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Ndolo Bukate: MODERNE LOVE

Clément et la soirée parisienne

L’homme va au théâtre pour se regarder lui-même.

(Louis Jouvet)

La première fois que je l’ai rencontré, c’était en cours d’écriture théâtrale et cinématographique à la Sorbonne. Élève plus brillante que studieuse, j’avais eu mon bac avec mention sans bosser et il était hors de question que je m’y mette à la fac, qui était pour moi davantage un lieu d’expérimentation et de rencontre qu’une réelle opportunité d’accroître mon savoir et ma connaissance sur un quelconque sujet.

J’avais pris cette unité de valeur à défaut, car c’était la seule sur laquelle les inscriptions étaient encore ouvertes. Je n’y assistais que très rarement. Assez populaire parmi les premières années, je trouvais toujours une étudiante chargée de prendre les cours pour moi, sans contrepartie excessive.

La première fois que je l’ai entendu, il expliquait d’une voix grave de tribun, sur laquelle glissaient toute sorte de mots compliqués, en quoi le théâtre de Louis Jouvet était novateur. La profondeur de son timbre et la particularité de sa diction m’ont distraite des habituels commérages auxquels je me livrais à voix semi-basse avec n’importe laquelle de mes voisines. J’évitais les garçons, depuis que l’un d’eux avait profité de nos sympathiques joutes verbales sur le rap de Tupac et Biggie, pour opérer un rapprochement stratégique, qui n’avait pas lieu d’être.

Je me suis retournée et je l’ai vu. Pour la première fois. Il m’était souvent arrivé de le regarder dans le couloir lorsque notre prof avait du retard, mais nous ne nous prêtions aucune attention. Je ne le voyais littéralement pas. Il était si blanc. Si transparent. J’étais le genre de fille à ne sortir qu’avec des noirs, et cette fac offrait peu de possibilités en la matière, malheureusement. J’arrivais en boîte le week-end avec le même regard affamé qu’une gamine devant un candyshop bien achalandé.

Mais ce jour-là, je l’ai vu comme s’il avait été noir ébène. Grand, épaule large, regard ténébreux, mâchoire carrée laissant entrevoir une rangée de dents impeccables et le sourire en biais des bogoss de série télé. La mèche à l’avant vaguement ondulée et négligemment ramenée à l’arrière. Il aurait pu figurer au générique de Beverly Hills. Il était, qui plus est, vraiment brillant, car contrairement à moi qui ne faisais qu’illusion, lui se donnait vraiment les moyens de l’être et avait une érudition livresque, étonnement remarquable pour un jeune de son âge.

Il m’a adressé la parole un jour, alors que nous étions en classe. Je n’aurai jamais fait le premier pas. Je me suis retournée, soulagée. Il m’avait aussi vu. Nous avions hâte de faire connaissance et bientôt nous ne nous quittâmes plus de tout le semestre.

Et bien que nous ne nous fréquentions pas en dehors de ce cours, mes amis noirs avaient remarqué les regards brefs et signes de tête que nous nous adressions furtivement à la cafétéria, à la bibliothèque, dans le hall du bâtiment principal et parfois jusqu’au métro.

— Mais c’est qui ce babtou avec qui tu parles maintenant ? Genre…,Me demanda un jour Mariam.

— Quel babtou, tu parles de qui…

— Arrête de faire genre, le mec qui sautille quand il marche, on dirait qu’il veut toucher le ciel…

Je ne pus m’empêcher de rire. Mariam avait toujours l’expression qui faisait mouche.

— D’ailleurs, on dirait bien qu’il y’a pas que le ciel qu’il veut toucher, Ajouta-t-elle en piaffant…

— Clem, c’est juste un pote !

— Clem… alors, c’est comme ça. À peine arrivés, le gars a déjà un diminutif. Vous êtes des rapides dis donc. C’est quoi son vrai prénom… Clémentine ? Parce que les whites aiment trop donner à leurs enfants toute sorte de noms de fruit.

— Mais non, toi aussi, fais pas ta villageoise qui vient de débarquer en France à dos de caïman…

— Comment ça, je garde leurs mômes, j’ai déjà eu droit à Prune, Clémentine et même Pomme… Et même moi, vu ce qu’ils me paient, ils pourraient tout aussi bien m’appeler « Poire » !

— Toutes des filles, je suppose. Et tu vois bien que c’est un mec.

— J’en sais rien, j’ai pas été vérifier et je te conseille de t’en abstenir toi aussi. Ils ont des pratiques cheloues au lit et les 3 quarts d’entre eux ont des zizis pas coupés…

— Circoncis, Mariam, tu fais une fac de lettres quand même… Tiens, voilà Damian, Lui fis-je opportunément remarquer.

Damian était le petit ami métis de Mariam, et faisait office pour moi, depuis qu’il m’avait prise sous son aile, de grand frère de substitution. Nous partagions en outre, la même passion pour Bob Marley. Je profitais de leurs retrouvailles goulues pour rejoindre à toute vitesse Clément à l’autre bout de la place carrée.

Il était attablé en terrasse, autour d’un café. Sa jambe, posée en équerre sur l’autre jambe restée au sol, laissait largement entrevoir une légère protubérance. Je repensais aux paroles de Mariam, en me félicitant de n’être pas blanche ou tout aussi claire qu’elle. Je n’aurai eu aucune chance de masquer ma gêne.

— Je t’attendais, Me dit-il de sa voix suave,en me présentant la chaise dont il protégeait le dossier de son bras, tout prêt à m’accueillir.

Ou, peut-être, me cueillir. Qu’importe, nous pouvions passer comme tous les étudiants parisiens avant nous et longtemps encore ceux après nous, des heures à discuter en terrasse, communiant par le regard, le rire, le contact accidentel de nos doigts, le frôlement léger de nos bras nus.

Je menais en ce temps-là une vie très oisive qui devait me conduire à retaper mon année et comme je n’avais rien à faire en attendant cet inévitable redoublement, Clément devint rapidement ma principale occupation. Lui, élève studieux se destinant au prestigieux métier de comédien, était toujours le premier à écourter nos moments de partage. Il devait aller répéter, ou se rendre en bibliothèque, ou encore en librairie pour acheter quelques incontournables références.

En dépit du trouble qu’il m’inspirait, je ne me voyais pas du tout l’embrasser ni le toucher. Je ne voyais pas sa peau blanche recouvrant mon corps noir et nu de toute sa surface. Je ressentais sa chaleur protectrice lorsque son bras était posé par-dessus mon dossier, mais je ne me voyais pas le laisser m’enlacer publiquement et marcher avec fierté dans les rues de la capitale, comme je le faisais avec mes petits copains noirs épisodiques.

Pourtant, au fur et à mesure que nous passions du temps ensemble, j’en viens à ne plus voir la couleur de sa peau et admettre qu’il m’attirait littéralement. En aparté.

Il m’avait fait découvrir Louis Jouvet et le théâtre de Carme, ainsi que l’origine de répliques aussi culte que bizarre, vous avez dit bizarre, très largement utilisée dans le langage courant, mais dont beaucoup ignoraient le contexte originel.

L’unité de temps, de lieu et d’action s’appliquait admirablement à nos rencontres en huis clos, à la différence que nous ne jouions pas la comédie. Du moins, n’ayant aucun don de voyance extralucide, les sentiments que je développais pour lui étaient bien réels, même si je ne les assumais pas.

Il me rejoint un jour à la bibliothèque où je travaillais avec Damian sur un devoir d’anglais, en tutorat. Damian avait pris très à cœur son rôle et considérait que sa responsabilité de tuteur allait au-delà de l’aide à l’organisation des devoirs, leur éventuelle supervision ou la visite du site et cette partie du Quartier latin les jours suivant la rentrée. Il avait monté la première association d’étudiants africains et afrodescendants de la fac, à caractère pluriculturel.

Elle avait en fait une forte influence hip-hop et street-art : le rap, R’n’b, Slam, graff, danses urbaines ayant le vent en poupe à cette époque, l’association avait connu une ascension fulgurante et était devenue le point de repère des étudiants branchés. Avoir Damian pour parrain, qui sortait avec Mariam, la plus jolie fille de la fac, m’avait d’emblée propulsée au rang des personnalités les plus populaires parmi les premières années. Mais ce couple nourrissait pour moi un tel attachement sincère, comme celui que l’on a pour une petite sœur écervelée, que j’en étais aussi devenue intouchable. Peut-être même au-delà du nécessaire.

Lorsque Damian le vit s’avancer vers nous, l’expression de son visage alors même qu’il continuait de converser tranquillement sur la force évocatrice et l’élan novateur du Grand Masterflash, père du hip-hop, passa de l’interrogation à la stupeur, puis enfin la colère froide. Sa bouche était toujours avec moi déversant un flot de paroles passionnantes sur le rap contestataire des années 80, mais le reste de son visage, voire de son corps dont je percevais la contraction était déjà mobilisé pour le combat de coqs qui devait suivre.

— Tu crois que tu vas aller ou…Tu crois que tu vas aller ou….Tu crois que tu vas aller ….

Plus Damian répétait cette phrase, plus sa colère grandissait, comme s’il en entretenait les braises. Il fronçait à présent les sourcils, en plantant un regard glacial dans celui de Clément, décontenancé par cette charge. Il savait que Damian et sa bande ne l’appréciaient pas. Amateur de filles noires, il avait toujours été confronté à l’hostilité de frères qui ne marquaient d’intérêt envers la gente féminine noire que lorsqu’un blanc, en particulier, s’y intéressait.

Lorsqu’un asiatique ou un oriental était, chose plus rare, attiré par une soeur, cela passait pour une curiosité, tolérable si l’homme en question faisait allégeance à la culture noire (  Baggy ou peau de pèche, collier, coiffure crantée avec contours ou foulard, Tim au pieds…bref, les marques basiques d’appartenance à cet entresoi alors prisé).

Mais lui, petit blanc, héritier d’un lourd passé colonial et esclavagiste, ayant ce style classique et intemporel que l’on retrouve de Versailles aux Hamptons, passait aux yeux des frères pour un envahisseur. Clément avait appris à faire fi des regards dans la rue, des insultes et des quolibets. Tant que son intégrité physique ou celle de sa compagne noire du moment n’était pas menacé, tout allait bien…jusque là.

Mais lorsqu’une masse aussi nerveuse que trapue vous interdisait le passage en bombant tellement le torse qu’il venait presque se coller au vôtre, était-ce une atteinte explicite à son intégrité physique ?

— Écoute, je veux juste passer voir Jemmy. Ça ne va prendre que quelques…

— Non, Interrompit sèchement Damian, tu ne passeras « rien du tout » et ça va prendre que dalle. Elle a du retard dans les rendus de ses devoirs. Elle va louper tous ses UV, si ça continue. Tu la verras pas tant qu’elle a pas terminé. Je suis son tuteur universitaire – un genre de prof pas payé – tu vas faire quoi… me passer dessus ?

J’étais fascinée. Secrètement ravie aussi. Personne ne s’était jamais battu pour moi et même si aucun de ces deux-là n’était mon petit ami, ça faisait un petit quelque chose de se trouver au milieu de ce qui s’approchait le plus de ce motif que la littérature française a pris et repris : le duel.

Or Clément s’était redressé à son tour et regardait Damian, avec la même animosité, en le toisant du haut de son 1m90 et en pensant certainement qu’aucune des personnes présentes dans cette bibliothèque ne l’avait privatisé.

Je me levais précipitamment pour m’interposer entre les deux.

— Clément, dis-moi, tu peux m’attendre cinq minutes sur le parvis de la fac. Le temps que je finisse de voir un truc avecDamian. Ah oui… Damian, voici Clement. clément, Damien, Rajoutai-je en pointant ce dernier du doigt.

Je pris Damian par le bras en l’entraînant vers notre table, tandis que Clément se dirigeait en bougonnant vers la sortie.

— Il dit quoi le babtou ?!s’enquit Damian, encore passablement énervé. Et puis, tu fais quoi avec lui… Maryam m’avait prévenu à son sujet. On vous surveille tous les deux… Va pas nous faire des petits métis avant la fin de l’année universitaire.

Il avait souri en prononçant ses derniers mots et joignant le geste à la parole, avait mimé un gros bidon.

— Ah bon hein, que toi-même tu es quoi… métis, non, alors pourquoi tant de rancœur mal contenue envers l’homme blanc ?

Je rangeais en même temps mes affaires dans ma besace.

— C’est pas la question… tu en es ou de tes objectifs dans tes notes ? On dirait que t’es en séjour all inclusive à la fac. Mais même à la plage, les gens prennent un bouquin de temps en temps. Fais même semblant, les profs t’appellent la touriste.

— Ouais ben, je préfère être touriste que tourista… donc arrête de me faire ch*er, OK ? Répondis-je en lui claquant une bise affectueuse avant de filer.

Lorsque je rejoins Clément, il était en grande conversation avec une grande liane brune qui absorbait un peu trop son attention. Je m’approchai d’eux bruyamment :

— Heee… J’ai pas été trop longue, j’espère. Bonjour, moi c’est Jemmi…

La liane délia sa large bouche qui s’épanouit aussitôt en un éblouissant sourire. Elle ne se présenta pas.

— Salut, ça va,Me dit-elle. Puis à l’attention exclusive de Clément : On se voit plus tard en soirée, au bar habituel.

Elle s’éloigna tout sourire avec les joyaux royaux qui lui servaient de dents.

Il était évident que ça n’allait pas, et le fait de ne pouvoir demander qui elle était, ses origines, son âge et son CV amoureux, sans passer pour une jalouse compulsive, n’arrangeait rien.

Clément ne m’accorda son attention que lorsqu’elle disparut complètement de son champ de vision.

Nous ne reparlâmes pas non plus de l’incident de la bibliothèque avec Damian, mais je remarquai que toutes les filles en âge de procréer et dont les carnations allaient du noir ébène au miel doré, s’étaient dangereusement rapprochées de Damian. Nous ne pouvions plus traverser le parvis, prendre un café en terrasse ou même attendre le métro sans qu’une panthère ne le salue, pour certaines un peu trop langoureusement.

Parisien de naissance, il avait développé la proximité et familiarité avec certaines d’entre-elles, que ne partagent habituellement les habitants de Paris Intra-muros qu’ entre eux, y compris ceux installés depuis deux heures à peine.

Et pendant que mon RER me transportait vers ma lointaine banlieue au nord de la capitale, je repensais à toutes les occasions qu’il n’avait pas saisi pour me tenir la main, m’enlacer ou même m’embrasser. Peut-être que je ne lui plaisais tout simplement pas.

Les quelques garçons que j’avais fréquenté jusqu’ici étaient beaucoup plus entreprenants. Comme pour les tours de danse aux soirées Zouk du Madikera, boite afro-antillaise: les hommes proposaient, les femmes disposaient. Il s’agissait ensuite moins de provoquer les occasions d’ aller plus loin si affinités, que de freiner certaines ardeurs afin de conserver un capital respectabilité convenable.

Mais comment cela se passait-il avec la catégorie de jeunes hommes à laquelle Clément appartenait? Ca, je n’en savait fichtre rien! Jusqu’ici, si eux et moi nous côtoyions sans problème, nous ne nous mélangions pas.

Je décidai donc de passer  à l’attaque dès que possible afin d’être fixée sur la naissance d’une idylle, ou au contraire, une terrible désillusion.

Le lendemain, je trouvais Clément en grande conversation avec l’étudiante qui prenait habituellement mes notes, une petite blonde aux cheveux ondulés qui n’avait pas appris à parler sans minauder. Il ne supportait habituellement pas le timbre de sa voix, mais semblait aujourd’hui tout à fait disposée à l’écouter aimablement, au vu de leur récente et inédite proximité. Elle était assise à côté de lui, se pâmant, triturant ses cheveux, jambes croisées et poitrine offerte.

Mais pourquoi avais-je à ce moment-là, la musique de LL cool J en tête : Hey lover, this is more than a crush…

— Salut, je peux récupérer ma place s’il te plaît.

— Je ne savais pas que les places étaient nominatives à la fac.

Et moi, je ne savais pas ce qui m’énerve le plus : sa réponse ou le fait qu’elle ne bouge effectivement pas.

— Disons que depuis le début du semestre, j’occupe cette place donc oui c’est la mienne.

— Tu ne viens même pas une fois sur deux, comment pourrait-elle t’appartenir exclusivement ?

— Pas faux, Rebondit Clément à qui je jetai un regard sombre, et sans ambiguïté.

Je ne devais absolument pas montrer mon agacement, dont il semblait manifestement s’amuser. J’avais un objectif précis aujourd’hui.

— Bon, je peux te demander de te lever.

— Attends tu es sérieuse ?!!, S’étonna gratte-papier.

Les éclairs que je lui lançai la convainquirent de se lever prestement.

— Tiens-la TA place puisque tu y as gravé ton nom en lettres de sang. Tu devrais aussi tatouer le mec tant qu’à faire.

— C’est pas une mauvaise idée, ça t’aurait peut-être évité de trop prendre la confiance…Dis-je en tchipant bruyamment, arme ultime contre laquelle, elle ne pouvait surenchérir sans être accusée d’appropriation culturelle.

Je me tournai vers Clément :

— Bon, tu fais quoi samedi soir ?

— Rien, Dit-il en souriant, Pourquoi ? Tu as une proposition à me faire ?

— Oui, on va pas tourner 107 ans autour du pot de Nutella. J’aimerais que tu m’invites au ciné !

— Oh je vois, donc un rencard… que tu me proposes de TE proposer. Tu t’invites en somme ?

— Il serait peut-être temps, tu crois pas ?

— Ok. On en reparle plus tard.

Le cours avait commencé. J’étais soulagée… Ça n’avait pas été compliqué que ça, ni dégradant, ni humiliant en fait. Le sol ne s’était pas ouvert sous mes pieds, menaçant de m’engloutir. Nous avions enfin un rencard.

Samedi soir, je le rejoins au ciné sur les champs Élysées. Nous avions préféré, pour un premier ciné la plus belle avenue du monde à la frénésie trépidante de Montparnasse. J’avais, quant à moi, juste troqué mon habituel blouson pour un blazer et chaussé des bottines à talons, me permettant de me rapprocher de l’objectif final de cette soirée. Il était strictement comme d’habitude, mais en lui faisant la bise, je remarquai en souriant son haleine fraîche et mentholée. Et une fragrance discrètement inhabituelle.

— Il y’a une séance à 20 heures et une autre à 22 heures. Tu veux manger un bout avant ou tu préfères qu’on attende celle de20 heures si tu veux rentrer pas trop tard pour ton train… je sais pas…

Je le rassurai. Loin de la fac, il avait perdu sa belle assurance et paraissait plus nerveux que moi.

— Non, ça va, t’inquiète. J’ai prévu de dormir chez une copine, métro Abbesses. On prendra ensemble le dernier métro. Je veux bien manger un bout.

— OK, y’a plein de restos sympas ici. Tu sais, les gens viennent du bout du monde pour avoir une table dans l’un d’entre eux. Je te propose le plus gastronomique : McDo, ça te va ?

— C’est parfait, Dis-je en riant, en plus on peut y écouter les nouveautés musicales. Y’a deux-trois sons que j’ai pas eu le temps d’aller écouter aux bornes de la Fnac.

Le McDo des Champs-Élysées expérimentait à cette époque un partenariat avec Virgin Megastore, et mettait à disposition de ses clients des espaces avec casques leur permettant de découvrir les nouveautés musicales. Je n’y allais parfois que pour ça…

Mais lorsque j’y allais, j’étais seule. Ou accompagnée de copines noires. Ou de petits copains épisodiques. Et noirs. En fait, en dehors de l’univers de la fac dans lequel j’étais immergée toutes les journées de toutes les semaines de l’année, je réalisai tout à coup que je n’avais pas souvent l’occasion de me balader avec des blancs. La seule amie blanche que j’avais était plus noire que moi, tapait le Lingala, portait des mèches Pony blondes et tchipait à tout va. Elle avait grandi avec nous sans se poser de questions sur la mixité sociale et culturelle. Nous, non plus.

