parents respectifs, et n’avions pas la moindre possibilité de nous retrouver seuls dans une même pièce sans sacrifier une dépense nécessaire de notre budget hebdomadaire.
Ce voyage était donc l’opportunité de nous retrouver et nous rapprocher, sans fausse pudeur ou couches inutiles de vêtements. Mes sens étaient en ébullition, et dans un besoin physiologique,
et quasi animal de le sentir, je le frôlais aussi souvent que je le pouvais, et ne détournait plus timidement la tête, lorsqu’il me volait un baiser.


Le soir, après le dîner, nous jouâmes avec les jumelles, dont l’une était très mauvaise perdante, aux jeux de société qu’elles avaient reçus. Réunis au pied du sapin, dans des pyjamas douillets et coordonnés qu’elles nous avaient imposé, Clément et moi échangeâmes régulièrement des regards amusés et impatients par-dessus leurs têtes bouclées. On tentait quelque fois, sans grand succès :

— C’est pas l’heure d’aller se coucher ? »

— Non, c’est les vacances, répondaient elles à l’unisson.


L’une d’elle finit cependant par tomber de sommeil, lassée de devoir laisser gagner sa sœur à chaque partie. La mauvais foi et l’esprit de compétition de l’Autre la tinrent encore plus éveillée que la caféine bien dosée. Clément s’était rapproché de moi, et me tenait tendrement par la
main. Pendant que Debra était absorbée par sa manœuvre, nous nous embrassâmes à la dérobée. Elle nous surprit :

— Vous êtes amoureux….beurk !, dit-elle en riant.


Lorsque sa mère vint enfin la forcer à rejoindre son lit, nous la bénîmes silencieusement. Nous étions à présent seuls, porte close et la maisonnée glissait dans un pesant sommeil. Nos lèvres se
joignirent naturellement. Il plaqua mon corps contre le sien. J’enlaçais son cou, en m’attardant sur la fermeté de sa nuque. Il remonta à la hâte mon pull, jouant déjà avec l’un de mes tétons. Le désir, délicieux et impatient, croissait par vagues. Et à chaque fois, la tentation d’un vertige
immédiat dont nous retardions la déferlante en profitant des prémices du plaisir.
L’ample voix de ma tante résonna de l’autre côté de la porte :

— J’ai préparé vos DEUX chambres !
Nous marquâmes un arrêt. Il me semblait qu’elle avait appuyé son propos avec un peu trop d’insistance. Je sortis afin de la rassurer.

— Auntie Tracy, c’est vraiment pas la peine de te donner autant de mal, on ne prendra qu’une chambre. Ne te dérange pas pour nous. Deux chambres, ça fait beaucoup de travail, draps, oreillers, tout ça. Non, je…

— Ca ne me dérange pas du tout. Elles sont déjà prêtes. Côte à côte. Attention, le parquet grince : c’est une vieille maison. Je vous ai aussi mis des serviettes, allez bonne nuit.


Je tentais le tout pour le tout :

— Mais enfin, tata, c’est toi-même qui m’a dit que tu le trouvais bien…

— Oui, mais tu connais nos coutumes. Ton oncle est peut-être blanc, mais moi pas. Vous dormirez dans la même chambre, une fois mariés.


Clément n’avait pas perdu une miette de notre conversation, et même si certaines traditions étaient faites pour être brisées, nous n’osâmes pas franchir l’interdit fermement posé par ma tante. Nous nous embrassâmes chastement sur le pas de la porte, avant de rejoindre nos chambres respectives.


La balade dans un bus à l’impériale autour de Buckingham Palace, en attendant la relève de la garde, avait beau être le cliché touristique le plus absolu, elle attirait un nombre impressionnant de touristes, dont nous fîmes partie, sans grande originalité, le deuxième jour de notre séjour. Trop impressionnés comme beaucoup pour taquiner les sentinelles postées devant le palais, nous nous dirigeâmes ensuite vers St James Park pour y déjeuner rapidement avant la visite du Big-Ben.


Quelques années plus tard, mon père, domicilié dans le Kent, fief de Pocahontas, me taquina souvent sur le privilège qu’il avait, en sa qualité de résident anglais de pouvoir visiter, aussi souvent qu’il le voulait, ce monument historique dont on m’avait refusé l’accès.
Ce jour-là, en effet, Clément et moi, touristes français ne pûmes le visiter. La déception fût de taille sur le moment, mais vite oublié une fois de retour à la maison.
Les deux jumelles capturèrent Clément, qui partageait avec joie leurs jeux d’enfants. Oncle Oliver, assis à son inamovible place, devant l’écran de télé, aussi statique que lui, me salua avec sa joie tranquille.

— Alors, c’était bien ? Vous avez fait le marché de Camden ou de Portobello ?

— Nous y allons demain. Aujourd’hui, on s’est juste fait refoulé du Big-ben, répondis je en riant.
Je rejoins ma tante dans la cuisine afin de l’aider dans la préparation du diner. Elle était en grande discussion avec sa voisine nigériane, tante Chioma :

— Tu es là, ma fille !
Ce simple constat de tante Chioma, était une salutation qui vous accueillait avec une solennité égale
dans la culture africaine. Votre présence comptait pour la personne qui la notait.

— Oui, Auntie Chioma, je suis trop contente de te voir, répondis je en l’embrassant avec effusion.

— C’est Emeka qui sera content, poursuivit elle, Tu sais qu’il termine sa 3éme année de droit ? Est-ce que c’est pas la 4éme année, même ! Il parle déjà comme un avocat …Hum, il finira bientôt avec leur perruque blanche bizarre sur la tête ! Heureusement qu’il n’est pas une fille. Avocate ou pas, j’aurai jamais accepté qu’une de mes filles porte une de ces horreurs jurant avec notre teint !


Une petite perruque noire crantée à la Betty Boop apportait une touche de légèreté, à l’allure soignée de tante Chioma.

— Tu as de quoi être fière Chioma, appuya tante Tracy, en hochant la tête à son habitude.
Il n’était cependant pas de bon ton de trop le montrer, tante Chioma tempéra en souriant :

— Bon, il n’y est pas encore, hein ! C’est pas comme son frère Lucius, qui a déjà ses bureaux dans La City. Tout lui réussit celui-là. C’est déjà un brillant homme d’affaire, tu sais ma fille.

— Ah oui, et il fait quel genre d’affaire, au fait? Ne put s’empêcher de demander Tante Tracy, titilleuse.
Vexée, Chioma ne répondit pas et se tourna vers moi, qui épluchait silencieusement les échalotes posées sur la table.

— Dis donc Lovely, t’es déjà bonne à marier, toi. Ils pourront bientôt venir toquer à ta porte pour le mariage. Tu te souviens comme enfant, toi et Emeka, vous vous lâchiez pas d’une semelle ? Malgré la peur du bateau et le mal de mer, t’as toujours traversé la manche pour venir voir ton Emeka.

— Je venais aussi pour vous voir, Auntie Chioma.

— Et peut-être aussi pour acheter des produits qu’on ne trouve pas à Paris, ou pour le carnaval de Notting Hill? T’en as pas marre d’essayer de caser ton garçon, Chioma ? Laisse le donc se débrouiller tout seul comme un grand. Tiens, je te présente Clément, c’est le copain de Jemmi. Ils vont à la Sorbonne ensemble, ajouta t-elle, juste pour le plaisir de s’entendre
prononcer en français un nom lui semblant prestigieux

.
Clément, qui avait semé les deux jumelles, nous avait rejoint, essouflé, en cuisine.