Pourquoi me sentais-je donc si mal à l’aise face à ces regards posés sur nous dans la rue, au McDo, aussi bien en faisant la queue qu’une fois attablés.

J’avais l’impression de lire de la déception dans les yeux de tous les frères noirs qui me regardaient et de la franche hostilité dans ceux qui défiaient un Clément stoïque, évitant tout contact visuel avec l’un d’eux. Quant aux filles noires aux mines si expressives, c’était un festival de je te toise des pieds à la tête en levant ensuite les yeux au ciel, le tout suivi d’une moue dubitative déformant leurs bouches. Je priais pour qu’aucune ne tchipe… J’aurai été obligée de réagir.

Aussi en dépit des réactions d’étonnement, désapprobation ou même dégoût pour certains, je saluais le relatif civisme de mes frères et sœurs noirs. J’avais moi-même eu, alors que j’étais accrochée au bras d’un beau black, plus d’un regard compatissant envers une sœur obligée de se rabattre sur un blanc pour les papiers (sinon quoi d’autre…), et carrément du dédain pour ces noirs acculturés et forcément complexés qui se pavanaient avec des femmes blanches.

Que voyaient-ils en nous regardant ? Dans quelle catégorie nous situaient-ils…

Tout compte fait, je ne savais plus trop moi-même pourquoi je m’étais intéressée à Clément, et encore moins ce que lui le serial black lover avait pu voir en moi de singulier, si ce n’est le fait d’être noire.

Je fus soulagée de m’engouffrer dans la noirceur démocratique des salles de ciné où nous n’avions plus de rôles à jouer en société et redevenions que de simples spectateurs, sans distinction, parfaitement égaux.

Le film, un thriller avec De Niro, comportait certaines scènes assez flippantes pour que je profite opportunément de m’accrocher à l’accoudoir de Clément, frôlant ainsi son bras. La 3e fois, il passa son bras autour de moi et m’attira fermement à lui. Je me sentis intérieurement fondre comme beurre au soleil, en me blottissant dans le creux de ses bras, et ressentais cette place comme une évidence.

Lorsque nous sortîmes, l’espace-temps avait changé et la magie du cinéma avait opéré. J’étais toujours lovée tout contre son large torse, en discutant vivement avec lui des différents détails du film. Je ne remarquais plus les regards posés sur nous, et à vrai dire, il n’y en avait pas tant que ça. Nous remontions tranquillement vers le métro. Lorsque nous passâmes devant un mec en total uniforme virgulé, jogging-casquette-baskets qui interpella directement Clément.

— Eh toi là, le babtou, je te parle… tu me réponds pas, la vie de ma mère, je te fracasse ta tête !

Je pressai Clément d’avancer, le métro n’était plus qu’à quelques mètres. Clément me prit la main, et avança sur quelques pas, mais sentant peut-être que quelque chose était en train de se jouer, il me demanda de ne pas bouger et revint sur ses pas.

— Oui, je suis babtou et alors ?

— Et alors, arrête de te prendre pour un dur. Je te vois marcher depuis tout à l’heure avec ta démarche façon-façon, épaule carrée, on dirait que tu joues le chaud. Fais cemen-dou, je te dis.

— J’ai pas le droit de marcher, il est ou le problème ?

— Je te dis, fais cemen-dou, je peux descendre de là où je suis et te fracasser trois dents devant ta meuf !

Je rejoignis Clément et le pris par la main, me tenant solidement auprès de lui.

— T’as de la chance, t’es avec une sista, Ajouta le jeune homme, manifestement originaire d’Afrique du Nord.

Je t’aurai démonté sinon… »

J’enlaçais Clément par la taille, me lovant tout contre lui.

— Allons-y, Lui chuchotai-je à l’oreille, on a mieux à faire que se taper ce soir, non… En plus, je suis pas en basket.

Il replaça son bras autour de mon épaule et nous partîmes plus soudés que jamais. Nous choisîmes finalement de dériver au gré des rues autour de l’avenue, entre la grande roue et l’Arc de Triomphe. Plongés dans une longue conversation intime, nous nous sommes livrés l’un et l’autre comme nous ne l’avons jamais fait en plusieurs mois, oscillant entre flirt et camaraderie sur les bancs de la fac.

Il me raconta son enfance entre deux parents enseignants et une petite sœur, chipie comme seules savent l’être les petites sœurs ayant un large écart d’âge avec leurs aînés. Son attirance pour les filles noires qu’il avait vécu comme un coming-out dans une banlieue très ségrégée, ou noirs et blancs ne se mélangent pas et toute tentative de rapprochement envers une sista par un blanc, est perçu comme une provocation. Or ses parents, militants et progressistes, n’avaient jamais voulu les mettre sa sœur et lui ailleurs que dans l’école publique, où eux-mêmes enseignaient.

Avec une voix plus feutrée que je ne lui connaissais pas, il me parla d’Elle. Leur rencontre au collège, leur relation idyllique, puis tourmentée. Toujours secrète. Leur première fois. Puis leurs choix opposés : il avait choisi la fac et le théâtre. Ou plutôt le théâtre et la fac. Elle s’était laissée happer par la zone, malgré ses capacités. Elle voulait vivre autre chose après leur longue histoire, sortir avec d’autres mecs. Des blacks.

Il s’était depuis tourné vers son autre passion, si ce n’est même la première, le théâtre. J’étais toujours saisie par la foi qui l’habitait lorsqu’il en parlait. Au-delà de sa grande érudition, quelque chose de grand l’habitait quand il était au contact de ce monde.

— J’aimerai que quelque chose me passionne autant, tu sais. Je peux t’écouter en parler des heures durant.

— Il ne faut pas qu’écouter, il faut venir me voir jouer. J’ai intégré une nouvelle troupe, on donne des représentations à Paris dans un mois. On est encore en répet, mais dès qu’on cale les dates et les salles, je t’inviterai.

— En salle et en coulisse, j’espère…

Il enveloppa mes lèvres du plus doux des baisers, avant de répondre malicieusement.

— En salle, en coulisses et où tu veux…

Je lui parlais aussi de ma passion déclinante pour l’écriture. Je n’avais plus rien écrit en dehors de nos devoirs et autres compositions universitaires, depuis des mois. C’était comme si mon entrée en fac, et donc dans le monde institutionnalisé des adultes, avait éteint cette passion. J’avais, en fait, toujours beaucoup plus lu que je n’avais écrit. J’étais aussi fille de prof de Lettres. J’étais née avec un bouquin dans les mains, au lieu de la traditionnelle cuillère en argent. La bibliothèque de mon père resta longtemps pour moi l’endroit le plus passionnant du monde, jusqu’à ce que j’en fasse le tour. Quant à 12 ans, je fus en âge de me rendre seule dans la bibliothèque municipale, c’était comme si un monde merveilleux, encore plus vaste, s’ouvrait à nouveau à moi.

— Quel est ton livre préféré jusqu’ici ?

— Tu vas te moquer de moi, si je te le dis… bon allez, c’est la Bible.

— Je ne vois pas pourquoi je me moquerais de toi. Tu es croyante…

— Oui, je le suis, même si on est plus supposé l’être lorsqu’on entre dans l’univers hyper cartésien de la fac. C’est un des premiers livres que j’ai étudiés, et longtemps en plus… 5 ans de caté, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige quand même. Et c’est aussi l’un de ceux que j’ai le plus apprécié. Je me sens proche de la plupart des personnages.

— Tu veux dire des prophètes…

— Oui, des prophètes, et même de ceux qui ne le sont pas, Notamment les femmes qui gravitent autour d’eux

— Je comprends.

Il ne se moquait pas et semblait vraiment comprendre en effet.

J’ajoutai :

— C’est comme si tu prenais n’importe quel homme sur terre. Tiens, le type qui nous a alpagués tout à l’heure, et qu’il devenait spécial une fois sa mission révélée. D’ailleurs, beaucoup se représentent Jésus comme toi, blond aux yeux bleus, alors qu’en vérité, il devait plus lui ressembler qu’il ne te ressemble…

— Euh ouais, si lui c’est Jésus, moi je suis l’ange Gabriel alors, Dit-il en riant.

— He bien justement voilà, la magie de la bible et de la Foi, réside là. Tu prends les hommes les plus imparfaits, et en rencontrant Dieu et ils vont aussi à la rencontre de leur destin, quoi qu’il leur en coûte. Noé, par exemple, était légèrement alcoolo, David était infidèle, Joseph était orgueilleux… Paul était un persécuteur hors pair, dont les mains étaient couvertes de sang. Tous ont réalisé leur vocation en empruntant le chemin de la rédemption, quoi qu’il leur en coûte. Puis le Christ, comment dire, c’est l’apothéose, le don de soi absolu, la révolution par l’Amour. Ça paraît con à notre époque moderne, mais c’est quelque chose qui a toujours fait sens pour moi.

— Non, c’est pas con. C’est même plutôt… beau. Et tu vas à l’église et tout ?

— Non plus trop. Ça aussi, ça s’est affadi. Je crois toujours en Dieu mais j’ai un contentieux personnel avec l’église, dirons-nous.

Il me regarda, intrigué… Je complétai :

— Disons qu’elle a joué un rôle non négligeable dans l’esclavage.

— Ah la bulle papale et compagnie… Je comprends.

C’était ce que je trouvais le plus appréciable avec lui. Je n’avais pas besoin de tout expliquer. Au-delà des clivages culturels ou du référentiel universitaire commun, il avait assez d’empathie pour comprendre. Plus qu’intellectuellement ou émotionnellement, il comprenait humainement.

L’aube pointait déjà. Nous étions assis, et en cette aurore printanière, je grelottais légèrement. Il ôta son blouson Teddy Vintage, et le mit sur mes épaules. Puis il s’allongea le long du banc et posa sa tête sur mes genoux. Je l’embrassai tendrement, puis alors qu’il fermait les yeux, je me mis à lui caresser délicatement les cheveux.

Un homme noir, en tenue de travail jaune et verte, descendit d’un camion bruyant et se mit à balayer la rue. Il passa devant nous et nous nous saluâmes. Il me demanda avec un fort accent d’Afrique de l’Ouest :

— Lui est fatigué…

Je souris en hochant la tête, il sourit à son tour d’un air complice.

Un peu plus tard, une vieille femme blanche traversa la place, bien plus promenée par son minuscule chien dont je n’aurai su définir l’espèce qu’elle ne le promenait. À cette époque, je considérais les blancs, en particulier ceux d’un certain âge, ayant connu à minima la colonisation, comme un camp opaque et diamétralement opposé au mien. Mandela était certes libre depuis 6 ans, mais l’apartheid social, en filigrane, n’avait jamais cessé, et ce partout dans le monde.

Emmitouflée dans son manteau de fourrure, chaussons aux pied, la riveraine nous regarda avec bienveillance et nous dit :

— Vous êtes magnifiques.

BOXING DAYS (Nouvelle inédite @Droits protégés)

« Choisis entre elle et moi, cesse de jouer, une fois pour toute, lâche là ou laisse moi tomber. Lâche là ou laisse moi tomber… »

(K-Reen)


« 10, 9, 8…. » La voix du haut-parleur grésillait dans le train à l’arrêt, coincé dans l’obscurité du tunnel.
Mais Jemmi ne l’entendait pas, et répéta une deuxième, peut-être une troisième fois la même interrogation :

— Voici tes quatre choix : Tina, Ekessi, Murielle ou moi. A toi de voir….


Le décompte continuait de tourner : « …..6, 7, 5…… ». L’indécision de Clément les avait figé dans une bulle silencieuse, depuis laquelle le moindre bruit perçu était comme engourdi….
« 3, 2, 1….Mesdames et messieurs, l’équipage de l’Eurostar et moi sommes heureux de vous souhaiter
une bonne année !!!
»


Quelques jours plus tôt, nous avions déposé nos valises sur les trottoirs désertés de la gare de Waterloo. La ville semblait avoir été aspirée, toute entière, par un silence glaçant, même pour un lendemain de fête.

Aucun commerce ouvert, une circulation plate, loin de l’activité trépidante à laquelle cette ville m’avait habitué. Nous n’étions tout à coup, plus certains de la date, au point de nous interroger, mi- sérieux sur un hypothétique décalage horaire ou une erreur dans la datation du
billet. Etions nous bien le 26 décembre ?


L’avantage de cette gare était sa proximité avec le sud de Wimbledon où résidait ma famille. En quelques stations, la black-line nous conduisit presque devant leur perron. Les retrouvailles furent joyeuses et les présentations se firent sans cérémonie : Aussitôt présenté, Clément, bel Adonis charmeur, fût adopté par ma tante Tracy, ses deux jumelles Paula et Debra, et son placide époux anglais, Oliver qui accueillait tout avec une égale sérénité et un affable détachement.


Nous apprîmes, autour d’un bol de chocolat fumant à la cannelle et de bonhommes de pain d’épices que le 26 décembre était en Angleterre, le Boxing Day, un jour férié dédié aux étrennes.

Les deux jumelles, énamourés, se disputaient l’attention de ce frère providentiel qu’elles avaient cessé d’attendre au pied du sapin et le conduisirent dans le vaste jardin où ne se cachaient même plus les
renards, qui avaient fini par domestiquer les humains. Clément promis aux filles, surexcitées par sa bravoure, d’en attraper un.
Une fois qu’ils passèrent la porte, ma tante pointa son pouce vers le haut, en hochant la tête avec une moue appuyée, approuvant ainsi mon choix, sans avoir besoin de prononcer un mot. Je souris de contentement, heureuse d’être enfin là.
Le Nokia de Clément, alors en charge, se mit à vibrer brusquement sur le sol où il était posé, attirant
nos regards, celui de ma tante étant plus insistant que le mien.


— Tu tiens là quelqu’un de bien ma fille, quelqu’un pour toi ! Ne le lâche surtout pas, dit-elle sans quitter le téléphone des yeux.
Lorsqu’elle sortit de la pièce sous un prétexte quelconque, je saisis aussitôt le Nokia : 5 appels manqués de Tina.


BOX 1 : Tina. Copine de Lycée, Amoureuse historique. En couple avec lui depuis plus de 4 ans avec des périodes de battement ressemblant vaguement à l’idée qu’un pensionnaire d’Alcatraz pouvait se faire de la liberté.


La journée se déroula paisiblement. J’avais hâte cependant de me retrouver seule avec Clément,
et partager enfin, un moment d’intimité. Nous étions, à Paris, deux étudiants fauchés, vivant chez nos parents respectifs, et n’avions pas la moindre possibilité de nous retrouver seuls dans une même pièce sans sacrifier une dépense nécessaire de notre budget hebdomadaire.
Ce voyage était donc l’opportunité de nous retrouver et nous rapprocher, sans fausse pudeur ou couches inutiles de vêtements. Mes sens étaient en ébullition, et dans un besoin physiologique,
et quasi animal de le sentir, je le frôlais aussi souvent que je le pouvais, et ne détournait plus timidement la tête, lorsqu’il me volait un baiser.


Le soir, après le dîner, nous jouâmes avec les jumelles, dont l’une était très mauvaise perdante, aux jeux de société qu’elles avaient reçus. Réunis au pied du sapin, dans des pyjamas douillets et coordonnés qu’elles nous avaient imposé, Clément et moi échangeâmes régulièrement des regards amusés et impatients par-dessus leurs têtes bouclées. On tentait quelque fois, sans grand succès :

— C’est pas l’heure d’aller se coucher ? »

— Non, c’est les vacances, répondaient elles à l’unisson.


L’une d’elle finit cependant par tomber de sommeil, lassée de devoir laisser gagner sa sœur à chaque partie. La mauvais foi et l’esprit de compétition de l’Autre la tinrent encore plus éveillée que la caféine bien dosée. Clément s’était rapproché de moi, et me tenait tendrement par la
main. Pendant que Debra était absorbée par sa manœuvre, nous nous embrassâmes à la dérobée. Elle nous surprit :

— Vous êtes amoureux….beurk !, dit-elle en riant.


Lorsque sa mère vint enfin la forcer à rejoindre son lit, nous la bénîmes silencieusement. Nous étions à présent seuls, porte close et la maisonnée glissait dans un pesant sommeil. Nos lèvres se
joignirent naturellement. Il plaqua mon corps contre le sien. J’enlaçais son cou, en m’attardant sur la fermeté de sa nuque. Il remonta à la hâte mon pull, jouant déjà avec l’un de mes tétons. Le désir, délicieux et impatient, croissait par vagues. Et à chaque fois, la tentation d’un vertige
immédiat dont nous retardions la déferlante en profitant des prémices du plaisir.
L’ample voix de ma tante résonna de l’autre côté de la porte :

— J’ai préparé vos DEUX chambres !
Nous marquâmes un arrêt. Il me semblait qu’elle avait appuyé son propos avec un peu trop d’insistance. Je sortis afin de la rassurer.

— Auntie Tracy, c’est vraiment pas la peine de te donner autant de mal, on ne prendra qu’une chambre. Ne te dérange pas pour nous. Deux chambres, ça fait beaucoup de travail, draps, oreillers, tout ça. Non, je…

— Ca ne me dérange pas du tout. Elles sont déjà prêtes. Côte à côte. Attention, le parquet grince : c’est une vieille maison. Je vous ai aussi mis des serviettes, allez bonne nuit.


Je tentais le tout pour le tout :

— Mais enfin, tata, c’est toi-même qui m’a dit que tu le trouvais bien…

— Oui, mais tu connais nos coutumes. Ton oncle est peut-être blanc, mais moi pas. Vous dormirez dans la même chambre, une fois mariés.


Clément n’avait pas perdu une miette de notre conversation, et même si certaines traditions étaient faites pour être brisées, nous n’osâmes pas franchir l’interdit fermement posé par ma tante. Nous nous embrassâmes chastement sur le pas de la porte, avant de rejoindre nos chambres respectives.


La balade dans un bus à l’impériale autour de Buckingham Palace, en attendant la relève de la garde, avait beau être le cliché touristique le plus absolu, elle attirait un nombre impressionnant de touristes, dont nous fîmes partie, sans grande originalité, le deuxième jour de notre séjour. Trop impressionnés comme beaucoup pour taquiner les sentinelles postées devant le palais, nous nous dirigeâmes ensuite vers St James Park pour y déjeuner rapidement avant la visite du Big-Ben.


Quelques années plus tard, mon père, domicilié dans le Kent, fief de Pocahontas, me taquina souvent sur le privilège qu’il avait, en sa qualité de résident anglais de pouvoir visiter, aussi souvent qu’il le voulait, ce monument historique dont on m’avait refusé l’accès.
Ce jour-là, en effet, Clément et moi, touristes français ne pûmes le visiter. La déception fût de taille sur le moment, mais vite oublié une fois de retour à la maison.
Les deux jumelles capturèrent Clément, qui partageait avec joie leurs jeux d’enfants. Oncle Oliver, assis à son inamovible place, devant l’écran de télé, aussi statique que lui, me salua avec sa joie tranquille.

— Alors, c’était bien ? Vous avez fait le marché de Camden ou de Portobello ?

— Nous y allons demain. Aujourd’hui, on s’est juste fait refoulé du Big-ben, répondis je en riant.
Je rejoins ma tante dans la cuisine afin de l’aider dans la préparation du diner. Elle était en grande discussion avec sa voisine nigériane, tante Chioma :

— Tu es là, ma fille !
Ce simple constat de tante Chioma, était une salutation qui vous accueillait avec une solennité égale
dans la culture africaine. Votre présence comptait pour la personne qui la notait.

— Oui, Auntie Chioma, je suis trop contente de te voir, répondis je en l’embrassant avec effusion.

— C’est Emeka qui sera content, poursuivit elle, Tu sais qu’il termine sa 3éme année de droit ? Est-ce que c’est pas la 4éme année, même ! Il parle déjà comme un avocat …Hum, il finira bientôt avec leur perruque blanche bizarre sur la tête ! Heureusement qu’il n’est pas une fille. Avocate ou pas, j’aurai jamais accepté qu’une de mes filles porte une de ces horreurs jurant avec notre teint !