— Ah bonjour mon fils, tu es là !, dit Chioma. (Puis se tournant vers Mary) Ca fait toujours bien auprès des profs un ou deux camarades blancs. Ils sont plus sérieux et plus calmes. Ils prennent mieux les notes.. ;Mais quoi, pourquoi tu fais les gros yeux…C’est vrai, en cas d’absences, on sait jamais. C’est bien d’avoir un camarade de classe fiable !

— Ah ça, vous croyez pas si bien dire! Ajouta clément, en riant.
Je m’apprêtais à lui mettre un discret coup de coude pour qu’il passe sous silence mon assiduité en pointillé à la fac, lorsque soudain :

— EMEKA ! m’écriais-je, en rejoignant en trois bonds le perron, pressée d’accueillir la montagne de muscles qu’était devenu mon ami d’enfance.


La plupart des gens de notre génération partageait un check stylé lorsqu’ils se rencontraient, mais entre Emeka et moi, cela avait toujours été un genre de baiser eskimo. Nous ne résistions jamais au plaisir régressif de frotter nos larges nez l’un contre l’autre, comme d’autres se font la bise ou collent virilement leurs fronts. Nos ainés en avaient peut-être, dès lors, conçu la certitude d’assister à une idylle naissante.
Emeka ne rentra pas à l’intérieur de la maison. Il attendit que je sorte, et referma la porte en nous isolant à l’extérieur. Clément était resté dans le couloir, et espérant, probablement des présentations plus formelles, nous regardait à travers la porte vitrée.
Ce beau black de haute stature et trop tactile, ne venait-il pas clairement de lui passer un message implicite ?

Il ouvrit la porte et salua froidement Emeka, qui lui répondit sur le même ton. Les bases de leurs futures interactions étaient posées. Par chance, le téléphone de Clément sonna. Il décrocha, et déclama, provocateur, en s’éloignant :

— Allo, Ekessi…Tu vas bien ?


Box 2 : Ekessi. Copine de fac, rencontrée le jour de la rentrée après s’être entrechoqué en éparpillant leurs feuilles de cours au sol, comme dans les films. Hyper amoureuse, un brin collante. A pleuré une fois ou deux dans mes bras, à l’époque où je n’étais encore que la pote désintéressée de Clément.


Lorsque tante Chioma rejoint Emeka afin de rentrer avec lui, quelques minutes plus tard, je ne la contredis pas au moment où, nous invitant au mariage de sa nièce, elle rajouta malicieuse « En attendant le vôtre, avec Emeka ». Clément, qui avait raccroché, blêmit.
Après un diner silencieux, nous claquâmes nos portes respectives au moment du coucher, sans avoir décoléré, ni l’un ni l’autre.
Le lendemain, nous nous réconciliâmes avant notre première tartine de marmelade au petit déj’. Les jumelles avec lesquelles nous avions prévu de passer la journée, et qui nous abandonnèrent au dernier moment pour une « Spice girl party » improvisée, y fûrent pour beaucoup.


Earl Court Road où se trouvait le magasin Harrod’s, était le lieu idéal pour faire le stock de thé fruité, scones aux raisins et autres douceurs anglaises, pour mes proches restés en France. Nous flânâmes
ensuite main dans la main dans Piccadilly Circus et ses immenses panneaux d’affichage, avant de nous retrouver par un heureux hasard dans le Chinatown anglais. Nous nous rendîmes ensuite au marché
de Camden où je pu chiner une cape des sixties, un bonnet rasta en tricot et un T-shirt des Doors.
Ma bourse limitée ne me permettait malheureusement pas de prétendre à tous les articles que mes yeux, véritables détecteurs de pièces rares, repérèrent avec une acuité redoutable. Mais rien n’interdisait d’essayer ce qu’on ne pouvait pas acheter. Ce fût le sujet de notre première micro-
dispute d’une journée, qui s’était déroulé jusqu’ici sans accrocs. Il me reprocha de nous faire perdre du temps.
Et lorsqu’il voulut terminer la journée par la visite du musée Mme Tussauds, véritable institution aux tarifs prohibitifs, je lui opposai un refus obstiné en proposant d’ajourner la visite au lendemain, afin
de bénéficier avec les jumelles d’un tarif plus avantageux, en groupe.

Nous nous disputâmes à nouveau : lui se réfugiant dans un silence froid et distant. Moi, criant, pestant et tempêtant en vain : il n’y avait rien à en tirer dans ces moments-là. Il se figea dans le marbre, et ne s’anima que lorsque son téléphone se mit à vibrer. Il décrocha. Il n’avait pas perdu l’usage de la parole :

— Allo !

— Allo, Clem’s….

Il avait mis, peut-être involontairement, la fonction haut-parleur. A l’autre bout du fil, une voix féminine.
Box 3 : Murielle. Etudiante étrangère en programme Erasmus. Libre et exotique, elle avait un corps de contorsionniste et le charme des rivages lointains. Sympathique et aussi addictive qu’un bonbon sucré.
Nous fréquentions la même asso étudiante de danse. Je l’aurai dragué moi-même si j’avais été de ce bord. Comment rivaliser ?


Je souris nerveusement, pendant qu’il s’éloignait pour répondre tranquillement à son appel.
Je tournai aussi les talons sans l’en avertir et m’engouffrait dans la rame opposée. Enervée, et plongée dans la bulle fumante de mes pensées, je mis plusieurs stations avant de me rendre compte, que je m’éloignais du domicile des Cooper : Oliver, Tracy, Debra et Paula nous recevaient avec
tellement de gentillesse et disponibilité, que ne pouvait il leur rendre la pareille en se contentant de leur téléphone fixe pour ses communications au lieu d’être greffé à son portable comme s’il gérait
une multinationale à distance ? Et puis, qu’avaient-elles à lui dire de si important qui ne puisse attendre son retour ? Etaient-elles les membres d’un conseil de sécurité ou d’une cellule de crise ?

La ligne que j’avais emprunté ne menait nulle part. Je descendis pour faire une correspondance, et après un dédale alarmant de couloir, j’atterris sur le quai qui me parut être celui de la direction
opposée. Un employé de gare, au sourire sympathique, donnait des indications à un groupe de voyageurs. Je m’approchai de lui, attendant mon tour.

— Bonjour, en quoi puis-je vous aider ?

— Je souhaiterai rejoindre West Wimbledon, demandai je

— C’est la bonne ligne, répondit il avec un sourire toujours plus large. Puis-je à mon tour vous demander quelque chose ?

— Euh…Oui, bien sûr, dis-je, hésitante

— Votre accent résonne à mes oreilles comme celui d’une perle des Antilles.

— Pardon ? …désolée, mais pouvez-vous répéter ? Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris. L’anglais n’est pas ma langue natale. Vous avez parlé d’Inde, c’est cela ? L’Ouest de l’Inde ?

— Non, des Antilles…peut-être les Antilles françaises, précisa-t-il en riant.

— Ah, les Antilles, répétais je en souriant à mon tour.


Mon origine ethnique, en lien avec mon apparence, me paraissait sans équivoque : chevelure en large afro, jupe en wax que j’avais décliné dans un style sportwear avec des Reebok freestyles blanches.
Qu’importe, j’avais tapé dans l’œil d’un poète underground, me qualifiant de « perle des îles ». Il n’allait pas être déçu. Je me prêtais au jeu de l’étrangère égarée, en prenant l’accent antillais et une
identité d’emprunt.

— En effet, je suis de la Guadeloupe, de la Désirade plus exactement.

— Oh, vraiment ? Désirade comme le désir ? Ça existe ?

— Mais tout à fait ! Et c’est très charmant, un petit paradis à découvrir. C’est pas du tout : vous n’allez pas le croire, mais je m’appelle désirée !

— Nooon ! pas possible ! waouw !

— Si, si, insistai-je en souriant, c’est possible. J’en suis la preuve.

— Si je puis me permettre, Désirée de la Désirade, vous êtes très désirable. Et je serai ravi de répondre au moindre de vos désirs, si vous voulez par exemple…je sais pas, visiter la ville ? Je serai ravie d’être votre guide, si vous le voulez bien. On pourrait échanger nos numéros ?
Vous avez un portable ? Moi, c’est Marvin, au fait.

Je ne voyais pas l’intérêt de visiter une ville dotée de plusieurs centaines de cabines téléphoniques emblématiques, avec un portable à la main. Aussi, je n’avais pas emmené le mien.

— Je suis désolée Marvin, mais je rentre aux Antilles demain. C’eut été avec plaisir. Quel dommage ! Mais merci encore !


Le but était de jouer gentiment et non pas encourager une drague sérieuse. Heureusement, la rame de métro arrivait.
Marvin posa cérémonieusement sa main sur le cœur et me fit une courte révérence. Quel charmeur !
Alors que le métro ralentissait sa course, je repensai aux atermoiements et indécisions chroniques de Clément : ce n’était même pas si drôle que ça, la drague sportive en fait. Comment pouvait il s’y complaire. Bon, c’est vrai que cela flatte l’égo. Je le concevais d’autant mieux après l’échange avec le lumineux Marvin. Mais si cela devait faire souffrir une personne finalement, a fortiori quatre jeunes femmes, est ce que cela en valait vraiment la peine ? « Seigneur, envoyez-moi un signe » implorai-je
intérieurement.
Le signal sonore « Mind the gap » à l’ouverture des portes me ramena à l’immédiate réalité : la faille tectonique entre le quai et la rame, que je devais enjamber sans me louper.

— Jemmi ?!!!
Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il était là, juste devant moi, en ce point précis de l’espace-temps ! Il aurait pu prendre n’importe quel autre correspondance, rame ou siège, mais l’univers l’avait convoqué là, debout, juste devant moi.

— Tiens…Clem’s ! dis-je ironiquement.
Il m’enveloppa immédiatement dans ses bras : — J’éteins mon portable, le reste du séjour. Promis !

Le problème n’est pas là, et on le sait tous les deux, répondis je me rapprochant de lui.
Il appuya ma tête contre sa poitrine, en murmurant : —  Je sais.
On savait aussi que ce problème ne se réglerait ni dans l’heure, ni même durant le séjour. Mais une trêve avait été silencieusement décidé, ainsi que l’ accord tacite de vraiment profiter de ce moment privilégié à deux. Nous nous embrassâmes, dans la rame pleine. Ses lèvres étaient terriblement douces.
Le jour suivant, Debra et Paula se joignirent à nous pour la visite de Mme Tussaud. Cependant, leur pouvoir de persuasion nous fît changer de programme, en cours de route :

— Allez quoi, c’est mieux d’aller voir des animaux vivants, plutôt que des vieilles statuts immobiles, non ?!, dit l’une.
— En plus, on y a été plein de fois avec l’école, c’est chiant…., renchérit l’autre.


Je regardai Clément, indécise : — C’est moins cher, tu sais…On pourra même y déjeuner, et leur prendre des souvenirs avec l’argent restant. Je veux dire…C’est vraiment, vraiment, vraiment plus abordable, mais c’est toi qui décides cette fois!
Clément hésitait. Les deux jumelles étaient cependant redoutables de persuasion, avec leurs doux regards implorants.

Il finit par capituler : —Bon, ok pour le zoo !
L’expérience du zoo, où je ne m’étais pas rendue depuis l’ enfance, s’avéra plaisante au départ : une variété intéressante d’animaux et de reptiles, des espaces boisés et aérés rendant la déambulation agréable.

Lorsque nous arrivâmes à mi-journée, après plusieurs visites, à l’espace des hominidés, nous vîmes un chimpanzé adulte, entouré d’une foule compacte, lançant dans sa direction, cris agressifs et flash lumineux, afin d’attirer son attention. Le chimpanzé leur tournait résolument le dos.
Contrairement aux autres espèces du zoo, il semblait n’avoir nul endroit lui permettant de se soustraire, même momentanément, à la présence intrusive des visiteurs. Son visage exprimait à la fois douleur et colère, comme s’il faisait l’expérience humaine de l’humiliation. Son refus de
communiquer était sans équivoque.


Les filles voulurent se frayer un chemin à travers la masse tassée de la foule, mais ayant promis à leurs parents de les ramener saines et sauves, et ne souhaitant guère risquer ma propre vie en allant chercher au milieu du troupeau humain compressé, leurs corps asphyxiés, je les retins de justesse, d’une main chacune, par le collet.
Le chimpanzé qui nous avait aperçu de loin, marqua un vif intérêt pour notre petit manège, et tout en ignorant la masse tassée des visages blancs qui l’observait, il se rapprocha des grilles et tendit les
bras vers nous. Personne ne nous laissa l’approcher, les flash crépitaient de plus belle.

Mais aucun de nous quatre n’avait l’intention de participer à ce spectacle, à cet instant. L’échange se passa dans le regard, comme lorsque deux individus se croisent, et j’y ai lu la tragédie d’une vie arrachée à son
environnement naturel (Région du centre- Congo, disait la pancarte, devant l’enclos) et catapultée dans le froid londonien, l’incompréhension du déracinement et la reconnaissance fugace, au-delà de
la marée blanche, d’un visage noir et familier.


Nous passâmes respectueusement, douloureusement, et en silence. Nous quittâmes aussitôt le zoo, choqués, sans poursuivre la visite. Même les filles avaient momentanément perdu un peu de leur joie de vivre. Je me fis la promesse intérieure de ne plus jamais remettre les pieds dans un tel endroit, où la privation de liberté était la règle. Peu à peu, mon humeur taciturne se dissipa comme disparaissent les nuages orageux des brèves averses, et je me laissai gagner par la joie contagieuse et salvatrice des enfants.
Le soir, Clément laissa son Nokia à l’étage et nous nous joignîmes à oncle Oliver dans une ambiance cosy et détendue. Blottis contre clément, un thé à la main, nous regardions distraitement l’écran que
fixait le placide Oncle Oliver, depuis son confortable canapé.


L’émission phare « Are you 2 a couple ?» présentait un couple mixte, aussi composite et hétéroclite qu’il soit possible de l’être. Lui dreadlocks blonds et yeux clairs, portant un ensemble peau de pêche bouffant et mordoré. Elle, taille basse, no-name immaculés et courte brassière laissant entrevoir un ventre brun sapotille, parfaitement plat.


L’animateur : Excusez-moi, Are you 2 a couple ?


Lui (surexcité) : Oh que oui !
Il tente de mettre son bras autour de la fille, qui le repousse.
Elle : Bien sûr que non !