Une petite perruque noire crantée à la Betty Boop apportait une touche de légèreté, à l’allure soignée de tante Chioma.

— Tu as de quoi être fière Chioma, appuya tante Tracy, en hochant la tête à son habitude.
Il n’était cependant pas de bon ton de trop le montrer, tante Chioma tempéra en souriant :

— Bon, il n’y est pas encore, hein ! C’est pas comme son frère Lucius, qui a déjà ses bureaux dans La City. Tout lui réussit celui-là. C’est déjà un brillant homme d’affaire, tu sais ma fille.

— Ah oui, et il fait quel genre d’affaire, au fait? Ne put s’empêcher de demander Tante Tracy, titilleuse.
Vexée, Chioma ne répondit pas et se tourna vers moi, qui épluchait silencieusement les échalotes posées sur la table.

— Dis donc Lovely, t’es déjà bonne à marier, toi. Ils pourront bientôt venir toquer à ta porte pour le mariage. Tu te souviens comme enfant, toi et Emeka, vous vous lâchiez pas d’une semelle ? Malgré la peur du bateau et le mal de mer, t’as toujours traversé la manche pour venir voir ton Emeka.

— Je venais aussi pour vous voir, Auntie Chioma.

— Et peut-être aussi pour acheter des produits qu’on ne trouve pas à Paris, ou pour le carnaval de Notting Hill? T’en as pas marre d’essayer de caser ton garçon, Chioma ? Laisse le donc se débrouiller tout seul comme un grand. Tiens, je te présente Clément, c’est le copain de Jemmi. Ils vont à la Sorbonne ensemble, ajouta t-elle, juste pour le plaisir de s’entendre
prononcer en français un nom lui semblant prestigieux

.
Clément, qui avait semé les deux jumelles, nous avait rejoint, essouflé, en cuisine.

— Ah bonjour mon fils, tu es là !, dit Chioma. (Puis se tournant vers Mary) Ca fait toujours bien auprès des profs un ou deux camarades blancs. Ils sont plus sérieux et plus calmes. Ils prennent mieux les notes.. ;Mais quoi, pourquoi tu fais les gros yeux…C’est vrai, en cas d’absences, on sait jamais. C’est bien d’avoir un camarade de classe fiable !

— Ah ça, vous croyez pas si bien dire! Ajouta clément, en riant.
Je m’apprêtais à lui mettre un discret coup de coude pour qu’il passe sous silence mon assiduité en pointillé à la fac, lorsque soudain :

— EMEKA ! m’écriais-je, en rejoignant en trois bonds le perron, pressée d’accueillir la montagne de muscles qu’était devenu mon ami d’enfance.


La plupart des gens de notre génération partageait un check stylé lorsqu’ils se rencontraient, mais entre Emeka et moi, cela avait toujours été un genre de baiser eskimo. Nous ne résistions jamais au plaisir régressif de frotter nos larges nez l’un contre l’autre, comme d’autres se font la bise ou collent virilement leurs fronts. Nos ainés en avaient peut-être, dès lors, conçu la certitude d’assister à une idylle naissante.
Emeka ne rentra pas à l’intérieur de la maison. Il attendit que je sorte, et referma la porte en nous isolant à l’extérieur. Clément était resté dans le couloir, et espérant, probablement des présentations plus formelles, nous regardait à travers la porte vitrée.
Ce beau black de haute stature et trop tactile, ne venait-il pas clairement de lui passer un message implicite ?

Il ouvrit la porte et salua froidement Emeka, qui lui répondit sur le même ton. Les bases de leurs futures interactions étaient posées. Par chance, le téléphone de Clément sonna. Il décrocha, et déclama, provocateur, en s’éloignant :

— Allo, Ekessi…Tu vas bien ?


Box 2 : Ekessi. Copine de fac, rencontrée le jour de la rentrée après s’être entrechoqué en éparpillant leurs feuilles de cours au sol, comme dans les films. Hyper amoureuse, un brin collante. A pleuré une fois ou deux dans mes bras, à l’époque où je n’étais encore que la pote désintéressée de Clément.


Lorsque tante Chioma rejoint Emeka afin de rentrer avec lui, quelques minutes plus tard, je ne la contredis pas au moment où, nous invitant au mariage de sa nièce, elle rajouta malicieuse « En attendant le vôtre, avec Emeka ». Clément, qui avait raccroché, blêmit.
Après un diner silencieux, nous claquâmes nos portes respectives au moment du coucher, sans avoir décoléré, ni l’un ni l’autre.
Le lendemain, nous nous réconciliâmes avant notre première tartine de marmelade au petit déj’. Les jumelles avec lesquelles nous avions prévu de passer la journée, et qui nous abandonnèrent au dernier moment pour une « Spice girl party » improvisée, y fûrent pour beaucoup.


Earl Court Road où se trouvait le magasin Harrod’s, était le lieu idéal pour faire le stock de thé fruité, scones aux raisins et autres douceurs anglaises, pour mes proches restés en France. Nous flânâmes
ensuite main dans la main dans Piccadilly Circus et ses immenses panneaux d’affichage, avant de nous retrouver par un heureux hasard dans le Chinatown anglais. Nous nous rendîmes ensuite au marché
de Camden où je pu chiner une cape des sixties, un bonnet rasta en tricot et un T-shirt des Doors.
Ma bourse limitée ne me permettait malheureusement pas de prétendre à tous les articles que mes yeux, véritables détecteurs de pièces rares, repérèrent avec une acuité redoutable. Mais rien n’interdisait d’essayer ce qu’on ne pouvait pas acheter. Ce fût le sujet de notre première micro-
dispute d’une journée, qui s’était déroulé jusqu’ici sans accrocs. Il me reprocha de nous faire perdre du temps.
Et lorsqu’il voulut terminer la journée par la visite du musée Mme Tussauds, véritable institution aux tarifs prohibitifs, je lui opposai un refus obstiné en proposant d’ajourner la visite au lendemain, afin
de bénéficier avec les jumelles d’un tarif plus avantageux, en groupe.

Nous nous disputâmes à nouveau : lui se réfugiant dans un silence froid et distant. Moi, criant, pestant et tempêtant en vain : il n’y avait rien à en tirer dans ces moments-là. Il se figea dans le marbre, et ne s’anima que lorsque son téléphone se mit à vibrer. Il décrocha. Il n’avait pas perdu l’usage de la parole :

— Allo !

— Allo, Clem’s….

Il avait mis, peut-être involontairement, la fonction haut-parleur. A l’autre bout du fil, une voix féminine.
Box 3 : Murielle. Etudiante étrangère en programme Erasmus. Libre et exotique, elle avait un corps de contorsionniste et le charme des rivages lointains. Sympathique et aussi addictive qu’un bonbon sucré.
Nous fréquentions la même asso étudiante de danse. Je l’aurai dragué moi-même si j’avais été de ce bord. Comment rivaliser ?


Je souris nerveusement, pendant qu’il s’éloignait pour répondre tranquillement à son appel.
Je tournai aussi les talons sans l’en avertir et m’engouffrait dans la rame opposée. Enervée, et plongée dans la bulle fumante de mes pensées, je mis plusieurs stations avant de me rendre compte, que je m’éloignais du domicile des Cooper : Oliver, Tracy, Debra et Paula nous recevaient avec
tellement de gentillesse et disponibilité, que ne pouvait il leur rendre la pareille en se contentant de leur téléphone fixe pour ses communications au lieu d’être greffé à son portable comme s’il gérait
une multinationale à distance ? Et puis, qu’avaient-elles à lui dire de si important qui ne puisse attendre son retour ? Etaient-elles les membres d’un conseil de sécurité ou d’une cellule de crise ?

La ligne que j’avais emprunté ne menait nulle part. Je descendis pour faire une correspondance, et après un dédale alarmant de couloir, j’atterris sur le quai qui me parut être celui de la direction
opposée. Un employé de gare, au sourire sympathique, donnait des indications à un groupe de voyageurs. Je m’approchai de lui, attendant mon tour.

— Bonjour, en quoi puis-je vous aider ?

— Je souhaiterai rejoindre West Wimbledon, demandai je

— C’est la bonne ligne, répondit il avec un sourire toujours plus large. Puis-je à mon tour vous demander quelque chose ?

— Euh…Oui, bien sûr, dis-je, hésitante

— Votre accent résonne à mes oreilles comme celui d’une perle des Antilles.

— Pardon ? …désolée, mais pouvez-vous répéter ? Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris. L’anglais n’est pas ma langue natale. Vous avez parlé d’Inde, c’est cela ? L’Ouest de l’Inde ?

— Non, des Antilles…peut-être les Antilles françaises, précisa-t-il en riant.

— Ah, les Antilles, répétais je en souriant à mon tour.


Mon origine ethnique, en lien avec mon apparence, me paraissait sans équivoque : chevelure en large afro, jupe en wax que j’avais décliné dans un style sportwear avec des Reebok freestyles blanches.
Qu’importe, j’avais tapé dans l’œil d’un poète underground, me qualifiant de « perle des îles ». Il n’allait pas être déçu. Je me prêtais au jeu de l’étrangère égarée, en prenant l’accent antillais et une
identité d’emprunt.

— En effet, je suis de la Guadeloupe, de la Désirade plus exactement.

— Oh, vraiment ? Désirade comme le désir ? Ça existe ?

— Mais tout à fait ! Et c’est très charmant, un petit paradis à découvrir. C’est pas du tout : vous n’allez pas le croire, mais je m’appelle désirée !

— Nooon ! pas possible ! waouw !

— Si, si, insistai-je en souriant, c’est possible. J’en suis la preuve.

— Si je puis me permettre, Désirée de la Désirade, vous êtes très désirable. Et je serai ravi de répondre au moindre de vos désirs, si vous voulez par exemple…je sais pas, visiter la ville ? Je serai ravie d’être votre guide, si vous le voulez bien. On pourrait échanger nos numéros ?
Vous avez un portable ? Moi, c’est Marvin, au fait.

Je ne voyais pas l’intérêt de visiter une ville dotée de plusieurs centaines de cabines téléphoniques emblématiques, avec un portable à la main. Aussi, je n’avais pas emmené le mien.

— Je suis désolée Marvin, mais je rentre aux Antilles demain. C’eut été avec plaisir. Quel dommage ! Mais merci encore !


Le but était de jouer gentiment et non pas encourager une drague sérieuse. Heureusement, la rame de métro arrivait.
Marvin posa cérémonieusement sa main sur le cœur et me fit une courte révérence. Quel charmeur !
Alors que le métro ralentissait sa course, je repensai aux atermoiements et indécisions chroniques de Clément : ce n’était même pas si drôle que ça, la drague sportive en fait. Comment pouvait il s’y complaire. Bon, c’est vrai que cela flatte l’égo. Je le concevais d’autant mieux après l’échange avec le lumineux Marvin. Mais si cela devait faire souffrir une personne finalement, a fortiori quatre jeunes femmes, est ce que cela en valait vraiment la peine ? « Seigneur, envoyez-moi un signe » implorai-je
intérieurement.
Le signal sonore « Mind the gap » à l’ouverture des portes me ramena à l’immédiate réalité : la faille tectonique entre le quai et la rame, que je devais enjamber sans me louper.

— Jemmi ?!!!
Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il était là, juste devant moi, en ce point précis de l’espace-temps ! Il aurait pu prendre n’importe quel autre correspondance, rame ou siège, mais l’univers l’avait convoqué là, debout, juste devant moi.

— Tiens…Clem’s ! dis-je ironiquement.
Il m’enveloppa immédiatement dans ses bras : — J’éteins mon portable, le reste du séjour. Promis !

Le problème n’est pas là, et on le sait tous les deux, répondis je me rapprochant de lui.
Il appuya ma tête contre sa poitrine, en murmurant : —  Je sais.
On savait aussi que ce problème ne se réglerait ni dans l’heure, ni même durant le séjour. Mais une trêve avait été silencieusement décidé, ainsi que l’ accord tacite de vraiment profiter de ce moment privilégié à deux. Nous nous embrassâmes, dans la rame pleine. Ses lèvres étaient terriblement douces.
Le jour suivant, Debra et Paula se joignirent à nous pour la visite de Mme Tussaud. Cependant, leur pouvoir de persuasion nous fît changer de programme, en cours de route :

— Allez quoi, c’est mieux d’aller voir des animaux vivants, plutôt que des vieilles statuts immobiles, non ?!, dit l’une.
— En plus, on y a été plein de fois avec l’école, c’est chiant…., renchérit l’autre.


Je regardai Clément, indécise : — C’est moins cher, tu sais…On pourra même y déjeuner, et leur prendre des souvenirs avec l’argent restant. Je veux dire…C’est vraiment, vraiment, vraiment plus abordable, mais c’est toi qui décides cette fois!
Clément hésitait. Les deux jumelles étaient cependant redoutables de persuasion, avec leurs doux regards implorants.

Il finit par capituler : —Bon, ok pour le zoo !
L’expérience du zoo, où je ne m’étais pas rendue depuis l’ enfance, s’avéra plaisante au départ : une variété intéressante d’animaux et de reptiles, des espaces boisés et aérés rendant la déambulation agréable.

Lorsque nous arrivâmes à mi-journée, après plusieurs visites, à l’espace des hominidés, nous vîmes un chimpanzé adulte, entouré d’une foule compacte, lançant dans sa direction, cris agressifs et flash lumineux, afin d’attirer son attention. Le chimpanzé leur tournait résolument le dos.
Contrairement aux autres espèces du zoo, il semblait n’avoir nul endroit lui permettant de se soustraire, même momentanément, à la présence intrusive des visiteurs. Son visage exprimait à la fois douleur et colère, comme s’il faisait l’expérience humaine de l’humiliation. Son refus de
communiquer était sans équivoque.


Les filles voulurent se frayer un chemin à travers la masse tassée de la foule, mais ayant promis à leurs parents de les ramener saines et sauves, et ne souhaitant guère risquer ma propre vie en allant chercher au milieu du troupeau humain compressé, leurs corps asphyxiés, je les retins de justesse, d’une main chacune, par le collet.
Le chimpanzé qui nous avait aperçu de loin, marqua un vif intérêt pour notre petit manège, et tout en ignorant la masse tassée des visages blancs qui l’observait, il se rapprocha des grilles et tendit les
bras vers nous. Personne ne nous laissa l’approcher, les flash crépitaient de plus belle.

Mais aucun de nous quatre n’avait l’intention de participer à ce spectacle, à cet instant. L’échange se passa dans le regard, comme lorsque deux individus se croisent, et j’y ai lu la tragédie d’une vie arrachée à son
environnement naturel (Région du centre- Congo, disait la pancarte, devant l’enclos) et catapultée dans le froid londonien, l’incompréhension du déracinement et la reconnaissance fugace, au-delà de
la marée blanche, d’un visage noir et familier.


Nous passâmes respectueusement, douloureusement, et en silence. Nous quittâmes aussitôt le zoo, choqués, sans poursuivre la visite. Même les filles avaient momentanément perdu un peu de leur joie de vivre. Je me fis la promesse intérieure de ne plus jamais remettre les pieds dans un tel endroit, où la privation de liberté était la règle. Peu à peu, mon humeur taciturne se dissipa comme disparaissent les nuages orageux des brèves averses, et je me laissai gagner par la joie contagieuse et salvatrice des enfants.
Le soir, Clément laissa son Nokia à l’étage et nous nous joignîmes à oncle Oliver dans une ambiance cosy et détendue. Blottis contre clément, un thé à la main, nous regardions distraitement l’écran que
fixait le placide Oncle Oliver, depuis son confortable canapé.


L’émission phare « Are you 2 a couple ?» présentait un couple mixte, aussi composite et hétéroclite qu’il soit possible de l’être. Lui dreadlocks blonds et yeux clairs, portant un ensemble peau de pêche bouffant et mordoré. Elle, taille basse, no-name immaculés et courte brassière laissant entrevoir un ventre brun sapotille, parfaitement plat.


L’animateur : Excusez-moi, Are you 2 a couple ?


Lui (surexcité) : Oh que oui !
Il tente de mettre son bras autour de la fille, qui le repousse.
Elle : Bien sûr que non !


La caméra vacille légèrement, l’animateur (en bégayant) : Du coup… je..je sais pas trop..si…
Lui : T’inquiète, on est grave en couple ! C’est juste qu’elle ne le sait pas encore ! Caméraman…hé…(faisant signe à la Caméra) Voilà !


L’animateur : Ok ! Est-ce que je peux vous demander où vous vous êtes rencontré ?
Lui : Laisse-moi faire, bébé ! On s’est rencontré par une merveilleuse soirée dans un Loft-party avec piscine et tout le bazar ! Pas loin d’ici, d’ailleurs. Et c’était un soir de pleine lune, je m’en souviens! Sa
peau douce irradiait sous son reflet. Je me suis senti, comment dire, aimanté. C’est comme si elle m’était destiné, j’ai pas hésité une seconde à aller lui parler.
Elle : Mais pas du tout ! Vraiment n’importe quoi (Rires sonores et moqueurs) …tu dis vraiment que de la m***de !

Lui : Comment ça, je dis n’importe quoi ? ! On se serait rencontrés où alors ? Ah ouiiiiiii, en effet, désolée bébé, je suis à côté de la plaque. C’est vrai ! Nous deux, c’était une rencontre arrangée, un double-rencard à l’aveugle avec un couple d’amis. On a fini la soirée par un strip-poker où je l’ai laissé gagner parce que je voulais qu’elle voie le matos, t’as vu ! Et maintenant, elle est là ! C’est qu’elle a été convaincue par ce qu’elle a vu (rires goguenards)

Elle (se décalant de deux pas) : Non, mais j’y crois pas ! Ce guignol ne sait même plus où on s’est rencontré !!!

Lui (décontenancé) : A l’anniversaire de mon frère ?

Elle (impatiente) : Non !

Lui : A celui de ma sœur alors ?

Elle : Non !

Lui : Celui d’un de mes potes ?

Elle (Enervée) : Non!

Lui : Non ? Alors, au mariage d’un de mes potes ! C’est bon, ça me revient ! passage censuré par la production

Elle (face caméra) : Pffffff !

Lui : J’sais plus moi ! Si c’était pas en boite, c’était à l’église alors ! Remarque, t’es tellement compliquée, que tu dois être une nana d’église, toi. (Face caméra) j’anime une chorale, je fais un peu de son, ici et là. Je suis aussi DJ-arrangeur pour vos événements ou soirées sound-system, demandez DJ Luigi, portable : 0007744398106. Dispo vendredi, samedi, dimanche. Je fais tout anniversaire, mariage, soirée, même les veillés mortuaires, yeah man !

Elle : En fait, tu sais pas qui je suis, pas vrai ?

Lui : Bien sûr que si Gloria, mon petit soleil tropical…quand je disais que t’étais compliqué, c’était dans le bon sens du terme, faut pas le prendre…

Elle : Quoi !!! J’y crois pas ce p de c, vient bien de m’appeler « Gloria » ?!!

Lui : Isabelle ? Patty ? Rhonda, Monica, Rosy ? J’ sais pas moi, euh…Marie-madeleine ?….

Elle : Hé, t’as intérêt de dire mon nom. T’as plutôt intérêt de dire mon nom dans les 30 secondes !

Lui : Tu sais quoi, meuf ? t’as raison, on est pas en couple. On, est graaaaaaaaave pas en couple même ! Bonne chance à celui qui s’y colle, la meuf elle est plus compliquée qu’un scrabble sans notice !

Elle : Looser ! (Alors qu’il quitte le champs)

L’animateur : Bon, ben merci quand même. Ce sont les joies du direct. On était donc avec Luigi et…..comment vous vous appelez du coup ?

Elle : Toi, va voir ailleurs si j’y suis, espèce de c*****d! (Quittant le champ, et continuant en voix-off) Ce débile m’aurait acheté mes mèches naturelles si t’étais pas venu fourrer ton nez dans nos affaires !
Toujours à se mêler de la vie des gens celui-là, n’importe quoi ! Trouve toi une meuf ! Et un vrai taff!