La caméra vacille légèrement, l’animateur (en bégayant) : Du coup… je..je sais pas trop..si…
Lui : T’inquiète, on est grave en couple ! C’est juste qu’elle ne le sait pas encore ! Caméraman…hé…(faisant signe à la Caméra) Voilà !


L’animateur : Ok ! Est-ce que je peux vous demander où vous vous êtes rencontré ?
Lui : Laisse-moi faire, bébé ! On s’est rencontré par une merveilleuse soirée dans un Loft-party avec piscine et tout le bazar ! Pas loin d’ici, d’ailleurs. Et c’était un soir de pleine lune, je m’en souviens! Sa
peau douce irradiait sous son reflet. Je me suis senti, comment dire, aimanté. C’est comme si elle m’était destiné, j’ai pas hésité une seconde à aller lui parler.
Elle : Mais pas du tout ! Vraiment n’importe quoi (Rires sonores et moqueurs) …tu dis vraiment que de la m***de !

Lui Comment ça, je dis n’importe quoi ? ! On se serait rencontrés où alors ? Ah ouiiiiiii, en effet, désolée bébé, je suis à côté de la plaque. C’est vrai ! Nous deux, c’était une rencontre arrangée, un double-rencard à l’aveugle avec un couple d’amis. On a fini la soirée par un strip-poker où je l’ai laissé gagner parce que je voulais qu’elle voie le matos, t’as vu ! Et maintenant, elle est là ! C’est qu’elle a été convaincue par ce qu’elle a vu (rires goguenards)

Elle (se décalant de deux pas) : Non, mais j’y crois pas ! Ce guignol ne sait même plus où on s’est rencontré !!!

Lui (décontenancé) : A l’anniversaire de mon frère ?

Elle (impatiente) : Non !

Lui : A celui de ma sœur alors ?

Elle : Non !

Lui : Celui d’un de mes potes ?

Elle (Enervée) : Non!

Lui : Non ? Alors, au mariage d’un de mes potes ! C’est bon, ça me revient ! passage censuré par la production

Elle (face caméra) : Pffffff !

Lui : J’sais plus moi ! Si c’était pas en boite, c’était à l’église alors ! Remarque, t’es tellement compliquée, que tu dois être une nana d’église, toi. (Face caméra) j’anime une chorale, je fais un peu de son, ici et là. Je suis aussi DJ-arrangeur pour vos événements ou soirées sound-system, demandez DJ Luigi, portable : 0007744398106. Dispo vendredi, samedi, dimanche. Je fais tout anniversaire, mariage, soirée, même les veillés mortuaires, yeah man !

Elle : En fait, tu sais pas qui je suis, pas vrai ?

Lui : Bien sûr que si Gloria, mon petit soleil tropical…quand je disais que t’étais compliqué, c’était dans le bon sens du terme, faut pas le prendre…

Elle : Quoi !!! J’y crois pas ce p de c, vient bien de m’appeler « Gloria » ?!!

Lui : Isabelle ? Patty ? Rhonda, Monica, Rosy ? J’ sais pas moi, euh…Marie-madeleine ?….

Elle : Hé, t’as intérêt de dire mon nom. T’as plutôt intérêt de dire mon nom dans les 30 secondes !

Lui : Tu sais quoi, meuf ? t’as raison, on est pas en couple. On, est graaaaaaaaave pas en couple même ! Bonne chance à celui qui s’y colle, la meuf elle est plus compliquée qu’un scrabble sans notice !

Elle : Looser ! (Alors qu’il quitte le champs)

L’animateur Bon, ben merci quand même. Ce sont les joies du direct. On était donc avec Luigi et…..comment vous vous appelez du coup ?

Elle : Toi, va voir ailleurs si j’y suis, espèce de c*****d! (Quittant le champ, et continuant en voix-off) Ce débile m’aurait acheté mes mèches naturelles si t’étais pas venu fourrer ton nez dans nos affaires !
Toujours à se mêler de la vie des gens celui-là, n’importe quoi ! Trouve toi une meuf ! Et un vrai taff!


L’animateur (face caméra) : Bon, merci à vous qui nous suivez. A présent, on rend l’antenne !


Le jour du mariage d’ Omotolani, la nièce de tante Chioma, avec laquelle il m’était déjà arrivé dans ma fraiche quinzaine de jouer les hôtesses en servant dans les soirées nigérianes de Londres les boissons auxquels nous n’avions pas le droit de gouter, une interminable pluie battante avait aussi décidé de s’inviter à la noce. Les allers-retours entre la maison des Cooper et l’immeuble résidentiel de tante Chioma devinrent une vraie galère, allongeant les préparatifs et rendant le transport de
victuailles de plus en plus difficile.

Qu’il s’agisse de fines gouttelettes ou de lourds traits discontinus
faisant écran et ne permettant pas de distinguer quoique ce soit à plus d’un mètre, tout devenait plus compliqué.
Clément et moi acheminions à pas mesurés la grande marmite de Ndolé préparé par tante Tracy, lorsque Julius, l’hypnotique frère d’ Emeka s’arrêta à notre hauteur, accompagné d’une jolie poupée
noire qui fixait la route sans nous accorder la moindre attention, comme si en se concentrant bien, elle avait le pouvoir de décoller le bitume.

—Tu veux que je te dépose Babygirl ?
Il ne m’avait jamais appelé autrement, et je doutais qu’il fût capable de nommer autrement tout individu féminin de moins de 25 ans, car cette appellation générique était un efficace outil de management, rendant la gestion de son cheptel beaucoup plus fluide. Aucun risque de se tromper
dans les prénoms. Clément anticipa ma réponse :

—Bonjour ! Ca serait pas de refus !
Mais Julius se ravisa soudainement : —Attend, y’a quoi dedans ? Me dis pas que c’est votre truc de manioc en bâton qui shlingue la mort, là….

—Non, c’est du Enedolé, répondit hâtivement Clément, pressé de se mettre à l’abri.
Julius et moi le corrigeâmes en chœur : —du NDOlé !!!

—Ouais bon, ça va pas être possible babygirl, ajouta Julius, c’est encore pire ! Votre truc vert là que vous osez comparer à l’Amala ne le surpasse qu’en un seul point : l’impossibilité de nettoyer des sièges de voiture, si ça se renverse. Allez, on se voit ce soir babygirl !
Et il démarra en trombe.

Le soir venu, je ramenais mon afro en chignon, et revêtue d’un ensemble sirène en Bazin vert à fin motif brun, je rejoins Clément, tante Tracy et les jumelles pour le grand départ. Oncle Oliver nous salua depuis le canapé.
La salle des fêtes se trouvait à Brixton, le quartier jamaïcain dont était originaire le marié. Les mariés firent une entrée dansante très remarquée, splendides dans leurs magnifiques tenues traditionnelles.
Le contraste entre les tenues en luxueux wax, riche Bazin, dentelles et broderies fines, rehaussées de bijoux en or massif, et la simplicité de la salle communale des fêtes à peine décorée, était saisissant.


Comme souvent dans l’organisation familiale africaine, l’improvisation et la précipitation avaient pris le pas sur l’organisation de départ. Bien qu’invitée, je mis moi-même la main à la pâte, devant le désarroi des jeunes serveuses dépassées par les exigences d’un service en salle. Elles avaient passé plus de temps à harmoniser leurs tenues et faire imprimer leur t-shirt « Staff » aux couleurs du mariage, que de s’entrainer à servir rapidement et maitriser le plan de tables.
Toute cette confusion n’avait cependant plus d’importance lorsque dans la communion musicale, même la plus mécontente des tantines, en général la dernière servie et sans la bonne marque de bière, se levait et retrouvant la joyeuse invulnérabilité de sa prime jeunesse, descendait sur un juju aussi bas que le permettaient sa sciatique et son respectable drapé de pagne.

Au moment le plus critique, celui où les percussions s’emballaient, elle déposait d’abord sa cape pour bien gérer sa descente, toute en lascives ondulations. Si elle avait aussi pu déposer son Gélé, majestueuse coiffe
ajustée, sans se décoiffer, elle l’aurait certainement fait.

Une fois la musique terminée, la tantine replaçait dignement sa cape sur son épaule, vérifiait la bonne tenue de son royale Gélé, et se remettait en chasse de la première serveuse terrorisée qui croiserait son chemin, en exigeant sa boisson.  » — Abeg pikin, gimme me ma biyé ! »
Je pensais alors en mon for intérieur, émue et gagnée par une féroce bouffée d’affection : « Que Dieu bénisse ces femmes ! Elles font partie du village qui m’a éduqué, que ce soit ici à Londres, chez moi en
Mbeng, ou au Mboa, partout où je me suis trouvée en leur présence »


Clément s’ennuyait poliment sur une chaise, son portable sagement rangé dans sa poche. Ayant conscience qu’il ne savait pas danser, il ne pouvait même pas jouer le rôle du « blanc qui ne craint pas
la honte », élément indispensable de toute soirée africaine réussie. Celui-ci était déjà tenu par un homme d’âge mur qui se roulait sur le sol carrelé, en enchainant lorsqu’il se relevait, déhanché et petits pas chassés.
Clément me fit un signe de la tête au loin, je lui indiquais la cour arrière de la main, et nous nous y rejoignîmes en slalomant entre les danseurs, chorégraphiant un Madison sur « CANDY » de Cameo.


J’avais promis de lui « choper » quelque chose auprès de Julius, le business man de la city, qui avait établi une succursale à Brixton, dans la petite cour de cette modeste salle des fêtes. Nous le trouvâmes, assis sur une chaine pliante, adossée au mur de son bureau de fortune et entourée d’un essaim d’attrayantes femmes à l’attention tarifée. La beauté de Julius était une fournaise infernale :
peau miel, yeux verts en amande, traits félins et magnifique sourire carnassier. Il n’y avait aucun moyen d’y échapper. On la subissait, et il adorait me torturer.

—Alors Babygirl, tu t’es perdue dans la cour des grands ?

—C’est pas pour moi, Julius. C’est pour lui ! Je serai pas ici, sinon. Et tu devrais te faire plus discret : ta mère, tu sais la seule personne qui croit encore en toi sur cette terre, pourrait te voir !

—Mais bien sûr ! Bon, puisque c’est pas pour toi, mais pour blanche-neige, je vais te faire un prix spécial : plein tarif !

—Ecoute, vois ça avec lui, et lui propose pas autre chose que de la weed. T’es prévenu !

—Apparemment, il a pas attendu pour tester ma vaste gamme de marchandise. C’est pas lui en train de tirer sur le pétard de Babygirl?!


Julius riait à gorge déployée devant mon embarras. Clément inhalait la fumée, tête penchée en arrière, en appréciant les premiers effets, auprès d’une longue métisse en robe courte et hautes bottes à talon.

—Regarde, il est déjà en train de planer, susurra Julius, Attention, il pourrait avoir envie de choper plus que de la weed…hein Babygirl ?

—Je m’en fous, Julius. Lui donne juste pas de la daube, dis-je en prenant le joint qu’il me tendait.

—Tiens essais ça, et tu verras que je me fous de la gueule de personne, ici. Ce genre de petits blancs, c’est 80% de ma clientèle. Ils composent mon numéro plus souvent que celui de leurs parents. Je les bichonne, en leur réservant la Rolls Royce de la Marie-Jeanne. Tu crois que j’ai
fait mon trou comment à la City ?! Babygirl, tu parles pas à un amateur.

Je me souvins avoir accepté le joint, vaguement tiré dessus une fois ou deux, et m’être assise un moment parce qu’il cognait vraiment dur, sans temps de répit. Au bout de quelques minutes, j’étais
en pleine jactance, riant et pleurant à la fois :
—En fait, je te comprends pas. Je sais pas ce que tu cherches et je sais pas si j’ai ce que tu cherches, et si je l’ai, je comprends pas ce que tu cherches encore puisque tu l’aurais déjà trouvé. A moins que tu l’aies pas trouvé ou que tu saches pas vraiment ce que tu cherches,
auquel cas c’est problématique car on peut pas passer sa vie à chercher, surtout quand on sait même pas ce qu’on cherche en fait. Ca fait perdre du temps à tout le monde, même si c’est vrai qu’on a la vie devant soi a priori, mais quand même pas assez pour perdre du temps et surtout faire aussi perdre aux autres du temps, tu vois ? Chercher, courir, courir, chercher, pourquoi si tout ce dont tu as vraiment besoin en vrai est déjà là, ici, là, maintenant, mais que tu le sais même pas en vrai que c’est ça que tu cherches…je sais pas, j’ai comme une révélation que c’est quelque chose comme l’amour qu’on recherche tous en fait, comme une
boule d’Amour au fond de nous, tu vois, et qui ferait vibrer , un peu comme les tatoos, tu vois, la boule d’amour de quelqu’un d’autre, et là plus la peine de chercher, t’as capté…Comme moi, j’ai trouvé, je cherche plus parce que je crois, Clément, non j’en suis quasiment sûre que je t’aime vraiment beaucoup, beaucoup, mais Je crois que toi, tu veux
vibrer avec trop de gens en fait et c’est ça qui…


—EMEKAAAAAA !!! Hurla Julius, Récupère ta copine s’il te plait. Son pote blanc s’est tiré au téléphone depuis 10 bonnes minutes. Elle parle depuis tout ce temps au masque Igbo que tu vois là bas.
—Bon sang Julius, qu’est ce que t’as encore foutu ! Tu déconnes, mec, râla Emeka
—Moi ?! Et son pote blanc alors dans tout ça ? Toujours à stigmatiser les noirs…
—C’est ça ! Prie pour qu’on croise pas sa tante ou maman, tant qu’elle est dans cet état. File moi les clés de ta caisse, on va se poser dedans.
—QUOI ?!!! Hurla Julius, scandalisé.
—Tu veux que j’aille les demander à maman en lui expliquant pourquoi ? Bon alors file les moi…Merci !
Julius s’exécuta de mauvaise grâce. Le rire caverneux qui le secouait depuis plusieurs minutes l’avait soudainement déserté :

—Pas de vomi dans l’habitacle, sinon tu te charges de la faire nettoyer, à tes frais. Heureusement que j’ai pris le modèle aux vitres fumés ! Soyez quand même discret : elles masquent l’image, pas le son.

Et il rit à nouveau de son allusion graveleuse.