L’animateur (face caméra) : Bon, merci à vous qui nous suivez. A présent, on rend l’antenne !


Le jour du mariage d’ Omotolani, la nièce de tante Chioma, avec laquelle il m’était déjà arrivé dans ma fraiche quinzaine de jouer les hôtesses en servant dans les soirées nigérianes de Londres les boissons auxquels nous n’avions pas le droit de gouter, une interminable pluie battante avait aussi décidé de s’inviter à la noce. Les allers-retours entre la maison des Cooper et l’immeuble résidentiel de tante Chioma devinrent une vraie galère, allongeant les préparatifs et rendant le transport de
victuailles de plus en plus difficile.

Qu’il s’agisse de fines gouttelettes ou de lourds traits discontinus
faisant écran et ne permettant pas de distinguer quoique ce soit à plus d’un mètre, tout devenait plus compliqué.
Clément et moi acheminions à pas mesurés la grande marmite de Ndolé préparé par tante Tracy, lorsque Julius, l’hypnotique frère d’ Emeka s’arrêta à notre hauteur, accompagné d’une jolie poupée
noire qui fixait la route sans nous accorder la moindre attention, comme si en se concentrant bien, elle avait le pouvoir de décoller le bitume.

—Tu veux que je te dépose Babygirl ?
Il ne m’avait jamais appelé autrement, et je doutais qu’il fût capable de nommer autrement tout individu féminin de moins de 25 ans, car cette appellation générique était un efficace outil de management, rendant la gestion de son cheptel beaucoup plus fluide. Aucun risque de se tromper
dans les prénoms. Clément anticipa ma réponse :

—Bonjour ! Ca serait pas de refus !
Mais Julius se ravisa soudainement : —Attend, y’a quoi dedans ? Me dis pas que c’est votre truc de manioc en bâton qui shlingue la mort, là….

—Non, c’est du Enedolé, répondit hâtivement Clément, pressé de se mettre à l’abri.
Julius et moi le corrigeâmes en chœur : —du NDOlé !!!

—Ouais bon, ça va pas être possible babygirl, ajouta Julius, c’est encore pire ! Votre truc vert là que vous osez comparer à l’Amala ne le surpasse qu’en un seul point : l’impossibilité de nettoyer des sièges de voiture, si ça se renverse. Allez, on se voit ce soir babygirl !
Et il démarra en trombe.

Le soir venu, je ramenais mon afro en chignon, et revêtue d’un ensemble sirène en Bazin vert à fin motif brun, je rejoins Clément, tante Tracy et les jumelles pour le grand départ. Oncle Oliver nous salua depuis le canapé.
La salle des fêtes se trouvait à Brixton, le quartier jamaïcain dont était originaire le marié. Les mariés firent une entrée dansante très remarquée, splendides dans leurs magnifiques tenues traditionnelles.
Le contraste entre les tenues en luxueux wax, riche Bazin, dentelles et broderies fines, rehaussées de bijoux en or massif, et la simplicité de la salle communale des fêtes à peine décorée, était saisissant.


Comme souvent dans l’organisation familiale africaine, l’improvisation et la précipitation avaient pris le pas sur l’organisation de départ. Bien qu’invitée, je mis moi-même la main à la pâte, devant le désarroi des jeunes serveuses dépassées par les exigences d’un service en salle. Elles avaient passé plus de temps à harmoniser leurs tenues et faire imprimer leur t-shirt « Staff » aux couleurs du mariage, que de s’entrainer à servir rapidement et maitriser le plan de tables.
Toute cette confusion n’avait cependant plus d’importance lorsque dans la communion musicale, même la plus mécontente des tantines, en général la dernière servie et sans la bonne marque de bière, se levait et retrouvant la joyeuse invulnérabilité de sa prime jeunesse, descendait sur un juju aussi bas que le permettaient sa sciatique et son respectable drapé de pagne.

Au moment le plus critique, celui où les percussions s’emballaient, elle déposait d’abord sa cape pour bien gérer sa descente, toute en lascives ondulations. Si elle avait aussi pu déposer son Gélé, majestueuse coiffe
ajustée, sans se décoiffer, elle l’aurait certainement fait.

Une fois la musique terminée, la tantine replaçait dignement sa cape sur son épaule, vérifiait la bonne tenue de son royale Gélé, et se remettait en chasse de la première serveuse terrorisée qui croiserait son chemin, en exigeant sa boisson.  » — Abeg pikin, gimme me ma biyé ! »
Je pensais alors en mon for intérieur, émue et gagnée par une féroce bouffée d’affection : « Que Dieu bénisse ces femmes ! Elles font partie du village qui m’a éduqué, que ce soit ici à Londres, chez moi en
Mbeng, ou au Mboa, partout où je me suis trouvée en leur présence »


Clément s’ennuyait poliment sur une chaise, son portable sagement rangé dans sa poche. Ayant conscience qu’il ne savait pas danser, il ne pouvait même pas jouer le rôle du « blanc qui ne craint pas
la honte », élément indispensable de toute soirée africaine réussie. Celui-ci était déjà tenu par un homme d’âge mur qui se roulait sur le sol carrelé, en enchainant lorsqu’il se relevait, déhanché et petits pas chassés.
Clément me fit un signe de la tête au loin, je lui indiquais la cour arrière de la main, et nous nous y rejoignîmes en slalomant entre les danseurs, chorégraphiant un Madison sur « CANDY » de Cameo.


J’avais promis de lui « choper » quelque chose auprès de Julius, le business man de la city, qui avait établi une succursale à Brixton, dans la petite cour de cette modeste salle des fêtes. Nous le trouvâmes, assis sur une chaine pliante, adossée au mur de son bureau de fortune et entourée d’un essaim d’attrayantes femmes à l’attention tarifée. La beauté de Julius était une fournaise infernale :
peau miel, yeux verts en amande, traits félins et magnifique sourire carnassier. Il n’y avait aucun moyen d’y échapper. On la subissait, et il adorait me torturer.

—Alors Babygirl, tu t’es perdue dans la cour des grands ?

—C’est pas pour moi, Julius. C’est pour lui ! Je serai pas ici, sinon. Et tu devrais te faire plus discret : ta mère, tu sais la seule personne qui croit encore en toi sur cette terre, pourrait te voir !

—Mais bien sûr ! Bon, puisque c’est pas pour toi, mais pour blanche-neige, je vais te faire un prix spécial : plein tarif !

—Ecoute, vois ça avec lui, et lui propose pas autre chose que de la weed. T’es prévenu !

—Apparemment, il a pas attendu pour tester ma vaste gamme de marchandise. C’est pas lui en train de tirer sur le pétard de Babygirl?!


Julius riait à gorge déployée devant mon embarras. Clément inhalait la fumée, tête penchée en arrière, en appréciant les premiers effets, auprès d’une longue métisse en robe courte et hautes bottes à talon.

—Regarde, il est déjà en train de planer, susurra Julius, Attention, il pourrait avoir envie de choper plus que de la weed…hein Babygirl ?

—Je m’en fous, Julius. Lui donne juste pas de la daube, dis-je en prenant le joint qu’il me tendait.

—Tiens essais ça, et tu verras que je me fous de la gueule de personne, ici. Ce genre de petits blancs, c’est 80% de ma clientèle. Ils composent mon numéro plus souvent que celui de leurs parents. Je les bichonne, en leur réservant la Rolls Royce de la Marie-Jeanne. Tu crois que j’ai
fait mon trou comment à la City ?! Babygirl, tu parles pas à un amateur.

Je me souvins avoir accepté le joint, vaguement tiré dessus une fois ou deux, et m’être assise un moment parce qu’il cognait vraiment dur, sans temps de répit. Au bout de quelques minutes, j’étais
en pleine jactance, riant et pleurant à la fois :
—En fait, je te comprends pas. Je sais pas ce que tu cherches et je sais pas si j’ai ce que tu cherches, et si je l’ai, je comprends pas ce que tu cherches encore puisque tu l’aurais déjà trouvé. A moins que tu l’aies pas trouvé ou que tu saches pas vraiment ce que tu cherches,
auquel cas c’est problématique car on peut pas passer sa vie à chercher, surtout quand on sait même pas ce qu’on cherche en fait. Ca fait perdre du temps à tout le monde, même si c’est vrai qu’on a la vie devant soi a priori, mais quand même pas assez pour perdre du temps et surtout faire aussi perdre aux autres du temps, tu vois ? Chercher, courir, courir, chercher, pourquoi si tout ce dont tu as vraiment besoin en vrai est déjà là, ici, là, maintenant, mais que tu le sais même pas en vrai que c’est ça que tu cherches…je sais pas, j’ai comme une révélation que c’est quelque chose comme l’amour qu’on recherche tous en fait, comme une
boule d’Amour au fond de nous, tu vois, et qui ferait vibrer , un peu comme les tatoos, tu vois, la boule d’amour de quelqu’un d’autre, et là plus la peine de chercher, t’as capté…Comme moi, j’ai trouvé, je cherche plus parce que je crois, Clément, non j’en suis quasiment sûre que je t’aime vraiment beaucoup, beaucoup, mais Je crois que toi, tu veux
vibrer avec trop de gens en fait et c’est ça qui…


—EMEKAAAAAA !!! Hurla Julius, Récupère ta copine s’il te plait. Son pote blanc s’est tiré au téléphone depuis 10 bonnes minutes. Elle parle depuis tout ce temps au masque Igbo que tu vois là bas.
—Bon sang Julius, qu’est ce que t’as encore foutu ! Tu déconnes, mec, râla Emeka
—Moi ?! Et son pote blanc alors dans tout ça ? Toujours à stigmatiser les noirs…
—C’est ça ! Prie pour qu’on croise pas sa tante ou maman, tant qu’elle est dans cet état. File moi les clés de ta caisse, on va se poser dedans.
—QUOI ?!!! Hurla Julius, scandalisé.
—Tu veux que j’aille les demander à maman en lui expliquant pourquoi ? Bon alors file les moi…Merci !
Julius s’exécuta de mauvaise grâce. Le rire caverneux qui le secouait depuis plusieurs minutes l’avait soudainement déserté :

—Pas de vomi dans l’habitacle, sinon tu te charges de la faire nettoyer, à tes frais. Heureusement que j’ai pris le modèle aux vitres fumés ! Soyez quand même discret : elles masquent l’image, pas le son.

Et il rit à nouveau de son allusion graveleuse.


Emeka m’installa dans la luxueuse Bentley grise, côté passager, et il prit place à ma droite, au volant. Mon flot ininterrompu de paroles avait laissé place à des quintes de rires nerveux, sans rapport direct
avec mon environnement, ou même mes pensées qui s’ordonnaient peu à peu . Je parvins à lui demander :
—On va où ?
—Si t’avais pas pris de la merde, tu remarquerais que j’ai pas mis le contact et qu’on est toujours à l’arrêt, répondit-il sur un ton tranchant.


J’éclatais franchement de rire, consciente d’être complétement stone.
—Je parie que tu sais même pas pourquoi tu ris aussi bêtement, dit-il
— Détrompe toi ! Je repensais à ce noël dans une asso dans le coin…
—Ouais, celle de l’église pentecôtiste dont le trésorier a volé la caisse…
—Exact ! Tu te souviens du père Noel noir qu’ils nous avaient dégoté pour la fête des enfants ? Tu te souviens de ce que tu lui as dit ? J’aurai jamais osé, mais toi, Emeka, t’avais jamais peur de rien ! Qu’est ce que tu lui as dit déjà ?
—Arrête, t’en as pas marre de me ressortir cette vieille histoire à chaque fois.
—Moi ? Jamais, même quand je marcherai avec une canne ou un déambulateur, je te la ressortirai encore. Alors, qu’est ce que tu lui as sorti déjà…
J’avais enfin réussi à lui arracher un sourire, malgré son évidente déception.
—Je lui ai dit : « A présent, je suis certain de pas avoir de cadeaux ce Noel, parce que vous êtes noir et probablement aussi fauché que nous » Et puis j’ai couru pour échapper à la dérouillée qu’il s’était promis de me donner.
—Tous les enfants se sont mis à courir à ta suite en chantant « Broke santa, père Noel fauché ! »
Nous rîmes à l’évocation de ces précieux souvenirs.
— J’avais oublié cette partie là…waow, c’est loin tout ça !
—Pas tant que ça Emeka ! T’as toujours été quelqu’un de courageux, qui a jamais eu peur de casser les codes. Je crois que t’as là ta réponse à toutes tes interrogations sur ce que tu dois faire, en particulier au sujet de ta mère.
—Ouais ben, elle a fini par me la mettre, à la maison, la volée de coups.
—Oui, mais après s’être bien marré comme nous tous. Elle est sacrément fière de toi, tu sais.
—Elle est aussi fière de Julius…
—Ca compte pas : toutes les mères noires de leur génération, sont fières de leurs fils clairs aux yeux verts !
Emeka éclata clairement de rire, comme je ne l’avais pas vu faire depuis longtemps.

—Te retourne pas tout de suite, mais c’est pas ton pote qui se dirige vers la voiture là ?
Les vitres avaient été baissées à moitié pour laisser passer un peu d’air frais, et nous étions visibles.
—Fais comme si tu me prenais dans tes bras…On va lui donner une bonne leçon
—T’abuses, dit-il, en me prenant tendrement dans ses bras.
Clément frappa trois coups secs sur la vitre, côté passager. Je pris tout mon temps pour descendre, en multipliant les étreintes et bises sonores plantées sur les joues d’un Emeka, amusé.
La musique et la rumeur de la fête s’infiltrèrent avec le froid dans l’habitacle, lorsque j’ouvris enfin la portière.
—Bon, allez, au revoir, coupa Emeka. Je t’appelle plus tard, ma puce.


Clément grimaça, mais ne fit aucune remarque. Il s’excusa en expliquant que l’appel reçu était celui d’un ami, avec qui il devait passer le jour de l’an et qui devait à cette occasion, lui présenter un célèbre metteur en scène. Il n’avait pas voulu se montrer grossier en raccrochant trop précipitamment, et s’était isolé pour se couper du bruit. Il semblait sincèrement désolé. Je hochais la tête silencieusement. J’étais loin d’avoir récupérer ma complète lucidité mais une phrase s’imposa clairement à mon esprit encore un peu brumeux : « Are you 2 a couple ? ».
Clément me demanda si je lui en voulais, en promettant de ne plus me perdre de vue de toute la soirée.
– Non, répondis-je en faisant complétement abstraction de sa question


**********
Nous avions prévu de passer notre ultime soirée en ville et en tête à tête avant notre départ le lendemain pour Paris où le cours de nos vies, ramifié en deux trajectoires bien distinctes, nous attendait. J’avais toujours imaginé ce moment comme romantique, nous conduisant enfin à l’acmé de délicieux moments de partage et à l’évidente révélation du couple que nous formions déjà de façon informelle.
Je voyais les choses un peu différemment au lendemain cotonneux du mariage d’Omotolani. Il n’était plus question de passer cette dernière journée chez une esthéticienne ou chez un coiffeur pour être à
mon avantage. Les tresses pouvaient bien attendre notre retour sur Paris. Il y avait plus urgent !

Aussi, je pris mon courage à deux pieds et sortit chaudement couverte, sous l’interminable pluie qui avait chargé de gris l’atmosphère de la ville, et accompagnait la rythmique solitaire des gouttes crépitant sur le sol. Je fis un dernier tour au marché de Portobello et je rentrai. La pluie n’était certes pas d’une compagnie désagréable- ça restait de l’eau et non de l’acide- mais je n’aurai pas non plus été jusqu’à chanter sous son déluge.


Le soir, nous nous rendîmes à la station St John Wood pour une soirée Raggamuffin, prévue de longue date et dont Clément avait miraculeusement obtenu des places réservées, qui nous épargnaient une
longue et incertaine attente sous la pluie. Vêtue d’une longue robe fendue, je trottai difficilement derrière lui sur des talons carrées de douze centimètres, ne me permettant en aucun cas d’envisager
de rattraper sa large foulée.
— Dépêche toi, on va arriver en retard râlait il sans ménagement.
J’appréhendais plus que tout le trottoir glissant et les gouttes de pluie glaciales qui nous attendaient à l’extérieur, ayant oublié dans le métro l’élément indispensable d’une garde-robe londonienne, mon
parapluie. Je me sentais presque nue. Et je n’avais pourtant pas encore envisagé le pire : un long
escalator en panne, plus long qu’une agonie sans fin, s’élevant au plus-haut-des-cieux comme une mauvaise blague qui ne sait pas être courte, là, juste devant moi.
—Je n’y arriverai jamais, lâchai je vaincue
—Mais pourquoi t’as pas pris tes baskets ? dit-il avec détachement, depuis le milieu de l’escalator, tandis que je butais sur les premières marches.
La moindre chute signait mon arrêt de mort. J’avançais précautionneusement, et au bout de longues minutes qui me parurent être des heures, j’arrivai enfin au terme de mon ascension. Clément était
entouré d’un groupe de jeunes auxquels il semblait demander des explications. Je priais pour qu’il n’y ait pas trop de marche entre la sortie de métro et le lieu de la soirée.
Leurs cinq silhouettes étaient raides, les visages contractés. Clément bouscula légèrement l’un d’eux, rompant le cercle qu’il formait autour de lui, pour venir hâtivement à ma rencontre.
—On fait demi-tour, c’est pas ici, dit-il en me prenant par la main.
—Ah bon ? C’est ce qu’ils t’ont dit ? demandai-je


Le contact de sa main entrelaçant la mienne, me surprit par sa douceur. Nous étions toujours plus ou moins en froid depuis le retour du mariage. Nous prîmes le sens inverse, nous laissant porter par
l’escalator s’enfonçant dans les sous-sols du métro. Il porta ma main à sa bouche, et l’embrassa avant de l’envelopper de la sienne, protecteur.
—Oui, ils m’ont dit que la soirée avait été déplacée, mais ils ne savent pas où. C’est pas grave, on va trouver un autre plan. J’ai l’équivalent du Pariscope londonien, on va bien trouver quelque chose en ville, non ?!


Nous décidâmes de tenter notre chance sur Tottenham Court Road où se déroulait un festival reggae-Folk- electro. Le programme indiquait deux bouches de métro possibles en guise de sortie, mais nous eûmes beau longer plusieurs fois Oxford Street dans un sens, puis dans l’autre, il
fût impossible de trouver la salle de concert où se déroulait mensuellement ce festival de musique. L’un des passants nous renseigna finalement sur la particularité de cette programmation : c’était une salle éphémère. Seuls les personnes présentes à la dernière date- qui
avait en effet eu lieu ici, mais le mois dernier- étaient informés du prochain lieu où se tenait le festival itinérant.
— On a vraiment pas de bol, dis-je, légèrement abattue
— Comment ça on a pas de bol…On est à Londres ! « London by night » ! Y’a combien d’étudiants parisiens qui voudraient être à notre place à ton avis ? répondit il en souriant, à malgré la pluie venteuse balayant ses cheveux en bataille.
Il s’avança et m’embrassa. On s’était enfin retrouvés : —Et puis, on est ensemble ? non ? ajouta-t-il.
—T’as raison ! On va bien trouver un pub quelque part, pour se mettre au sec, répondis je en riant. Je crois que c’est le seul but de ma vie, à cette heure-ci. J’ai revu mes ambitions à la baisse : Se poser, et au sec !