Emeka m’installa dans la luxueuse Bentley grise, côté passager, et il prit place à ma droite, au volant. Mon flot ininterrompu de paroles avait laissé place à des quintes de rires nerveux, sans rapport direct
avec mon environnement, ou même mes pensées qui s’ordonnaient peu à peu . Je parvins à lui demander :
—On va où ?
—Si t’avais pas pris de la merde, tu remarquerais que j’ai pas mis le contact et qu’on est toujours à l’arrêt, répondit-il sur un ton tranchant.


J’éclatais franchement de rire, consciente d’être complétement stone.
—Je parie que tu sais même pas pourquoi tu ris aussi bêtement, dit-il
— Détrompe toi ! Je repensais à ce noël dans une asso dans le coin…
—Ouais, celle de l’église pentecôtiste dont le trésorier a volé la caisse…
—Exact ! Tu te souviens du père Noel noir qu’ils nous avaient dégoté pour la fête des enfants ? Tu te souviens de ce que tu lui as dit ? J’aurai jamais osé, mais toi, Emeka, t’avais jamais peur de rien ! Qu’est ce que tu lui as dit déjà ?
—Arrête, t’en as pas marre de me ressortir cette vieille histoire à chaque fois.
—Moi ? Jamais, même quand je marcherai avec une canne ou un déambulateur, je te la ressortirai encore. Alors, qu’est ce que tu lui as sorti déjà…
J’avais enfin réussi à lui arracher un sourire, malgré son évidente déception.
—Je lui ai dit : « A présent, je suis certain de pas avoir de cadeaux ce Noel, parce que vous êtes noir et probablement aussi fauché que nous » Et puis j’ai couru pour échapper à la dérouillée qu’il s’était promis de me donner.
—Tous les enfants se sont mis à courir à ta suite en chantant « Broke santa, père Noel fauché ! »
Nous rîmes à l’évocation de ces précieux souvenirs.
— J’avais oublié cette partie là…waow, c’est loin tout ça !
—Pas tant que ça Emeka ! T’as toujours été quelqu’un de courageux, qui a jamais eu peur de casser les codes. Je crois que t’as là ta réponse à toutes tes interrogations sur ce que tu dois faire, en particulier au sujet de ta mère.
—Ouais ben, elle a fini par me la mettre, à la maison, la volée de coups.
—Oui, mais après s’être bien marré comme nous tous. Elle est sacrément fière de toi, tu sais.
—Elle est aussi fière de Julius…
—Ca compte pas : toutes les mères noires de leur génération, sont fières de leurs fils clairs aux yeux verts !
Emeka éclata clairement de rire, comme je ne l’avais pas vu faire depuis longtemps.

—Te retourne pas tout de suite, mais c’est pas ton pote qui se dirige vers la voiture là ?
Les vitres avaient été baissées à moitié pour laisser passer un peu d’air frais, et nous étions visibles.
—Fais comme si tu me prenais dans tes bras…On va lui donner une bonne leçon
—T’abuses, dit-il, en me prenant tendrement dans ses bras.
Clément frappa trois coups secs sur la vitre, côté passager. Je pris tout mon temps pour descendre, en multipliant les étreintes et bises sonores plantées sur les joues d’un Emeka, amusé.
La musique et la rumeur de la fête s’infiltrèrent avec le froid dans l’habitacle, lorsque j’ouvris enfin la portière.
—Bon, allez, au revoir, coupa Emeka. Je t’appelle plus tard, ma puce.


Clément grimaça, mais ne fit aucune remarque. Il s’excusa en expliquant que l’appel reçu était celui d’un ami, avec qui il devait passer le jour de l’an et qui devait à cette occasion, lui présenter un célèbre metteur en scène. Il n’avait pas voulu se montrer grossier en raccrochant trop précipitamment, et s’était isolé pour se couper du bruit. Il semblait sincèrement désolé. Je hochais la tête silencieusement. J’étais loin d’avoir récupérer ma complète lucidité mais une phrase s’imposa clairement à mon esprit encore un peu brumeux : « Are you 2 a couple ? ».
Clément me demanda si je lui en voulais, en promettant de ne plus me perdre de vue de toute la soirée.
– Non, répondis-je en faisant complétement abstraction de sa question


**********
Nous avions prévu de passer notre ultime soirée en ville et en tête à tête avant notre départ le lendemain pour Paris où le cours de nos vies, ramifié en deux trajectoires bien distinctes, nous attendait. J’avais toujours imaginé ce moment comme romantique, nous conduisant enfin à l’acmé de délicieux moments de partage et à l’évidente révélation du couple que nous formions déjà de façon informelle.
Je voyais les choses un peu différemment au lendemain cotonneux du mariage d’Omotolani. Il n’était plus question de passer cette dernière journée chez une esthéticienne ou chez un coiffeur pour être à
mon avantage. Les tresses pouvaient bien attendre notre retour sur Paris. Il y avait plus urgent !

Aussi, je pris mon courage à deux pieds et sortit chaudement couverte, sous l’interminable pluie qui avait chargé de gris l’atmosphère de la ville, et accompagnait la rythmique solitaire des gouttes crépitant sur le sol. Je fis un dernier tour au marché de Portobello et je rentrai. La pluie n’était certes pas d’une compagnie désagréable- ça restait de l’eau et non de l’acide- mais je n’aurai pas non plus été jusqu’à chanter sous son déluge.


Le soir, nous nous rendîmes à la station St John Wood pour une soirée Raggamuffin, prévue de longue date et dont Clément avait miraculeusement obtenu des places réservées, qui nous épargnaient une
longue et incertaine attente sous la pluie. Vêtue d’une longue robe fendue, je trottai difficilement derrière lui sur des talons carrées de douze centimètres, ne me permettant en aucun cas d’envisager
de rattraper sa large foulée.
— Dépêche toi, on va arriver en retard râlait il sans ménagement.
J’appréhendais plus que tout le trottoir glissant et les gouttes de pluie glaciales qui nous attendaient à l’extérieur, ayant oublié dans le métro l’élément indispensable d’une garde-robe londonienne, mon
parapluie. Je me sentais presque nue. Et je n’avais pourtant pas encore envisagé le pire : un long
escalator en panne, plus long qu’une agonie sans fin, s’élevant au plus-haut-des-cieux comme une mauvaise blague qui ne sait pas être courte, là, juste devant moi.
—Je n’y arriverai jamais, lâchai je vaincue
—Mais pourquoi t’as pas pris tes baskets ? dit-il avec détachement, depuis le milieu de l’escalator, tandis que je butais sur les premières marches.
La moindre chute signait mon arrêt de mort. J’avançais précautionneusement, et au bout de longues minutes qui me parurent être des heures, j’arrivai enfin au terme de mon ascension. Clément était
entouré d’un groupe de jeunes auxquels il semblait demander des explications. Je priais pour qu’il n’y ait pas trop de marche entre la sortie de métro et le lieu de la soirée.
Leurs cinq silhouettes étaient raides, les visages contractés. Clément bouscula légèrement l’un d’eux, rompant le cercle qu’il formait autour de lui, pour venir hâtivement à ma rencontre.
—On fait demi-tour, c’est pas ici, dit-il en me prenant par la main.
—Ah bon ? C’est ce qu’ils t’ont dit ? demandai-je


Le contact de sa main entrelaçant la mienne, me surprit par sa douceur. Nous étions toujours plus ou moins en froid depuis le retour du mariage. Nous prîmes le sens inverse, nous laissant porter par
l’escalator s’enfonçant dans les sous-sols du métro. Il porta ma main à sa bouche, et l’embrassa avant de l’envelopper de la sienne, protecteur.
—Oui, ils m’ont dit que la soirée avait été déplacée, mais ils ne savent pas où. C’est pas grave, on va trouver un autre plan. J’ai l’équivalent du Pariscope londonien, on va bien trouver quelque chose en ville, non ?!