L’air restait humide, mais la pluie s’était un peu calmée. Nous déambulâmes main dans la main, enchainant plusieurs rues dont les enseignes étaient restées éclairées. Les illuminations de Noel,
malgré le froid, donnait à notre balade une certaine féerie. Les vitrines des grandes enseignes, Debenhams, Selfridge, Marks and Spencer, rivalisaient d’audacieuse créativité : ciel étoilé, anges
aux ailes déployées, chars multicolores menés par des cerfs ailés…


Une porte sombre dans un renfoncement, surmontée d’un néon clignotant irrégulièrement, attira l’attention de Clément. Il avançait déjà, me trainant à sa suite, pour voir ce que c’était. Je lâchai sa
main, énervée. Je n’avais jamais compris le goût immodéré des occidentaux pour l’aventure : tous les micro-mystères de l’univers ne méritaient pas d’être démystifiés ! Avait-il entendu parler de
Jack l’éventreur ? Combien de ses victimes auraient eu une plus longue vie sans cette curiosité déplacée ?! Je levai déjà les yeux au ciel, m’apprêtant à m’énerver, lorsque la porte, qu’il venait
de pousser, s’ouvrit sur un hall coloré, décoré de graffitis et photos Arty en noir et blanc.

Deux immenses vigiles impassibles nous laissèrent entrer sans qu’il fût question de payer quoi que ce soit. La scène était surréaliste pour qui avait connu des physio parisiens plus redoutables que des
gardiens de but de niveau international.
La salle principale avait des allures de pub traditionnel, avec un comptoir chromé derrière lequel s’agitaient plusieurs baristas pressés. Un coin billard et fléchettes, des tables où habitués et gens de passage, consommaient joyeusement leurs boissons. Le son, était la première chose qui vous accueillait familièrement en vous donnant l’impression d’être immédiatement à votre place, au milieu de cette clientèle, jeune, cosmopolite et branchée. Le Dj semblait s’être directement câblé
sur nos cerveaux et devançait le moindre de nos désirs : tout l’univers hip-hop, New jack swing, électro, dancehall et même afro-zouk……..les nombreux danseurs sur la piste en fond de la salle, éclairés par des jeux de lumière, s’ambiançaient dans une atmosphère chaleureuse et détendue.
De parfaits inconnus nous souriaient et échangeaient avec nous, sans autre intérêt que le partage et la convivialité. Une jeune fille replète en microrobe strassée, se débarrassa de ses talons, afin de m’encourager à faire de même, me libérant du poids énorme de la représentation sociale.
« On s’en fout », dit-elle, en souriant. Nous dansâmes pieds nus sur les estrades encadrant le dancefloor, avec un incroyable sentiment de liberté, qui me décoinça au point d’embrasser ensuite Clément langoureusement, sur la piste. Les consos étaient payantes, et plutôt chères, cette réalité nous ramena abruptement sur terre avec la gorge parfois un peu sèche, mais ne nous empêcha pas de passer l’une des meilleures soirées de ma vie.


Clément avait voulu faire les choses en grand pour ce dernier soir, et il nous commanda un black cab, dans lequel je me blottis tout contre lui, le laissant me caresser dans des zones inattendues et jusqu’ici inexplorées. Il m’avoua également, lors du trajet de retour, que les jeunes croisés à la
première station étaient des skinheads qui l’avaient menacé et ordonné de se tirer, dès qu’ils avaient compris que nous étions ensemble. Il regrettait de ne pas les avoir confrontés.
Je le rassurai : certes, il fallait combattre l’intolérance, mais était-ce le lieu et le moment ? Celui qui remportait le combat était parfois celui qui réussissait tout simplement à l’éviter.


—Oui, mais Emeka aurait réagi, lui…
Je me redressai pour rencontrer son regard penaud et troublé. Il était temps qu’il comprenne…


—Qu’est-ce qu’il y’a avec Emeka ? Pourquoi tu te compares toujours à lui ? Vous êtes pas en compét’, tu sais .
—Disons que tu sembles particulièrement lui plaire, et qu’il ne t’est pas non plus tout à fait indifférent.
—J’y crois pas, tu es jaloux ? Tu oses être jaloux ? Toi ?!
—Ce sont des choses qui, crois-moi, ne se contrôlent pas, avoua t-il pudiquement, je préférerai ne pas l’être.
—Surtout qu’il n’y a pas de quoi. Emeka est gay, et ne sait pas comment l’annoncer à sa mère. C’est la raison pour laquelle il m’a autant sollicité ces derniers temps. Il avait besoin de soutien et de conseils.
—Non !!!! J’y crois pas !!! Lui ? Impossible !
—Et pourtant si. Dis donc, c’est quoi ces clichés ? répondis-je en riant, provocatrice, et pourquoi pas lui ? Et pourquoi pas toi, d’ailleurs ? C’est tellement cliché de penser qu’il y’a une physiologie « gay » !
—Moi, je serai au moins bi, tant qu’il restera des nanas comme toi dans mon périmètre. Et du coup, tu lui as conseillé quoi, pour sa mère ?
—Sa mère n’est pas prête à l’entendre. Qu’il s’accepte déjà lui-même sans complexe inutile, ça sera un bon début. Il le lui dira quand elle sera prête.
—Prête…Chioma ?, dit-il dubitatif, mais quand ?
—Peut-être bien jamais, répondis-je en riant aux éclats.
—Ah ! D’accord !, conclut-il, perplexe et résigné.


Ma tante nous ayant confié un jeu de clé, nous pûmes entrer en toute discrétion, à quelques grincements de marches près.
—C’est moi ou l’escalier n’a jamais fait autant de bruit ? murmurai je en étouffant un rire nerveux.
Nous nous embrassâmes longuement en haut des marches, avant de rejoindre nos lits douillets au sein de nos chambres respectives. Epuisée, je pensais trouver rapidement le sommeil, mais j’avais beau me tourner et retourner sur toute la largeur du lit aux proportions démesurées, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Tâtonnant dans une semi-obscurité, je finis non sans peine par me glisser dans la chambre jouxtant la mienne. Celle de Clément.
—Tu dors ? chuchotai-je avec appréhension à la masse inerte dont je n’entrevoyais que le dos immobile.


Le chemin retour me semblait inconcevable : j’avais âprement négocié chaque pas étouffés/ silencieux, avec le bruyant plancher.
Il se tourna enfin vers moi en ouvrant grand sa couette : « — Viens ». Puis saisissant ma main, il m’attira vers lui, avec force. Nos lèvres s’unirent les premières, tandis que ses mains parcouraient mon corps à
une vitesse vertigineuse. Je ne sais plus ce qui, de la morsure de son souffle longeant ma nuque jusque ma poitrine ou de ma main posée sur sa protubérance croissante, me rendit folle d’excitation,
mais n’y tenant plus, je m’assis en amazone sur lui en relevant légèrement ma nuisette et je me frottai lentement sur lui, tout en recueillant ses baisers gémissants. Clément haletait de plus en plus bruyamment. Je mis ma main sur sa bouche, ce qui eut pour effet d’accentuer son désir. Je le sentis
immédiatement, et je mouillais par contagion.


Une voix ample et sonore, traversa calmement la porte close :
« Please be patient with me, God isn’t through with me
When God gets through with me, I shall come forth as pure Gold
»


Tante Tracy chanta ainsi deux couplets de suite de ce magnifique gospel, insufflant conviction et profondeur dans les inflexions les plus surprenantes de sa voix.
Je sentis le désir de Clément diminuer drastiquement.
—Bon, ben quand ça veut pas…., conclut Clément en souriant.
—….Ca veut pas, terminai je en l’embrassant tendrement.
Les pas de plus en plus lointains de tante Tracy m’indiquèrent que la voie était libre. Je sortis aussitôt, et regagnai rapidement la tiédeur de mon lit, portant encore l’odeur de Clément à même la peau.


************
« Mesdames et messieurs, l’équipe d’Eurostar et moi, vous souhaitons encore une fois, une bonne année et vous remercions pour votre compréhension suite au retard que nous accusons en cette soirée de réveillon, en raison de circonstances tout à fait exceptionnelles, indépendantes de notre volonté.
Nous nous excusons de la gêne occasionnée et nous nous engageons à rembourser l’intégralité des frais de voyage, en offrant à chaque voyageur un billet Eurostar.
Nos meilleurs vœux de santé, réussite et bonheur pour cette année nouvelle
. »


J’étais sincèrement désolée pour Clément, qui était dans l’impossibilité de rejoindre la soirée de nouvel an où il était attendu, tout comme celle de prévenir ses amis : le réseau était complétement
saturé. Mais c’était le moment idéal pour lui offrir mon cadeau : quatre box que j’avais été spécialement récupérer dans une boutique de Portobello.

Quatre belles boites cartonnées, dorées et légèrement pailletés sur lesquelles j’avais fait calligraphier quatre prénoms.
—Choisis, répétai-je inflexible. Tina, Murielle, Jemmi, Ekessi. Une box chacune. Quatre mondes, Quatre possibilités. Choisis.

—Je suppose que je n’ai droit qu’à un seul choix, demanda-t-il crânement.
Je ne relevai pas sa provocation, stoïque.
—Et si j’optais pour la polygamie ? tu es quasi mormone en plus d’être africaine. C’est autorisé dans tes deux cultures. Ça devrait pas trop te déranger.
—Ne pousse pas le bouchon trop loin, je crois que tu en as largement abusé, sans trop nous demander notre avis.
Le moment était pour moi solennel, malgré la liesse environnante. Les voyageurs, contraints de réveillonner dans le wagon, avaient sorti leurs cotillons et échangeaient bruyamment leurs vœux, autour de notre bulle silencieuse.
—Tu dois choisir Clément. C’est pas possible de continuer ainsi, je suis pas maso…il y’a que les fakirs qui acceptent d’autant souffrir.
—Ecoute Jemmi, je peux pas choisir !
—Et pourquoi ?
—Je peux pas choisir parce que la boite que je souhaite n’est pas là !
—Quoi ?!!! Il y’a une cinquième fille ? demandai-je, outrée. Mais c’est qui encore, Clément ?!!!
—Non, tu te fourvoies. C’est pas une fille. C’est ma carrière…enfin, celle que je voudrais tracer au théâtre. Tu le sais déjà, je ne t’apprends rien : c’est ma passion. Je veux me donner la possibilité de pouvoir la vivre à fond. Je peux m’engager qu’à ça pour le moment. A travailler
dur pour y parvenir, afin de n’avoir ni remords, ni regrets.

J’accusai silencieusement le coup.

—J’espère que tu n’es pas trop déçu, ajouta t-il.

—Pas tant que ça, admis-je avec recul.
Je n’espérais pas forcément être choisie. Je voulais une réponse claire, dissipant doute et ambiguïté.
Je l’avais eu.

—C’est peut-être toi qui va être déçu…les boites sont vides, ajoutai-je malicieusement.
Sans se laisser démonter, Clément proposa, taquin : —En attendant, puisqu’on est coincés avec tout ce temps devant nous…on pourrait peut-être continuer ce qu’on a commencé ce matin en rentrant de
soirée, avant d’être interrompus ? J’ai toujours eu le fantasme de le faire dans le train, pas toi ?

—Pour notre première fois ? Tu es sérieux ?

—Je suis un mec ! Y’a toujours une part de sérieux, même lorsque je blague sur ce sujet .Tu m’aurais dit oui, on serait déjà enfermé à double-tour au WC dans la position qu’on a laissé en suspens hier…Y’aura toujours une partie de moi qui aura envie de te prendre dans tous les
sens, Jemmi !

—Forcément ! Un classique : on court toujours après ce qu’on a pas et je suis la seule des quatre que t’as pas encore sauté !

—C’est vrai, admit-il, mais y’a pas que ça qui nous lie. Et tu le sais. Viens là, dit-il en me prenant dans ses bras.
Je me laissai envelopper, et posai, pensive, ma tête sur son épaule.

—Ma petite spice-girl, dit-il en ébouriffant mon afro.

—N’importe quoi ! Mais quel cruel manque d’imagination. C’est ta seule référence ? Pourquoi pas Angela Davis ou Kathleen Cleaver ?

—Elles chantent quoi déjà ? plaisanta t-il, moi je connais seulement « If you want my future, forget my past ! »
Il chantait avec une voix de fausset, volontairement caricaturale, qui me fit pouffer de rire. Et longuement tchiper.

—Allez quoi, je sais que l’esprit de Mel B habite ces cheveux là… lâche-toi !

— »If you wanna be my lover, you gotta get with my friend…poursuivis-je, Make it last forever, friendship never ends !« 
Clément m’enlaça encore plus fort, plus tendrement, comme pour me transmettre à travers cette étreinte tout l’amour exclusif qu’il n’était pas en mesure de m’offrir. Nos lèvres se joignirent naturellement, conscients à présent, tous les deux, que nous n’irions pas plus loin que ce baiser
chaste et intime.

—Bonne année, Clément.

—Bonne année babygyal !


Mbenda ou la loi du plus fort

Ligote tes sentiments d’une formule, emprisonne ta douleur d’une ceinture, le loup qui ne montre jamais son sang par l’autre sera laissé vivant.

(Otto Manninen)

« Nos résultats, cette année, à l’ICAF (Institut Collaboratif Afrique-France), ont été certes plus modestes que les précédents, mais les objectifs ont été atteints. Et c’est le plus important, de rester dans une dynamique de prospérité, progrès et stabilité, malgré les aléas politiques sur lesquels nous n’avons aucune prise. Nous avons ainsi monté un chantier au Mali et deux au Burkina Faso. Nous remercions nos partenaires africains pour leur extraordinaire implication de tous les instants.

L’association a choisi d’investir les domaines de l’éducation et de l’agriculture car nous croyons fermement en la capacité de résilience économique et surtout de transformation sociétale de ces deux secteurs. Il s’agit de donner à la jeunesse la possibilité, si tel est leur choix, de rester en Afrique et ne pas être contraints à un exil forcé et risqué. Car nous connaissons trop bien les nombreux dangers de ces incertaines routes migratoires, sur lesquelles sont sacrifiées les précieuses vies de nombreux candidats à l’exil. »

Tandis que le président de l’ICAF parlait, je me tenais debout, dans l’entrebâillement de la porte que je ne parvenais pas à fermer. La salle était comble. Je ne pouvais pas non plus avancer vers la seule place vacante à l’autre bout de la salle. Encore une fois, ma nature timide se trouvait piégée par mon tempérament laxiste d’éternelle retardataire. Le président venait de finir son discours et laissait la place au seul employé de l’association, Fred Mboma-Zinelli, chargé d’expliquer aux adhérents les aspects les plus techniques des bilans financiers de l’association, et l’état d’avancement des différents projets. Je pensais profiter de la courte entracte pour gagner en mobilité et changer de place, mais l’idée de se dégourdir les jambes n’avait pas tout à fait germé dans l’esprit de certains. Je restai immuablement bloquée.

Le président se fraya un chemin jusqu’à moi avec l’assurance d’un navigateur breton habitué à vaincre la houle de n’importe quelle foule.

— Mais je vois que nous avons une nouvelle venue, Dit le président en m’adressant un sourire chaleureux, Ne restez pas dans votre coin. Nous ne sommes ici qu’entre gens de bonne compagnie.

Il me prit par la main et m’installa à la place que je visais depuis mon arrivée. Fred MBoma-Zinelli n’était pas aussi passionnant que le président, dont le charisme avait été façonné par des années de syndicalisme et de combat militant. Métis au teint très clair, il rougissait extrêmement vite et essayant probablement de contrôler son trouble, il n’en devenait qu’encore plus écarlate, de sorte qu’il était alors pour tous extrêmement difficile de rester concentré sur l’exceptionnelle clarté et qualité de ses explications.

Il me plaisait bien, le petit Fred, derrière ses sages lunettes à la Clark Kent. Il avait beau rougir comme une pucelle à sa première communion, il n’en était pas moins bâti comme un guerrier maori maîtrisant l’art traditionnel du Haka.

Son obstination résolue à s’assurer que l’auditoire saisissait bien les informations qu’il leur partageait, parvenait toujours à vaincre sa pesante timidité, grâce au dévouement et la patience qui le caractérisait.

Alors que certaines personnes commençaient à s’agiter sur leurs sièges et d’autres à bâiller, je lui fis un petit signe de la main. Nous nous étions déjà rencontrés lors d’une levée de fond à laquelle, Amy, une collègue, proche du président de l’ICAF, m’avait conviée. Je me persuadai intérieurement que ce geste amical lui avait permis d’avoir plus de contenance, bien qu’il me semblât qu’il rosit légèrement.

L’institut ne se voulait pas qu’associatif, donc dépendant de subventions souvent étatiques, mais souhaitait grâce à son modèle économique hybride poser les jalons de l’autonomisation des bénéficiaires du projet. Ainsi, l’école nourrissait le projet agricole, et vice versa. Les étudiants étaient d’abord formés au sein de l’école agricole sur des thématiques comme le maraîchage, le développement local durable et l’agroécologie.

Ils intégraient ensuite les coopératives, gérées par les femmes du village dans le cadre de stages d’immersion pour commencer. Certains y restaient ensuite en qualité de techniciens, tandis que d’autres rejoignaient les villages voisins, les villages lointains ou encore les périphéries des villes où s’installaient de plus en plus de cultures maraîchères, afin de pourvoir aux besoins de nombreux restaurants des grandes villes.

À l’issue du colloque, les différents participants et le large auditoire, appartenant pour la plupart au monde associatif et institutionnel, gravitant autour du projet, étaient invités à se mélanger les uns aux autres, à travers des échanges conviviaux basés sur le partage d’expérience.

J’avais toujours été très nulle à cet exercice, et Fred, exilé à l’autre bout de l’univers en termes de distance, et par ailleurs assailli de questions, ne pouvait m’être d’aucun secours. Il me jetait de temps en temps des regards navrés. Nous avions prévu d’échanger sur le réseau de bénévoles que nous envisagions de mettre en place, en nous appuyant éventuellement sur l’association de femmes migrantes dont je gérais le volet social et culturel. Une fois encore, ce fut le président de l’ICAF qui vint à mon aide.

C’était peut-être la 2e ou 3e fois que je le croisais, mais j’étais toujours étonnée par le charme désuet de ce vieil homme beau, grand et élégant dont l’extrême courtoisie était d’un autre temps.

— Bonjour, je ne crois pas que nous ayons été officiellement présentés, bien que nous nous soyons déjà rencontrés. Je suis Godeffroy Dulac, et je préside actuellement l’ICAF. Vous êtes Jenny, c’est bien cela…

— Oui, je suis Jemmi Moussinga, une collègue d’Amy. C’est Jemmi en fait, avec un « i » .

— Désolé Jemmi avec un « i » , prénom tout à fait ravissant. Je suis ravi de faire enfin formellement votre connaissance. Amy nous a beaucoup parlé de vous, en vantant vos nombreux talents dont nous aurions grand besoin. Nous espérons vous voir plus souvent, et qui sait peut-être vous compter parmi nous. Nous avons besoin de sang neuf…

— J’en suis très flattée, bien qu’Amy exagère. Je ne parviens pas à suivre son rythme de bourreau de travail.

— Qui le pourrait ? Mais rassurez-vous, vous êtes en bien meilleure position que moi pour y parvenir un jour.

L’homme était charmant et charmeur. Peut-être séducteur mais les 30 ans qui nous séparaient le plaçait dans une catégorie complètement asexuée, un peu comme celle des joueurs de pétanque portant des chaussettes dans leurs charentaises. Je n’étais même pas un projet lorsqu’il devait passer son bac, son permis, son premier entretien d’embauche si ça se trouve. Un homme intéressant, mais d’un temps où les téléviseurs passaient peut-être du noir et blanc à la couleur.

Finalement, Fred nous rejoint, rouge, gauche et essoufflé.

— Enfin, Fred, vous voilà, Sourit Mr Dulac, vous venez au secours de votre belle que j’abreuvais de paroles inutiles. Elle appréciera bien plus votre compagnie que la mienne.

— Mais pas du tout, Protestai-je en riant nerveusement.

Je ne savais pas si je contestais son appréciation de la situation ou l’éventualité d’un rapprochement, autre que professionnel entre Fred et moi.

Fred et moi avions eu une proximité immédiate s’expliquant par notre classe d’âge et nos origines communes, bien qu’il soit un de ces métis n’ayant jamais mis un doigt de pied en Afrique et détestant le Gombo, mets communs à tous les afrodescendants de par le monde.

Jeune diplôme d’une solide école de commerce, il avait choisi d’exercer dans le domaine de la solidarité internationale, sans que cela ne lui attire les foudres de son parent noir qui continuait à lui payer une partie du loyer de son studio parisien après avoir financé en quatre ans d’études l’équivalent d’un immeuble au pays. Preuve de leur totale assimilation au modèle occidental et bourgeois, dans lequel la recherche du bonheur restait une quête individuelle.

— Tu veux qu’on aille prendre un verre, après… tout ça , Me demanda-t-il sur un ton peu assuré.

J’hésitai. Je devais me lever de bonheur le lendemain, pour la mise en place d’un conseil consultatif auxquels les femmes migrantes de mon association auraient pu participer. De nombreux élus devaient être présents. Vivant en banlieue, je n’avais pas les mêmes réalités que les Parisiens.

— Je voudrais bien, mais je sais pas…

— Pas de problème, je comprends. On peut remettre ça… on parlera une prochaine fois des bénévoles.

— Si on était vendredi soir, c’eût été avec plaisir mais là en semaine, c’est compliqué. Écoute, on se prend ce verre dans les quinze jours qui suivent. Promis. On fait comme ça ?

— OK, super. On fait comme ça.

— Au fait, t’as été génial

— Ah ouais, tu trouves… J’ai eu l’impression d’avoir servi de somnifère à la plupart d’entre eux, mais bon…

— Pas du tout, c’était carré, pro et tout. Que du bon, que du bon.

Je l’embrassais sur les deux joues afin de prendre congé, sans m’attarder sur tous les signaux manifestes de déception qu’il envoyait : regard fuyant, épaules basses, mine pincée…

— Bon, ben, OK, à plus. Rentre bien,Me dit-il avec l’extrême neutralité de ton d’un homme venant de se faire friend-zoner et n’en souhaitant rien laisser paraître.

En me dirigeant vers le métro, je me reprochais vaguement ma conduite quelques instants. Mais seulement quelques instants. Fred était le profil du parfait petit ami : idéaliste et rêveur, tout en étant un professionnel talentueux. Jeune et beau, sans éclat tapageur. Accessible et disponible. Il était une promesse de bonheur domestique, le repos de la guerrière sentimentale, un ils-se-marièrent-et-eurent-deux-enfants-un-pavillon-et-un-chien sur pieds. Nous étions faits pour nous rencontrer, et peut-être qu’Amy, ma collègue, l’avait très largement anticipé en me poussant à rejoindre les forces vives de l’ICAF.

— Tu verras, il y’a plein de jeunes comme toi là-bas. Ils militent pour une Afrique meilleure, mais la plupart sont blancs. Est-ce que c’est normal ?! On est les premiers à se plaindre et les derniers à s’engager. Viens, ça va te plaire. Il y’en a un Frédéric, quand je le vois, on dirait toi en toubab. Et sauf que c’est un garçon… sinon, pareil que toi, un vrai passionné.

Et Fred avait en effet l’abnégation tranquille et déterminé d’un moine tibétain, qui face à une tâche impossible au plus grand nombre, s’obstine à n’avancer qu’un pas après l’autre, régulièrement, lentement, sûrement, jusqu’à ce qu’elle s’épuise inéluctablement.

Peut-être appliquait-il la même méthode en toute chose. Il me plaisait bien avec sa tranquillité rassurante.

Quelques jours plus tard, il me devança en arrêtant un rendez-vous dans un café lounge parisien un peu branchouille, l’Impala, pour le jeudi suivant en fin d’après-midi. Si l’horaire ne correspondait pas à celui des tête-à-tête romantiques autour de dîners sophistiqués, ça n’en était pas moins un afterwork dans un endroit très prisé par les jeunes cadres dynamiques souhaitant se détendre après une dure journée de labeur. Un lieu de rencontre, de partage, de convivialité, voire plus si affinités.

J’optais pour un jean brut, une petite blouse noire sexy chocolat, des bottines et une veste en wax.

J’avais apporté un soin particulier à mon afro vaporeux, ainsi qu’à un maquillage un peu plus soutenu qu’à l’accoutumée. Je terminais de ranger mes dossiers en passant une lingette fraîche sous mes aisselles, et en ajoutant une touche de gloss à mes lèvres, lorsque mon portable vibra :

— Allo, Jem. C’est Fred.

Quels prénoms doux à mes oreilles ! Fred et Jem. Jem et Fred. Il m’avait déjà donné un surnom.

— Hello, j’arrive sans retard cette fois-ci, Anticipai-je, tu n’auras pas à attendre. Promis.

Il rit à l’autre bout du fil. Un rire chaud et enveloppant.

— Je n’en doute pas. Mais je ne t’appelle pas pour ça. Je voudrais juste te demander l’autorisation, ou plutôt te prévenir car on n’a pas vraiment le choix, qu’une bénévole se joindra à nous. Tu l’as peut-être déjà croisé… Flora. Elle est informaticienne, et va travailler avec nous sur la mise à jour du site. Le président ne nous laisse pas le choix, il voudrait que le site internet soit livré très rapidement…

— Oh… OK… euh, pas de problème.

Ma voix masquait très mal ma déception, puisqu’il poursuivit :

— On aura d’autres occasions de bosser en binôme, ne t’inquiète pas. Mais là, j’ai pas le choix. Je suis le seul employé de l’asso, et donc sous les ordres du CA, et en particulier du président. J’ai pas la possibilité, comme vous les bénévoles, de moduler mes missions en fonction de mon emploi du temps. Je t’assure que ça m’embête aussi, d’autant plus que Flora, tu verras… c’est plutôt du genre super glue.

Il était encore en deçà de la réalité. Flora était une charmante jeune femme, tout en rondeur et singulièrement courte malgré ses perpétuels hauts talons qu’elle faisait claquer qu’il pleuve sur le bitume, vente sur des dalles en terre cuite ou neige sur sol argileux.

Maman célibataire de jumelles d’un an, elle venait de finir son premier semestre d’études en programmation informatique, et voulait le valider par un stage pratique auprès de l’ICAF. Elle assistait à toutes les réunions possibles en espérant qu’un budget se libère pour un poste de prestataire de service informatique en free-lance, titre dont elle se glorifiait sans jamais avoir pu présenter de travaux à son actif. Je la soupçonnais aussi d’étirer en longueur ce premier semestre d’études, son cycle universitaire n’étant pas sélectif tout en lui permettant un renouvellement régulier de sa carte étudiante et des avantages administratifs qui en découlaient. Bref, une jeune femme luttant habilement pour sa survie.

Si cette survie devait impliquer quelques sourires appuyés envers la gent masculine bien établie professionnellement, elle n’en était pas avare. Il était même difficile de s’arracher à elle, tant elle en devenait collante comme de la glue.

Alors que nous étions assis sur des poufs marocains, autour d’une table en bois d’inspiration africaine, entourés de tentures en peaux de bêtes, écoutant de l’afro-beat et sirotant nos cocktails colorés, Flora était en pleine jactance, ses lèvres s’agitant frénétiquement comme les deux cordes infranchissables d’un double dutch. Elle ne laissait techniquement pas d’espace pour en placer une. En fait, elle ne laissait pas d’espace tout court. Une feuille à rouler n’aurait pas pu s’immiscer dans le mince interstice qu’il y avait entre elle et Fred, et que ce dernier préservait vaillamment, non sans lutte de tout instant.

Il me jetait encore ses habituels regards navrés tandis que je commandais une autre caïpirinha. Nous discutâmes davantage des difficultés rencontrées par les mères célibataires allaitantes, en recherche d’un premier emploi sans avoir terminé leur première année d’études que du projet numérique sur lequel nous devions collaborer. Sujet ô combien fédérateur et non orienté !

Je rentrai chez moi dépitée, affamée (les tapas ne nourrissent pas) et fatiguée. Plus que jamais déterminée à prendre les choses en main. L’ICAF n’ayant pas encore de locaux propres, la prochaine réunion de pilotage du projet dont Fred et moi avions la responsabilité, avait lieu chez le président. Celui-ci avait pour habitude de s’éclipser une heure ou deux pour laisser ses équipes travailler, avant de les rejoindre pour un bref point. Notre projet concernait une filière de transformation de produits et épices exotiques en Afrique qui s’écouleraient en France par le biais de l’association de femmes migrantes m’employant comme coordinatrice sociale. J’avais avancé étonnement vite sur son montage en contactant les prestataires et différents partenaires sur place et en Afrique, et en identifiant tous les points de vigilance et zones d’incertitudes à lever avant sa mise en œuvre. Le financement avait été collaboratif, et même les habitants des quartiers populaires français dans lesquels vivaient les femmes migrantes, et autres diasporas, avaient souhaité encourager cette initiative.

En milieu de journée, le président avait appelé pour me demander, avec la délicatesse surannée qui le caractérisait, si je préférais une assiette de charcuterie ou de fromage, pour accompagner le vin rouge qu’il se proposait de nous offrir. Je trouvais cette attention d’autant plus touchante que le petit manège grinçant et désarticulé auquel Fred et moi nous adonnions depuis plusieurs semaines, voire quelques mois, ne pouvait lui avoir échappé. Peut-être voulait-il donner à cette rencontre un caractère clandestinement romantique afin d’aider son timide employé. Un cupidon 2.0 en somme.

C’était une fin d’après-midi, grise et pluvieuse. De celles qui recouvrent Paris d’un fin voile brumeux, réchauffé par l’activité frénétique de la ville à l’heure de la débauche, ou des cohortes d’employés de bureau s’engouffrent avec précipitation dans le métro afin de retrouver avec hâte le confort chaud et conventionnel de leur deux-pièces cuisine.

Je me présentais à 18 h 30 précises, à la porte du président de l’ICAF. Bibi parisien bleu nuit sur mon afro en mousseline, courte robe-trench Burberry aux manches amovibles, hautes bottes cavalières noires, bouche rouge gourmande. J’étais fermement décidée à ne pas repartir bredouille cette fois-ci.

Le président ouvrit la porte. Nous fumes tous deux surpris : moi qu’il soit encore là, et lui par cette tenue qui tranchait avec mon habituelle discrétion de rat de bibliothèque.

— Jemmi, vous êtes particulièrement en beauté, si je puis me permettre. Je suis ravie de vous revoir. Fred est déjà arrivé. Entrez, je vous en prie, je vous conduis jusqu’à lui.

Il m’escorta, tel un élégant majordome, droit comme un i, auprès de Fred qui n’avait fait aucun effort particulier dans sa mise, et se contenta de me claquer familièrement quatre bises alternatives sur les deux joues, sans un compliment.

— Salut, tu vas bien. On va vite commencer, pour vite terminer et libérer Mr Dulac.

Je devais prendre cela pour un encouragement, j’imagine. Et Mr Dulac pour un signal : Il prit son imper, son parapluie et se dirigea vers la sortie.

— Prenez votre temps, jeunes gens. Je me rends à mon habituel troquet. Je doute que vous ayez besoin de moi et mes modestes compétences en la matière, pour la lourde tâche qui vous attend.

Puis, il disparut de scène, avec la grâce évanescente d’un félin. Nous ne le vîmes pas vraiment partir, mais nous sûmes à un moment donné que nous étions vraiment seuls dans ce coquet appart du 15e, dans la douceur de lumières savamment tamisées, qui se mêlait admirablement à celle du vin. Et là, la magie opéra.

Travailler dans ces conditions était un véritable plaisir. Nous avançâmes vite en effet, le plus gros du boulot ayant été fait en amont. Nous nous lancions parfois des regards entendus et complices lorsque nous nous accordions sur certaines propositions qui n’avaient d’évidence que pour nous deux, et notre vision solidariste des projets associatifs.

À une ou deux reprises, nos doigts se sont frôlés, sans que nous nous pressions pour écourter ce contact. Et bien que ce ne soit ni le lieu, ni le moment, nous ne fûmes jamais aussi proches, seuls et en osmose qu’en ces brefs instants.

Lorsque le président revint, un peu trop tôt à mon avis, nous travaillions depuis une heure et demie déjà, dans ce cocon douillet. Le président se joint à nous pour l’habituel compte-rendu. L’air frais lui avait redonné de vives couleurs, me semblait-il. Je le trouvais particulièrement jeune et beau dans sa chemise d’un blanc éclatant, légèrement ouverte et à col relevé. Ses tempes grisonnaient vaguement autour d’une chevelure encore ample et blond cendré. Ou Châtain. Je n’avais jamais rien compris aux nuances des cheveux des blancs.

— Désolé d’avoir écourté votre tête-à-tête, Dit-il en remontant méthodiquement ses manches sur des bras un peu maigres, je déteste prendre mon café en terrasse sous la pluie. Et puis hors de question de le déguster au comptoir.

— Je vous comprends. Le comptoir est le repère des piliers de bar…

Mais pourquoi avais-je sorti ça ? L’alcool avait un effet si désinhibiteur chez moi que ma bouche devançait toujours de très loin ma pensée.

Mr Dulac me regarda, amusé, comme s’il me voyait pour la première fois. Fred était vaguement choqué. Peut-être, se sentait-il quelque part encore sur son lieu de travail.

Mais Mr Dulac lui, était chez lui. Il y prit ostentatoirement ses aises.

Augmenta le volume sonore de la musique de fond (St Thomas de Sonny Rollins, qui a toujours résonné pour moi comme la musique de prédilection des riches heureux qui ont toujours des macarons LaDurée dans leurs réceptions…).

Nous resservîmes un verre de cet étourdissant Beaujolais, un Brouilly précisa-t-il à chaque fois (je n’en avais jamais bu d’aussi bon et c’est vrai qu’il commençait à me brouiller les idées.).

S’assit face à nous, comme Dieu le père, en se redressant de toute sa haute stature. Recoiffant sa frange blond-châtain et sel, d’un leste geste de la main, un brin féminin.

Nous lui présentâmes nos propositions : Fred le premier, rougissant à la moindre remarque de Mr Dulac, les franches critiques comme les simples alertes sur les points de vigilance, redevenant un petit garçonnet gauche et hésitant face à la présence totémique de Mr Dulac.

— Godeffroy, Précisait-il à chaque fois à mon endroit.

Mais il restait l’intraitable Mr Dulac pour Fred, qui finissait sa partie avec le professionnalisme carré qui le caractérisait. Je pris le relais en choisissant délibérément un ton plus léger et badin, visant à détendre cette atmosphère rigide, en nous rapprochant des publics cibles… des hommes, des femmes, des enfants dont nous modifions les vies autant qu’eux bouleversaient les nôtres. Je proposais d’intégrer à la présentation du site des photos de l’équipe parisienne de bénévoles et de Fred, seul employé, et par effet miroir, ceux des femmes dirigeant les coopératives de nos projets-chantier et du coordinateur local, en Afrique. Des témoignages des bénéficiaires des différentes actions étaient aussi prévus. Il était important que les adhérents et donateurs réalisent l’heureux impact de chaque euro collecté.

— Je valide complètement votre démarche, Dit Godeffroy Dulac. Il est vrai que nous avons le privilège d’évoluer entre gens de bonne compagnie, et de n’être pas réunis autour de capitaux comme dans l’économie traditionnelle, mais autour de l’humain. Il est bon de le rappeler, même si je félicite également la rigueur budgétaire de Fred, qui nous permet de conserver ce privilège. Bravo à tous les deux. Si je puis me permettre une brève digression : qu’avez-vous pensé du vin ? Est-il assez bon pour que je vous serve à nouveau…

Avant même que nous ayons eu le temps de réagir, il avait prestement rempli nos verres en repartant sur une nouvelle anecdote relative à l’un de ses nombreux voyages en Afrique de l’Ouest. Son parcours de vie était passionnant et il n’avait, suivant l’adage, jamais eu à travailler de sa vie puisque, de rencontre en rencontre, il avait tracé un riche destin, placé sous le signe de la joie autour de l’effort partagé. En fabuleux conteur et grand dramaturge, il savait captiver l’auditoire à travers ses récits, qu’il illustrait parfois de photos jaunies par le temps, ou présents offerts à certaines occasions et qui se fondaient désormais dans le style épuré de son chic salon parisien.

J’avais l’impression, sans avoir bougé de ma chaise, de retomber dans le bonheur sans nom que j’éprouvais lorsque je franchissais le vieux grenier de ma grand-mère et que j’imaginais autour des photos en noir et blanc, des étoffes anciennes ou des lettres trouvées, l’époque où ses joues lisses et rebondies et son sourire charmeur faisaient tourner les têtes crépues des plus beaux éphèbes de New-Bell.

Mais rien n’égalait les tranches de vie qu’elle ressuscitait, avec de doux rires de jeunes filles en fleurs, lorsqu’elle me racontait ses 700 coups. Sept pour le chiffre porte-bonheur qui ne l’avait jamais quitté et avait guidé sa propre destinée de New-bell jusqu’ici, en France.

Lorsque Fred refusa une énième tournée, en enfilant son manteau avec résolution, il ne doutait pas une seconde que je le suivrais avec précipitation, loin de ce patron barbant sentant vaguement la naphtaline et pour lequel il avait autant de respect que de crainte, comme n’importe quel homme averti en aurait envers toute personne ayant la légitimité de suspendre arbitrairement son salaire.

Je restai figée sur ma chaise, rêveuse. Que je veuille me lever ou non, les vapeurs d’alcool n’aidaient pas. Et je ne comprenais pas l’urgence soudaine qui motivait Fred. Nous étions bien là, non ?

— Il va bientôt être 8 h 30. Jemmi, nous aurions dû être partis depuis longtemps…

Je ne bougeais toujours pas, hypnotisée par le curieux regard vairon de Mr Dulac, qui annonçait la dualité et ambiguïté de sa personnalité : un côté sombre et un côté lumineux. Je n’avais jamais remarqué ce reflet particulièrement carnassier, qui ne semblait apparaître que sous un certain angle. Un angle le rendant particulièrement séduisant. Et encore si frais.

— Je ne suis pas certain qu’on trouve grand-chose, si on tarde trop. Et puis, n’oublie pas que tu dois attraper ton RER ensuite… Insista-t-il maladroitement, soustrayant volontairement Mr Dulac de son champ visuel.

J’en voulus presque immédiatement à Fred de me rappeler sans ménagement ma réalité de banlieusarde sans permis dont l’absence de mobilité abolissait toute velléité de liberté, passée une certaine heure. Je voulus lui répondre abruptement que je n’avais pas envie de quitter le décor coquet et lumineux de cet appartement où je me sentais chez moi, que je n’avais pas davantage envie d’enfiler les bottes au-dessus desquels mes pieds croisés s’agitaient sur Please, Please, Please de James Brown ou At Last D’Etta James (je laissais Bacchus en décider, les deux m’allant très bien), que je ne souhaitais plus tant que ça partager la note d’un restaurant cheap, ni me poser de questions sur le fait de plaire ou non à un homme qui ne me l’avait jamais fait clairement savoir jusqu’ici.

Mais l’acuité du regard dardant que Godeffroy, particulièrement séduisant à la lumière diffuse de cet éclairage savant et probablement hors de prix, posa sur moi à cet instant précis, se fraya un tranquille chemin, au milieu d’un chapelet de peurs familières et de doutes encombrant le quotidien: L’assurance animale d’être incroyablement vivante fit instinctivement vibrer tout mon être. Le corps emploie parfois un langage plus explicite et définitif qu’une série de mots qui n’épargnent jamais, quoiqu’il en soit, frustration et incompréhension.

Fred déclara très vite, trop vite forfait et, sans un mot, déserta, l’air navré, cette scène de combat avorté, abdiquant au duel indigne qui s’y dessinait, indigne car déjà perdu.

Mr Dulac, vieux loup aguerri, jadis souverain, avait à pas souples et silencieux, approché la proie d’un aspirant Alpha, la reniflant discrètement de son museau avide avant de s’en éloigner, les sens furieusement aiguisés par sa proximité. La ruse lui permit, sans crocs ni griffes, de déjouer la vitalité, force et légitimité de celui qui ayant timidement marqué son territoire, avait aux yeux de tous, la prévalence que la manœuvre déloyale d’un inattendu rival était venue lui arracher.