Nous décidâmes de tenter notre chance sur Tottenham Court Road où se déroulait un festival reggae-Folk- electro. Le programme indiquait deux bouches de métro possibles en guise de sortie, mais nous eûmes beau longer plusieurs fois Oxford Street dans un sens, puis dans l’autre, il
fût impossible de trouver la salle de concert où se déroulait mensuellement ce festival de musique. L’un des passants nous renseigna finalement sur la particularité de cette programmation : c’était une salle éphémère. Seuls les personnes présentes à la dernière date- qui
avait en effet eu lieu ici, mais le mois dernier- étaient informés du prochain lieu où se tenait le festival itinérant.
— On a vraiment pas de bol, dis-je, légèrement abattue
— Comment ça on a pas de bol…On est à Londres ! « London by night » ! Y’a combien d’étudiants parisiens qui voudraient être à notre place à ton avis ? répondit il en souriant, à malgré la pluie venteuse balayant ses cheveux en bataille.
Il s’avança et m’embrassa. On s’était enfin retrouvés : —Et puis, on est ensemble ? non ? ajouta-t-il.
—T’as raison ! On va bien trouver un pub quelque part, pour se mettre au sec, répondis je en riant. Je crois que c’est le seul but de ma vie, à cette heure-ci. J’ai revu mes ambitions à la baisse : Se poser, et au sec !


L’air restait humide, mais la pluie s’était un peu calmée. Nous déambulâmes main dans la main, enchainant plusieurs rues dont les enseignes étaient restées éclairées. Les illuminations de Noel,
malgré le froid, donnait à notre balade une certaine féerie. Les vitrines des grandes enseignes, Debenhams, Selfridge, Marks and Spencer, rivalisaient d’audacieuse créativité : ciel étoilé, anges
aux ailes déployées, chars multicolores menés par des cerfs ailés…


Une porte sombre dans un renfoncement, surmontée d’un néon clignotant irrégulièrement, attira l’attention de Clément. Il avançait déjà, me trainant à sa suite, pour voir ce que c’était. Je lâchai sa
main, énervée. Je n’avais jamais compris le goût immodéré des occidentaux pour l’aventure : tous les micro-mystères de l’univers ne méritaient pas d’être démystifiés ! Avait-il entendu parler de
Jack l’éventreur ? Combien de ses victimes auraient eu une plus longue vie sans cette curiosité déplacée ?! Je levai déjà les yeux au ciel, m’apprêtant à m’énerver, lorsque la porte, qu’il venait
de pousser, s’ouvrit sur un hall coloré, décoré de graffitis et photos Arty en noir et blanc.

Deux immenses vigiles impassibles nous laissèrent entrer sans qu’il fût question de payer quoi que ce soit. La scène était surréaliste pour qui avait connu des physio parisiens plus redoutables que des
gardiens de but de niveau international.
La salle principale avait des allures de pub traditionnel, avec un comptoir chromé derrière lequel s’agitaient plusieurs baristas pressés. Un coin billard et fléchettes, des tables où habitués et gens de passage, consommaient joyeusement leurs boissons. Le son, était la première chose qui vous accueillait familièrement en vous donnant l’impression d’être immédiatement à votre place, au milieu de cette clientèle, jeune, cosmopolite et branchée. Le Dj semblait s’être directement câblé
sur nos cerveaux et devançait le moindre de nos désirs : tout l’univers hip-hop, New jack swing, électro, dancehall et même afro-zouk……..les nombreux danseurs sur la piste en fond de la salle, éclairés par des jeux de lumière, s’ambiançaient dans une atmosphère chaleureuse et détendue.
De parfaits inconnus nous souriaient et échangeaient avec nous, sans autre intérêt que le partage et la convivialité. Une jeune fille replète en microrobe strassée, se débarrassa de ses talons, afin de m’encourager à faire de même, me libérant du poids énorme de la représentation sociale.
« On s’en fout », dit-elle, en souriant. Nous dansâmes pieds nus sur les estrades encadrant le dancefloor, avec un incroyable sentiment de liberté, qui me décoinça au point d’embrasser ensuite Clément langoureusement, sur la piste. Les consos étaient payantes, et plutôt chères, cette réalité nous ramena abruptement sur terre avec la gorge parfois un peu sèche, mais ne nous empêcha pas de passer l’une des meilleures soirées de ma vie.


Clément avait voulu faire les choses en grand pour ce dernier soir, et il nous commanda un black cab, dans lequel je me blottis tout contre lui, le laissant me caresser dans des zones inattendues et jusqu’ici inexplorées. Il m’avoua également, lors du trajet de retour, que les jeunes croisés à la
première station étaient des skinheads qui l’avaient menacé et ordonné de se tirer, dès qu’ils avaient compris que nous étions ensemble. Il regrettait de ne pas les avoir confrontés.
Je le rassurai : certes, il fallait combattre l’intolérance, mais était-ce le lieu et le moment ? Celui qui remportait le combat était parfois celui qui réussissait tout simplement à l’éviter.


—Oui, mais Emeka aurait réagi, lui…
Je me redressai pour rencontrer son regard penaud et troublé. Il était temps qu’il comprenne…


—Qu’est-ce qu’il y’a avec Emeka ? Pourquoi tu te compares toujours à lui ? Vous êtes pas en compét’, tu sais .
—Disons que tu sembles particulièrement lui plaire, et qu’il ne t’est pas non plus tout à fait indifférent.
—J’y crois pas, tu es jaloux ? Tu oses être jaloux ? Toi ?!
—Ce sont des choses qui, crois-moi, ne se contrôlent pas, avoua t-il pudiquement, je préférerai ne pas l’être.
—Surtout qu’il n’y a pas de quoi. Emeka est gay, et ne sait pas comment l’annoncer à sa mère. C’est la raison pour laquelle il m’a autant sollicité ces derniers temps. Il avait besoin de soutien et de conseils.
—Non !!!! J’y crois pas !!! Lui ? Impossible !
—Et pourtant si. Dis donc, c’est quoi ces clichés ? répondis-je en riant, provocatrice, et pourquoi pas lui ? Et pourquoi pas toi, d’ailleurs ? C’est tellement cliché de penser qu’il y’a une physiologie « gay » !
—Moi, je serai au moins bi, tant qu’il restera des nanas comme toi dans mon périmètre. Et du coup, tu lui as conseillé quoi, pour sa mère ?
—Sa mère n’est pas prête à l’entendre. Qu’il s’accepte déjà lui-même sans complexe inutile, ça sera un bon début. Il le lui dira quand elle sera prête.
—Prête…Chioma ?, dit-il dubitatif, mais quand ?
—Peut-être bien jamais, répondis-je en riant aux éclats.
—Ah ! D’accord !, conclut-il, perplexe et résigné.