Le privilège de la victoire avait rendu Mr Dulac extrêmement magnanime.

— J’attendais d’être seule avec vous, depuis le premier instant où je vous ai vue, dit-il enfin, après être resté un moment silencieux, comme pour signifier par cette minute de silence son respect à une romance manquée.

Nous passâmes le reste de la soirée à non pas refaire ce monde, civilisé où la despotique loi du plus fort continue de l’emporter, mais à créer le nôtre à travers un incessant dialogue, sous fond de jazz, qui s’étala sur les cinq riches et précieuses années que durèrent notre relation. Cinq années qui nous polirent l’un l’autre, comme l’eau révèle la pierre : lui mi-pygmalion, mi-insaisissable, et moi, mi-muse, mi-irrévérencieuse.

Un gentleman est un loup patient.

Henriette Tiarks

Photo de Lukas Rodriguez sur Pexels.com

Yoan, come and go…

La vie ne peut être comprise que vers l’arrière, mais doit être vécue vers l’avant.

(Soren Kierkegaard)

20 mai 1998

Je ne comprenais pas un mot de ce qu’il me racontait. Il y a une seconde encore, nous étions prêts à aller prendre un verre chez Momo, le petit café qui bordait la rue Meliand, une petite rue tranquille du 20e dans laquelle il y avait si peu de passage qu’elle faisait office de cour intérieure à cette portion de quartier, ressemblant à s’y méprendre à un village.

Nous y avions pris nos aises depuis le début de notre relation. NOTRE relation. Je ne voulais pas renoncer à ce que nous étions. Je le regardais, hébétée, muette et suppliante. Il me regardait inflexible, décidé.

— Pourquoi  ? Je ne comprends pas…

On ne prend pas ce genre de décision en un temps aussi court. Qu’avais-je dit ou fait ?

Hier encore, il me caressait, nous nous mélangions l’un à l’autre dans la moiteur des premiers après-midi d’un printemps qui s’annonçait chaud. Je ressentais encore la brise légère qui traversait son loft-atelier, par la porte continuellement ouverte sur son jardin déluré, composé de plantes, fleurs, copeaux de miroir brisés et collés au mur. Ceux-ci donnaient l’aspect de vitraux scintillants, suivant l’inclinaison du soleil et sa réverbération. Le mouvement elliptique qui animait certaines tiges, au gré du vent, insufflait la vie à la végétation, comme si des joyaux colorés, surplombant des ronces translucides, avaient eu la faculté de pousser après que des graines de gouache eurent été plantées…

Mais qu’avais-je dit ou fait de si irréversible pour être ainsi coupée à jamais de cette féerie ? Était-il seulement possible de revenir en arrière ?

— Peut-être que nous pourrions en parler calmement. Je sais pas, nous poser dans un café ?

— Si tu veux, on peut en parler aussi longuement que tu en as besoin, mais ma décision est déjà prise. Je ne reviendrai pas là-dessus. Et on en parle ici et maintenant. Pas de café.

— Quoi, je ne peux même plus entrer dans l’atelier ? (je me retins de prononcer le fatidique « Mais qu’est-ce que je t’ai fait », consciente du pathos absolu de la situation)

Yoan hocha négativement la tête. Il semblait triste mais résolu. Je repensais bêtement aux photos que je n’avais pas prises des créations ingénieuses et trouvailles loufoques dont il avait agrémenté son loft atelier : le jardin et la cour sortaient tout droit de l’univers féerique et déjanté d’un Roald Dahl ou Lewis Caroll. On descendait de la mezzanine par le biais d’une tyrolienne et on atterrissait, en rebondissants, sur hauts coussins colorés. Tous les interrupteurs des pièces, dont la hauteur le permettait, se trouvaient non pas sur les murs, mais sur les plafonds. Rien n’était à la place à laquelle nous l’attendions, et tout était pourtant à l’évidente place qu’un esprit fantasque et créatif lui réservait, pour le grand plaisir des visiteurs.

La plus grande pièce, calme, haute et lumineuse avait une verrière inatteignable en guise de plafond. Ça aurait aussi bien pu être le ciel, comme cela en donnait l’illusion par nuit étoilée. C’est dans ce puits de lumière que Yoan créait ses luxueux bijoux, après avoir été puisé l’inspiration aux quatre coins du monde lors de ses nombreux voyages.

— Pourquoi ? Dis-moi au moins pourquoi ?

— Toi et moi, ça a été tout de suite super, tu es une personne extraordinaire. Mais aujourd’hui, nous nous ennuyons l’un avec l’autre. Je ne crois pas que nous soyons faits pour rester plus longtemps ensemble. Il manque quelque chose.

Il prononçait ces mots avec le plus grand naturel du monde, sans se préoccuper du douloureux martèlement que chacun d’entre eux accompagnait. J’avais l’impression qu’une pile de briques s’amoncelait sur mes épaules, mes bras, mon estomac. Je disparaissais peu à peu sous leur tas.

La minute précédente, le ciel était particulièrement radieux. Le chant des oiseaux, son doux et voluptueux, était distinctement perceptible malgré la rumeur naissante de la ville. La vie était belle et légère. Il n’a fallu qu’une seule seconde pour que l’ordre établi du bonheur parfait vacille irréversiblement.

— Mais pourquoi dis-tu des choses comme ça ? Hoquetai-je.

Mon monde s’écroulait. Irréversiblement.

Il était pourtant parfaitement à l’endroit, mon monde lorsque je le croisais quelques mois plus tôt à une soirée parisienne, cliché absolu, à laquelle je n’avais pas prévu d’aller et où mon acolyte, un styliste souhaitant absolument y croiser le créateur de génie Xuly Bet, m’avait conduite quasi manu militari.

C’était une soirée de blancs, c’est-à-dire avec moins de 15 % de noirs et métis présents. De plus, on y passait que de la house, techno, electro. Tout ce qui, pour moi, ne se dansait pas. En boudant sur mon siège, je dus quand même admettre après avoir fait un tour de salle que les blancs savaient plutôt bien faire les choses.

Un immense dancefloor sur lequel était projeté un jeu de lumière, accueillait un parterre de silhouettes en transe, semblant davantage se mouvoir de façon désarticulée en exorcisant un sort, que de réellement danser. Jonchées sur des pilotis, des femmes en tenues extravagantes, des gogos-danseuses, se trémoussaient en hauteur. La salle attenante était une galerie d’exposition avec peinture, sculpture, photographie et graff, et en face du long bar Art-Déco, se trouvait un authentique playground de basket, autour duquel la sphère hip-hop de l’événement était réunie. Beaucoup de danseurs professionnels, officiant parfois dans les parcs de la Villette ou de Châtelet, étaient présents avec leurs larges baggies flottant sous les fesses, leurs sweats sportwear-chic et leurs bonnets en tissu sur lesquels trônaient négligemment leurs casquettes. L’ambiance musicale était différente mais je ne m’y sentais pas davantage à ma place. Et puis, j’avais envie de bouder pendant que Gilles, mon pote styliste essayait de repérer son prochain trophée de chasse, pour le restant de la soirée.

De longues minutes s’égrenèrent avant que je ne remarque un couple étrange qui dansait à proximité. Ce fut d’abord la jeune fille, une asiatique, cheveux coupés au carré, taille moyenne, jolie. Et un homme blanc assez fin et grand, d’une troublante beauté : il avait les cheveux complètement ras, mais ses traits et yeux bleus trahissaient son ascendance slave.

Les deux ne dansaient pas vraiment ensemble. La fille semblait suivre le type qui se déplaçait régulièrement, et alors que je regardais distraitement leur manège, au moment où je les perdis définitivement de vue, engloutis par la foule, le mec se planta devant moi. Il me fixa de ses grands yeux bleu clair, les plus clairs que je n’ai jamais vus, hypnotiques. Il n’avait jamais cessé de danser. J’étais stupéfaite.

— Salut, moi c’est Yoan. Tu danses ?

Je répondis négativement de la tête, fermement décidée à ne pas communiquer avec cet objet dansant non identifié. Il insista et je me fis la réflexion qu’il aurait pu être le genre d’homme à ne pas insister et auprès duquel, au contraire, on devait souvent le faire. J’aurais dû être flattée, si j’avais été dans un quelconque jeu de séduction avec lui. Mais il n’était pas pour moi. Je le sentais.

— Tu fais quoi alors sur cette chaise ? Tu vas rester assise là tout le temps… Dégourdis-toi au moins les jambes. Regarde, fais comme moi.

Je refusais catégoriquement, revêche. Il promit de revenir avec un verre et s’éclipsa avec la jeune asiatique qui l’avait retrouvé et tirait résolument son t-shirt vers elle. Elle me souriait amicalement, mais son regard, froid et distant, lançait de silencieux avertissements.

Une demi-heure plus tard, Gilles revint vers moi, complètement surexcité et volubile :

— Tu ne devineras jamais, Jemmi, mais je crois que j’ai rencontré l’homme de ma vie…

— Qui ça, Xuly Bet ?

— Lui, non, il a fait une brève apparition, je n’ai même pas pu l’approcher. J’aurai perdu un bras, une jambe ou un œil en essayant. Jamais vu une telle cohue enragée.

J’avais en effet vu le styliste passer en début de soirée, entouré d’un essaim d’admirateurs, aérien et divin comme à chacune de ses apparitions.

— Non, Continua Gilles dans un élan volontairement mélodramatique, je te parle de l’HOMME de ma vie, celui de ma soirée et de toutes celles qu’il voudra bien m’accorder ensuite. Il est trop toooooop, une pure bombe je te jure. Il a de ces yeux bleus, je crois que j’en ai jamais vu d’aussi beau de toute ma vie, y compris mes vies antérieures… je m’en serais souvenu. »

— Tu parles de Yoan ?

Il me regarda, interloqué.

— Comment tu le connais ?

— Il est venu me trouver, Répondis-je, amusée

— Tu veux dire qu’il est venu te voir toi, la Mona Lisa désabusée, assise sur sa chaise, loin des turpitudes de ce monde ?

— Ben ouais, qu’est-ce que tu crois ? dis-je en riant, je suis hYYYYYpe, moi aussi. Hihi, je suis branchée.

Gilles ne réalisa pas tout de suite.

— Non, tu ne peux pas être hype et branchée, choisis ton camp. Sinon, sérieux, T’as vu comme il est beauuuuuuuu… il t’a dit quoi ? Comment tu le trouves ? Tu crois que j’ai des chances ? Mais attends

Il suspendit son flot de questions, car il venait de comprendre.

— S’il est venu te parler, c’est qu’il doit être hétéro…

Il rejeta l’idée aussitôt, en prenant son accent camer des grandes circonstances :

— Noooooon, No way, le tour ci, tu ne gagnes pas. Même s’il est BI de justesse, je prends.

— Bi de justesse ?! Le taquinai-je, tu vas me dire que tu n’as pas vu son ombre chinoise…

Nous éclatâmes de rire si bruyamment, que même les vigiles se défigèrent un instant, pour bien nous regarder.

Gilles reprit l’accent caillera des quartiers dont nous étions issus :

— Pire ! Elle est relou celle-là, grave elle le lâche pas la meuf. Je vais te la décoller moi, tu verras. Bon, je cours prendre son numéro et on y va.

Je regardais Gilles partir avec amusement vers le nouvel objet de son appétit vorace. Depuis qu’il avait enfin fait son coming-out auprès de 90 % de ses proches à l’exclusion de ses parents, il avait acquis une assurance nouvelle, solide et constante, le renouveau de ce qui n’avait été jusqu’ici qu’un frêle vernis. Le chemin avait été compliqué : des petites amies pour lesquelles il éprouvait davantage de gratitude et d’affection que de passion, aux stratégies de contournement dont tout habitant perçu comme différent dans une banlieue testostéronée pourrait faire un manuel de survie. Mais il avait réussi à se faire accepter pour ce qu’il était, un être de lumière et d’exception. Ses propres parents, aimants, avaient tacitement accepté l’idée qu’après Lina, sa dernière copine, il n’y en ait plus d’autres. Et puisque leurs fils étaient heureux, ne semblaient pas souffrir excessivement de ce choix.

Je fus surprise de la tournure de l’appel de Gilles, quelques jours plus tard :

— Je suis finalement allé le voir, dans son atelier. Il ne mentait pas, c’est un vrai artiste, il a un loft super sympa, et tout. Il crée des bijoux de malades, bon le prix aussi rend malade cela dit…

— Alors, tu l’as pe-och ?

— Rien, nada, niente, mackache. Il est 100 pour cent hétéro. On pourra peut-être collaborer sur un partenariat puisqu’il fabrique des bijoux et moi des vêtements, mais bon, je crois qu’il a pas forcément voulu que je me tape trop la te-hon en repartant bredouille.

Il éclata brièvement de rire :

— Franchement, mon radar a déconné là, la révision s’impose. Non seulement hétéro, mais en plus c’est toi qu’il veut voir. Je lui ai filé ton numéro. Ne m’en veux pas : quelqu’un dans la famille doit manger la viande la…

— Gnama, toi-même, Le taquinai-je.

J’étais très surprise, et dans un premier temps – temps raisonnable – je décidai de ne pas donner suite à cet intérêt déplacé, par solidarité avec Gilles, mon partna in crime – bien que celui-ci m’encourage à commettre « le crime » de chair, dont il était question.

Mais Yoan mit plus de dix jours à m’appeler, et mon propre intérêt s’était aussi mis à croître pendant cette longue attente. Lorsque je l’eus enfin au bout du fil, je n’avais plus du tout envie de l’envoyer bouler, comme je l’avais pourtant promis à Gilles.

Nous restâmes plus de deux heures au téléphone. Puis trois heures le lendemain. Avant de prendre l’habitude de nous appeler au moins une heure tous les jours. Il avait passé dix jours au Costa Rica pour aller choper des pierres précieuses dans le cadre d’une commande spéciale de bijoux pour une cliente parisienne, et en avait profité pour faire un crochet au Pérou voisin et revoir son vieux chaman indien qui l’avait initié le premier à l’ayahuasca.

— Waow, ça fait quel effet, tu en as repris ?

— Non, je suis juste passé le saluer car il est devenu un père spirituel pour moi. Je ne prends aucune substance hallucinogène, même sacrée, lorsque je suis sur une commande. À la limite si je bossais pour ma collection perso, j’aurai pu mais là… je préfère garder les idées claires. Y compris pour te revoir. Tu veux passer à l’atelier ? »

Nous discutions quotidiennement depuis une semaine à peu près, j’avais l’impression de le connaître depuis toujours. Il était tout ce que je voulais être dix ans plus tard, et de fait, dix ans nous séparaient. J’en avais 21 et lui 31. Qu’importe, nous nous voulions.

J’entrais dans son atelier-loft, comme Alice qui poursuivant le lapin blanc,  après une interminable et étourdissante glissade, atterrit au pays des merveilles : avec étonnement et ravissement. Cela me fit l’effet d’un musée ludique dans lequel prière de toucher et de vous amuser aurait pu être inscrit à peu près partout. Ses créations étaient toutes aussi enchanteresses. Je fus subjuguée par un lourd collier d’inspiration zoulou, serti d’émeraude.

— Ce sont… des vrais ?

— Tout est vrai ici : diamant, saphir, émeraude, rubis… tout aussi vrai que toi.

— Je peux l’essayer  ?

La question avait fusé, n’ayant jamais vu d’émeraude d’aussi près, mais j’étais certaine qu’il refuserait. À mon grand étonnement, il me le passa aussitôt autour du cou. La proximité de son souffle chaud sur ma nuque provoquait des fourmillements à des endroits inattendus.

— Tu peux l’essayer bien sûr, mais à une seule condition… il se porte entièrement nu.

Joueuse, je m’éloignais de lui en portant mes mains à mon cou, faisant mine de le retirer :

— Tu exagères ! Tu sais quoi ? Tout compte fait, je vais enlever… mes vêtements, Dis-je en laissant tomber ma tunique au sol.

Il s’était assis, prenant le temps de contempler, l’œil vif et brillant, la pureté juvénile d’un corps de 20 ans, aux lignes souples et seins hauts, polis avec soin et dont les tétons durs auraient pu être sertis d’une de ces pierres exotiques et secrètes, lui évoquant le lotus.

— Divin, Murmura-t-il avant de m’attirer à lui, et dans une étreinte sensuelle, gober le lotus.

Notre relation fut immédiatement très physique, comme s’il nous était nécessaire de communiquer également par le biais d’une langue ancienne dont les signes étaient exclusivement charnels, pour bien nous comprendre. Nos longues discussions existentielles en étaient le prolongement ou le prologue.

Elles tournaient parfois autour de la littérature : « quoi… Tu n’as pas lu 1984. Enfin Jemmi, si tu ne dois lire qu’un seul livre de toutes tes études de lettres, c’est celui-là… Beaucoup s’interroge sur le terme dystopie, grâce à ce livre qui ressemble à s’y méprendre à notre actuelle réalité, comme si l’Auteur avait effectivement eu une prémonition sur nos problématiques actuelles, comme l’hypersurveillance et le péril démocratique. Je crois que je l’ai. Prends-le, tu dois absolument l’avoir lu au moins une fois dans ta vie. J’en suis à ma 4e fois. »

Mais le plus souvent, il m’entretenait de ses lointains voyages. Tel un Indiana Jones moderne, je l’imaginais, sac à dos Easpak et veste Quechua, partir à la conquête de terres lointaines où la nature verdoyante était aussi opaque que les cliquetis gutturaux ponctuant le dialecte des autochtones.

L’histoire la plus incroyable était ce mariage qu’il avait contracté avec la fille d’un chef de village qui, souhaitant le remercier pour les conseils et la précieuse aide manuelle qu’il leur avait apportés des semaines durant, organisa les noces traditionnelles de Yoan, et sa belle et secrète fille. Sa peau noire était soie par endroits, et velours en d’autres. Seul l’arrondi de la joue trahissait son très jeune âge. Ils eurent un mariage, court, infertile et incroyablement heureux : « j’étais fou d’amour pour cette femme-enfant. Elle inspirait l’envie de protéger tout en étant très maternelle et enveloppante, comme les femmes de sa tribu. Nous n’avons jamais conversé ensemble puisqu’elle ne parlait pas un mot de français. Et pourtant, c’est l’une des personnes qui m’a le mieux compris. Un seul regard suffisait parfois. Puis je suis retourné à ma vie, et elle a la sienne. C’est un type d’union fréquent chez eux. »

Il lui arrivait parfois d’évoquer à demi-mot la blessure secrète que lui causait l’absence de cet enfant qu’il avait eu trop tôt, trop jeune, à une époque où on ne sait pas encore qu’au-delà du ballet des couches et biberons sous fond d’insomnie, un fils est une promesse certaine de bonheur, une part d’éternité, et pour lui si fier de ses origines slaves, descendants de guerriers du tsar, la continuité d’un nom et d’une lignée prestigieuse.

— Pourquoi moi ? Lui demandais-je.

— Pourquoi pas toi… ? Répondit-il en riant.

— Tu es très beau, bien établi, brillant. Tu aurais pu avoir n’importe qui dans cette soirée où nous nous sommes rencontrés. Pourquoi pas cette belle Asiatique qui t’a couru après toute la soirée ? D’ailleurs, elle est où ? Pas sous la table, j’espère… Sérieux, vérifie si elle t’a pas foutu un traceur quelque part.

— Ling… Arff… ce n’est qu’une amie. (Il rit). Elle te met la pression comme ça ? À toi ?

— Une amie qui te veut, tu ne peux l’ignorer…

Il planta son insondable regard topaze, entre bleu ciel et rayon de lune, dans le mien.

— Toi, tu me veux… et tu m’as eu. Comme moi je te voulais, et je t’ai eu.