Ma tante nous ayant confié un jeu de clé, nous pûmes entrer en toute discrétion, à quelques grincements de marches près.
—C’est moi ou l’escalier n’a jamais fait autant de bruit ? murmurai je en étouffant un rire nerveux.
Nous nous embrassâmes longuement en haut des marches, avant de rejoindre nos lits douillets au sein de nos chambres respectives. Epuisée, je pensais trouver rapidement le sommeil, mais j’avais beau me tourner et retourner sur toute la largeur du lit aux proportions démesurées, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Tâtonnant dans une semi-obscurité, je finis non sans peine par me glisser dans la chambre jouxtant la mienne. Celle de Clément.
—Tu dors ? chuchotai-je avec appréhension à la masse inerte dont je n’entrevoyais que le dos immobile.


Le chemin retour me semblait inconcevable : j’avais âprement négocié chaque pas étouffés/ silencieux, avec le bruyant plancher.
Il se tourna enfin vers moi en ouvrant grand sa couette : « — Viens ». Puis saisissant ma main, il m’attira vers lui, avec force. Nos lèvres s’unirent les premières, tandis que ses mains parcouraient mon corps à
une vitesse vertigineuse. Je ne sais plus ce qui, de la morsure de son souffle longeant ma nuque jusque ma poitrine ou de ma main posée sur sa protubérance croissante, me rendit folle d’excitation,
mais n’y tenant plus, je m’assis en amazone sur lui en relevant légèrement ma nuisette et je me frottai lentement sur lui, tout en recueillant ses baisers gémissants. Clément haletait de plus en plus bruyamment. Je mis ma main sur sa bouche, ce qui eut pour effet d’accentuer son désir. Je le sentis
immédiatement, et je mouillais par contagion.


Une voix ample et sonore, traversa calmement la porte close :
« Please be patient with me, God isn’t through with me
When God gets through with me, I shall come forth as pure Gold 
»


Tante Tracy chanta ainsi deux couplets de suite de ce magnifique gospel, insufflant conviction et profondeur dans les inflexions les plus surprenantes de sa voix.
Je sentis le désir de Clément diminuer drastiquement.
—Bon, ben quand ça veut pas…., conclut Clément en souriant.
—….Ca veut pas, terminai je en l’embrassant tendrement.
Les pas de plus en plus lointains de tante Tracy m’indiquèrent que la voie était libre. Je sortis aussitôt, et regagnai rapidement la tiédeur de mon lit, portant encore l’odeur de Clément à même la peau.


************
« Mesdames et messieurs, l’équipe d’Eurostar et moi, vous souhaitons encore une fois, une bonne année et vous remercions pour votre compréhension suite au retard que nous accusons en cette soirée de réveillon, en raison de circonstances tout à fait exceptionnelles, indépendantes de notre volonté.
Nous nous excusons de la gêne occasionnée et nous nous engageons à rembourser l’intégralité des frais de voyage, en offrant à chaque voyageur un billet Eurostar.
Nos meilleurs vœux de santé, réussite et bonheur pour cette année nouvelle
. »


J’étais sincèrement désolée pour Clément, qui était dans l’impossibilité de rejoindre la soirée de nouvel an où il était attendu, tout comme celle de prévenir ses amis : le réseau était complétement
saturé. Mais c’était le moment idéal pour lui offrir mon cadeau : quatre box que j’avais été spécialement récupérer dans une boutique de Portobello.

Quatre belles boites cartonnées, dorées et légèrement pailletés sur lesquelles j’avais fait calligraphier quatre prénoms.
—Choisis, répétai-je inflexible. Tina, Murielle, Jemmi, Ekessi. Une box chacune. Quatre mondes, Quatre possibilités. Choisis.

—Je suppose que je n’ai droit qu’à un seul choix, demanda-t-il crânement.
Je ne relevai pas sa provocation, stoïque.
—Et si j’optais pour la polygamie ? tu es quasi mormone en plus d’être africaine. C’est autorisé dans tes deux cultures. Ça devrait pas trop te déranger.
—Ne pousse pas le bouchon trop loin, je crois que tu en as largement abusé, sans trop nous demander notre avis.
Le moment était pour moi solennel, malgré la liesse environnante. Les voyageurs, contraints de réveillonner dans le wagon, avaient sorti leurs cotillons et échangeaient bruyamment leurs vœux, autour de notre bulle silencieuse.
—Tu dois choisir Clément. C’est pas possible de continuer ainsi, je suis pas maso…il y’a que les fakirs qui acceptent d’autant souffrir.
—Ecoute Jemmi, je peux pas choisir !
—Et pourquoi ?
—Je peux pas choisir parce que la boite que je souhaite n’est pas là !
—Quoi ?!!! Il y’a une cinquième fille ? demandai-je, outrée. Mais c’est qui encore, Clément ?!!!
—Non, tu te fourvoies. C’est pas une fille. C’est ma carrière…enfin, celle que je voudrais tracer au théâtre. Tu le sais déjà, je ne t’apprends rien : c’est ma passion. Je veux me donner la possibilité de pouvoir la vivre à fond. Je peux m’engager qu’à ça pour le moment. A travailler
dur pour y parvenir, afin de n’avoir ni remords, ni regrets.

J’accusai silencieusement le coup.

—J’espère que tu n’es pas trop déçu, ajouta t-il.

—Pas tant que ça, admis-je avec recul.
Je n’espérais pas forcément être choisie. Je voulais une réponse claire, dissipant doute et ambiguïté.
Je l’avais eu.

—C’est peut-être toi qui va être déçu…les boites sont vides, ajoutai-je malicieusement.
Sans se laisser démonter, Clément proposa, taquin : —En attendant, puisqu’on est coincés avec tout ce temps devant nous…on pourrait peut-être continuer ce qu’on a commencé ce matin en rentrant de
soirée, avant d’être interrompus ? J’ai toujours eu le fantasme de le faire dans le train, pas toi ?

—Pour notre première fois ? Tu es sérieux ?

—Je suis un mec ! Y’a toujours une part de sérieux, même lorsque je blague sur ce sujet .Tu m’aurais dit oui, on serait déjà enfermé à double-tour au WC dans la position qu’on a laissé en suspens hier…Y’aura toujours une partie de moi qui aura envie de te prendre dans tous les
sens, Jemmi !

—Forcément ! Un classique : on court toujours après ce qu’on a pas et je suis la seule des quatre que t’as pas encore sauté !

—C’est vrai, admit-il, mais y’a pas que ça qui nous lie. Et tu le sais. Viens là, dit-il en me prenant dans ses bras.
Je me laissai envelopper, et posai, pensive, ma tête sur son épaule.

—Ma petite spice-girl, dit-il en ébouriffant mon afro.

—N’importe quoi ! Mais quel cruel manque d’imagination. C’est ta seule référence ? Pourquoi pas Angela Davis ou Kathleen Cleaver ?

—Elles chantent quoi déjà ? plaisanta t-il, moi je connais seulement « If you want my future, forget my past ! »
Il chantait avec une voix de fausset, volontairement caricaturale, qui me fit pouffer de rire. Et longuement tchiper.

—Allez quoi, je sais que l’esprit de Mel B habite ces cheveux là… lâche-toi !

— »If you wanna be my lover, you gotta get with my friend…poursuivis-je, Make it last forever, friendship never ends !« 
Clément m’enlaça encore plus fort, plus tendrement, comme pour me transmettre à travers cette étreinte tout l’amour exclusif qu’il n’était pas en mesure de m’offrir. Nos lèvres se joignirent naturellement, conscients à présent, tous les deux, que nous n’irions pas plus loin que ce baiser
chaste et intime.

—Bonne année, Clément.

—Bonne année babygyal !