— Ah bon, Riais-je, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup fait pour que cela soit le cas

— La différence qu’il y’a entre une femme comme toi, décidée mais, sans exubérance et une femme comme elle, dont on ne sait jamais ce qu’elle pense ou ressent, tient probablement à vos différences culturelles et celles-ci s’illustrent le mieux à travers le rapport à la nourriture, un besoin primaire, essentiel comme celui d’aimer. Les Asiatiques mangent avec des baguettes, avec un soin et une minutie qui s’accommodent mal de la spontanéité et la joie qu’un Africain exprime en prenant généreusement sa nourriture à pleines mains…

Je riais à gorge déployée : — OK, et que fais-tu de la fourchette alors… ? Je suppose qu’en bon occidental civilisé, c’est celle que tu as pointée vers moi à cette soirée… Tu voulais me bouffer ou quoi ? »

— À pleines dents, Rétorqua-t-il en m’embrassant goulûment dans le cou.

Cet homme ingrat s’était rassasié de moi à présent et me regardait vaguement confus et penaud comme on dévisage un plat trop copieux que l’on renvoie en cuisine, après avoir eu les yeux plus gros que le ventre. On le regrettera peut-être un jour, mais pas aujourd’hui que la peau du ventre était trop tendue. Ma simple vue lui inspirait peut-être même déjà une vague indigestion.

— Si tu veux, on peut en parler encore, mais ça ne changera pas ma décision. Elle est prise. Je veux arrêter Jemmi.

Des traînées de larmes coulaient silencieusement, traçant de longues et sinueuses démarcations le long de mon visage poudré pour l’occasion. Je n’aurai pas fait l’effort de me maquiller-sapée-coiffée si j’avais su.

Il me prit dans ses bras. J’avais noté son éloignement aussi soudain que régulier : chaque jour davantage, une part du puzzle qu’il représentait et que j’avais partiellement réussi à reconstituer, s’évaporait. Voilà qu’aujourd’hui, il n’était plus là. Même son étreinte était tiède et amicale. Je m’arrachais à lui et me dirigeais vers le métro, le pas lourd.

Une fois assise dans la rame aérienne, traversée par une lumière bienfaisante qui embellissait tout, distribuant chaleur et diffuse allégresse ici et là, j’ouvris la première page de 1984 de George Orwell :

C’est un jour d’avril froid et lumineux…

J’étais enfin prête à le lire.

20 ans plus tard

Lorsque je revois Yoan, quelques années plus tard, je suis une âme meurtrie par plusieurs années de tribulations. Je sors du taxi avec mes deux enfants. Il attend déjà, impatient au point de rendez-vous. Le quartier a beaucoup changé, il est difficile de se repérer. Il est émacié et sa calvitie lui est aujourd’hui imposée par la nature. Il me prend délicatement dans ses bras. Je lis dans ses yeux que j’ai aussi changé, et qu’il ne m’en tient pas rigueur.

Les enfants sont immédiatement fous dans l’atelier. Ils s’extasient, de la cour à l’intérieur du loft de chaque curiosité.

— On se croirait à la cité des sciences, Dit Yohann, mon fils, avec non pas des étoiles mais des météorites dans les yeux.

— En mieux, Yohann, Réplique Anna

— Tu l’as appelé, je veux dire vraiment appelé, Yoan, Me demande-t-il, connaissant déjà la réponse

— Oui, avec une orthographe différente mais c’est bien ton mbombo.

— Waow…

S’il est ému, il ne le montre pas vraiment. Étonné, peut-être. Il offre d’authentiques dents de requins aux enfants. Ses récits les hypnotisent avec la même facilité qu’ils me séduisaient, des années plus tôt.

— Vous savez ce que c’est ça, Dit-il en exhibant un caillou noir et informe.

Les enfants secouent la tête, amusés. C’est quoi, c’est quoi…

— Vous voulez le savoir, hein… Mais avant que je vous le dise, qu’est-ce qui a le plus de valeur entre ce caillou noir et cette magnifique pierre scintillante ?

— Maman, c’est un diamant !… Waow… Je n’avais jamais vu de diamant de ma vie.

Les deux, qui ont la même réaction que moi des années auparavant, désignent le Zirconium finement ciselé comme la pierre la plus précieuse…

— Heeee non, Objecte Yoan. Ce caillou noir est un diamant à l’état naturel, et probablement un des plus gros que je n’ai jamais eu en ma possession.

Et il rajoute en me regardant :

— Que cela vous serve de leçon, les enfants. Je l’ai aussi appris à mes dépens. Tout ce qui brille n’est pas or…

Je suis intriguée par ses propos, mais calée dans le hamac qu’il a installé à l’endroit de son atelier où un petit vent frais traverse la pièce avec la même fréquence qu’un impétueux enfant ne tenant pas en place, et rassurée par la présence bienveillante de Yoan auprès des miens, je somnole aux sons lointains et proches, de leurs voix.

Yoan me rejoint bientôt, et accompagne un temps le balancement du hamac, de la main.

— Alors tu lui as vraiment donné mon prénom au petit…

— Et pourquoi pas ? Tu es quelqu’un de bien, même si tu as arraché mon cœur vingt ans plus tôt en le jetant aux orties comme une vulgaire clope consommée, tu restes quelqu’un de bien. Tu es d’ailleurs le seul homme qui ne m’ait jamais offert une rupture digne et honnête. Je voulais qu’il ait les mêmes qualités que toi.

— Et les a-t-il ? Ça marche ces prédestinations des prénoms ?

— Certaines, oui… il est créatif et rêveur, comme toi.

Il semble tout à coup extrêmement ému, bien au-delà de ce que j’aurai pu imaginer. Je change rapidement de sujet.

— Et ton fils, dis-moi… ?

— Écoute, c’est un devenu un très beau jeune homme qui me dépasse d’au moins une tête, bâtie comme un quaterback. On est devenus très proches, on passe beaucoup de temps ensemble. On a même déjà voyagé ensemble. Il vient souvent ici d’ailleurs… mais….

Il suspend sa phrase et baisse la tête.

— Mais quoi… ?

Il la relève, un voile liquide qui n’est pas une larme, mais n’en est pas trop éloigné, lustre son regard azur.

— Mais il ne porte pas mon nom. Voilà.

Comme les arbres anciens, qui communiquent sans un bruit, nous scellons nos blessures intérieures par un silence complice.

Il est le premier à rompre ce moment de partage muet.

— Pourquoi nous sommes-nous quittés, au fait ?

Je me redresse avec une énergie nouvelle :

— You kidding me, Martelé-je, plusieurs fois.

— Ah ! tu switch toujours en anglais quand tu es énervée…

— Non, mais sérieux, c’est une blague. C’est toi qui m’as jeté comme une sous-merde et sans un regard en arrière. Je t’ai toujours soupçonné d’avoir trouvé mieux. J’étais étonnée que tu me rappelles et que tu veuilles me revoir après m’avoir rajouté avec désinvolture sur Facebook, comme si j’étais un ancien pote de beuverie…

— Tu crois vraiment que ça s’est passé comme ça ? C’est ce que tu as cru toutes ces années ? Tu as donc oublié que si j’ai pris l’initiative de rompre, c’est parce que tu ne me voulais plus.

— Comment ça ? Moi, je te voulais plus… tu dis n’importe quoi !

— Tu m’avais peut-être voulu, au départ… encore que, c’est discutable… mais, toujours est-il que nous étions arrivés à un moment de notre relation où tu ne me voulais plus. Je te l’ai demandé et tu me l’as signifié très clairement. J’ai compris à partir de ce moment-là que nous n’irions plus nulle part, et j’ai juste pris les devants. Je ne te trompais pas et je n’avais personne en tête. Mais je savais que j’aspirais à plus que ce que tu me proposais. Du moins ce que je pensais que tu étais en mesure de m’offrir du haut de tes 20-21 ans. Je voulais me poser, et plus jouer. J’ai eu très vite d’autres options, tu t’en doutes, mais pas sur le moment.

Je le regarde, estomaquée. Il vient de me surprendre, à son tour.

20 avril 1998

J’attendais depuis 40 minutes dans ce café trendy de Bastille, où nous n’avions pas nos habitudes. Chez Momo, les clients étaient des personnages populaires et sympathiques, hauts en couleur. Chacun racontait une histoire, et était prêt à accueillir la vôtre. Ici dans l’univers graphique et select des créateurs, je me sentais chiffonnée et inopportune, étroitement engoncée dans mon taille-basse de la précédente saison, mon haut trop moulant et mes mèches « pony » blondes.

En recommandant d’un geste que je voulais gracieux une nouvelle boisson que je pris alcoolisée pour mieux tuer le temps, à défaut de la dédaigneuse serveuse qui se croyait au cours Florent, je notai non sans embarras que je devais être la seule fille aux ongles non manucurés et rongés de tout le périmètre. Je posai mon billet sur la table et étirai les manches de mon minuscule pull au max.

Je le vis arriver, désinvolte, sur sa trottinette. Elles devaient être à la mode des années plus tard, mais ce jour-là, les trottinettes m’apparaissaient juste comme le comble de l’irresponsabilité d’un homme constamment en retard alors qu’il habitait Paris intra-muros : il refusait de se terrer dans un métro rapide mais pas écolo. Est-ce qu’il pensait aux kilomètres non végans que je me tapais depuis ma profonde banlieue pour venir le voir dans son Olympe branché…

Lorsqu’il se posa devant moi, à peine essoufflé et beau comme un Dieu, toutes les pétasses aux frenchs impeccables se tournèrent vers lui. Puis moi. Puis lui. L’habituel ballet de l’incompréhension et des limites de la tolérance.

— Désolé pour le retard.

— Comme d’habitude.

— Non, j’étais avec une cliente. Tu sais… la bague avec l’améthyste que je t’ai fait essayer l’autre jour…

— Oui, je me souviens. Comment l’oublier ?

— Tu es fâchée ? Désolé pour le retard, une fois encore. Ça n’arrivera plus.

— Ne fais pas de promesse que tu ne peux tenir.

— OK. Je vois. Tu es vraiment fâchée. Laisse-moi me faire pardonner, donne-moi ta main.

— Non !

— Donne-moi ta main, allez.

— Arrête, on nous regarde !

— On s’en fout. On n’est pas bien ici ? Toi et moi, ici et maintenant. J’adore tes mains rêches…

— Ça suffit !

— Non, ne les retire pas, rooo, je blague. Tu le prends mal, alors que je ressens toute ton énergie.

— Mes mains rêches… C’est sympa !

— J’ai besoin de savoir quelque chose. Je te comprends pas toujours. Ça vient peut-être de moi.

— Ne me tiens pas comme ça !

— Comment, comme ça ? Je ne te comprends pas ? Quel est le problème ?

— Comment si j’étais un œuf sur le point de tomber, en me crochetant de tes deux pattes…

— OK, pardon. Je te « crochète », j’en suis désolée. Dis-moi juste : es-tu heureuse d’être là avec « moi », au moins ?

— Non, je t’ai attendu trop longtemps et je voudrais être ailleurs. Je n’aime pas ce bar.

— Là n’est pas la question. Est-ce que tu m’aimes « moi »?

— Je ne sais pas !

— Tu ne sais pas si tu m’aimes ? OK… Bon, OK, c’est déjà une réponse, en soi, en fait.

— Oui, je ne sais pas ! J’en sais rien, quoi ! C’est quoi ces foutues questions ?!

— OK, OK, je t’embête plus avec ça… Parfait !

***

Ils expédièrent leurs consommations, avant que Yoan ne la dépose au métro. Puis, il enfourcha sa trottinette, en enserrant dans sa poche le boîtier dans lequel se trouvait la bague qu’il venait de finir et qu’il aurait voulu lui offrir, marquant ainsi une nouvelle étape, un nouveau tournant, dans leur relation. Une améthyste.


Craig, mista lova lova…

Comment nous faire de l’ombre ? On est les enfants du soleil.

(Youssoupha)

Il ne savait pas pourquoi il s’était vraiment attardé sur sa fiche sur MeetUp. Elle n’avait pas cette profonde couleur terre brune, drapant la peau de mystère, et dans laquelle il aimait se perdre à travers les sillons tranquilles et vallées sinueuses de certains corps de soie.

Son teint était irrégulier et poudré, de deux teintes différentes sur le visage et la poitrine, avec une nette démarcation au niveau du cou. Elle n’avait pas les traits fins et racés des beautés sahéliennes auxquelles il était habitué. Son visage ressemblait à une œuvre composite, faite de différentes caractéristiques africaines : nez droit et large, yeux en amande, pommettes hautes, mâchoire lourde et lèvres fines. Elle pouvait venir de n’importe où sur ce continent, et de nulle part à la fois comme pour certains qui la croyaient antillaise. Son afro, naturellement, souple et long, était souvent la raison pour laquelle un lointain métissage à dominante négroïde, comme celui des Cafres de la Réunion, aux cheveux bouclés, était envisagé lorsqu’on la rencontrait pour la première fois.

Il ne savait pas pourquoi il s’était attardé sur sa fiche plus que nécessaire. Il aurait pu tirer sa photo vers la gauche comme celle des appétissantes femmes aux formes si plantureuses dont il savait que toute relation éventuelle ne dépasserait pas le cadre horizontal, ou les maigrichonnes n’ayant aucune poitrine réconfortante sur laquelle poser sa tête après le coït.

Craig ne savait pas ce qui avait attiré son attention, si ce n’était cette retenue dans le sourire, réfléchissant l’interrogation secrète d’un regard cherchant l’approbation. Élégante et soignée, tout en ayant une sobriété toute protestante, elle dégageait cet appel muet qu’attendent les preux chevaliers servants des temps modernes. La photo ne montrait que le visage, plutôt banal, et lorsqu’il la contacta pour la première fois, il ne savait pas si elle était bien faite de sa personne. Ni même jolie à vrai dire. Potentiellement mignonne eût été le juste terme, si on s’en tenait à l’unique photo du profil.

Il se trouve que son intuition avait été juste, bien qu’elle eût plus de fesses que nécessaire à son goût, ce qui compensait cependant sa petite et ferme poitrine. Le dessin rebondi de ses fesses était une invitation au voyage, à lui seul. Leur toucher était une main sur la porte du paradis. Quant au reste… Arff.

Et pourtant, ce n’est pas cette dimension qui le retint après leur premier et catastrophique rendez-vous. Catastrophique, puisqu’ils avaient fini aux urgences, mais curieusement pas raté. Bien au contraire. Il l’avait alors découverte, dépouillée de tout vernis social.

Et quelque chose en Jemmi lui rappelait son premier véritable amour, celui qu’il n’avait jamais laissé partir, en dépit des milliers de kilomètres qui les séparaient, à présent.

Amour perdu qu’il cherchait à revivre à travers chaque rencontre. Y compris celle-ci.

Cette timidité apparente, ce feu crépitant sous une glace lisse et sans aspérité de jeune fille sage, il l’avait tout de suite perçu chez Sophie, bien avant Jemmi : dans la façon dont elle grattait frénétiquement ses notes en amphi, toujours plusieurs rangs devant lui, qui préférait rester sur les gradins les plus élevés, plus proche de la sortie lorsque retentissait la sonnerie.

Elle avait cette façon organisée et soignée de ranger ses crayons dans sa trousse, puis sa trousse dans son sac, toujours après avoir presque amoureusement ramené chaque feuille dans le classeur en les tassant pour qu’aucune ne dépasse, qui la catégorisait dans le sobre club des rats de bibliothèque. Puis, elle croisait dans le couloir ou le parvis de la fac, une de ses camarades africaines, et au-dessus de la mélodieuse communion de leurs échanges en langue maternelle, s’élevait soudain son rire, ample, frais et joyeux. Le rire des filles fraîches et saines pour qui le plaisir est dénué de vice. Dès l’instant où il la remarqua, il eut l’impression comme cela arrive souvent, de la croiser absolument partout, ensuite. Non qu’il la suivit, mais son regard était aimanté par sa présence. Il ne voyait qu’elle lorsqu’elle entrait dans une pièce, et il pouvait même sentir sa présence avant de ne l’avoir vu. Il n’osait jamais lui parler, la trouvant trop belle, trop sage, peut-être trop parfaite pour lui.

L’occasion lui fut donnée d’échanger avec elle, lorsqu’elle l’aborda. Il l’avait vu, encore une fois bien avant qu’elle ne le remarque. Son profil dessinait joliment une bouche charnue et un nez aquilin, ses fines tresses ramenées en chignon. Elle trépignait de froid, tout en exhalant à intervalles réguliers de petits nuages de buée. C’est elle qui l’interpella la première.

— Vous seriez intéressé par une réduction immédiate de 15 pour cent sur votre prochain abonnement mobile ? Dit-elle machinalement en lui tendant un prospectus.

Elle en tenait encore une bonne centaine, si ce n’est plus, dans ses mains aux doigts congelés par le froid.

— Ça tombe bien, je voulais justement changer d’opérateur, mentit-il, tu m’en dis plus sur cette offre ?

Il se rapprocha aussitôt d’elle, en lui offrant son plus beau sourire. Ne dit-on pas que la première impression est toujours la bonne ?

Ce jour-là, ils discutèrent une bonne demi-heure : durant les cinq premières minutes de son job de merde suivant ses propres termes, puis les vingt-cinq minutes restantes, de son accent rappelant les rives du lac rose, de son enfance entre Dakar et Saint-Louis, et du séjour de Craig des années plus tôt au Sénégal, qui lui avait laissé un ineffable souvenir. Elle était tellement plus belle de près : le grain de sa peau était si fin et lumineux qu’il en était irréel. Il avait froid, lui aussi ; et l’entêtante et brumeuse idée qu’il se réchaufferait, rien qu’en la touchant tant elle irradiait. Brune et solaire.

Il lui proposa un chocolat viennois, qu’elle déclina d’abord et finit par accepter, lorsqu’il s’engagea à l’aider dans la distribution de ses tracts. Une heure plus tard, ils étaient attablés dans un café aux abords de la fac, et il entreprit d’en savoir plus sur elle, mais ses réponses polies et adroitement évasives ne lui permirent, à aucun moment de déterminer, si elle avait un petit copain. Ici ou là-bas, puisqu’elle n’était venue ici que dans l’objectif de faire un master sur trois ans, dans le cadre d’un programme de mobilité étudiante.

Petit copain ou pas, Craig présenta rapidement Sophie à sa mère dont l’opinion lui importait suffisamment pour n’avoir jamais dépassé la barrière du troisième rendez-vous lorsqu’elle émettait un avis négatif sur une de ses relations. Il fut soulagé qu’elle l’apprécie au premier coup d’œil.

Sa mère accueillit Sophie avec la même bonté tantrique qu’elle étendait à tout être vivant, qu’il marche sur deux pattes, quatre, trois, qu’il rampe ou qu’il donne l’illusion d’être parfaitement immobile. Elle lui avoua beaucoup plus tard qu’elle avait pourtant su, en posant les yeux sur elle, que leur union serait aussi éphémère que l’instant fugace qui lie l’adolescence à l’entrée dans le cirque, ou société circulaire des adultes (« dont la plus grande gloire consistait à tourner les trois quarts du temps en rond ».).

Mais nul ne pouvait en prédire la durée qui variait selon les individus : Une semaine, un mois, un an ou dix, qui sait combien de temps durait l’aveugle obstination ?

Issue de la grande bourgeoisie de Saint-Louis au Sénégal, Sophie avait déjà été introduite aux prétendants parmi lesquels elle devait faire un choix sérieux de relation, quelle qu’en soit la durée, il y a de nombreuses années.

Leurs parents fréquentaient tous les mêmes cercles. Si ses parents avaient une nette préférence, ostentatoirement affichée pour Anicet Gaye, fils de notaire, devenu clerc, Sophie avait décidé de très longue date que ça serait, du premier stade de sa vie amoureuse jusqu’au mariage, exclusivement Mansour David Diop.

Ils avaient écumé les mêmes bancs d’école privée, épuisé les mêmes monitrices de catéchisme, s’étaient embrassés pour la première fois derrière l’église.

Ils s’étaient quittés résolument fâchés lorsque son visa pour les États-Unis avait été refusé ; et que rejetant pour la première fois, avec une détermination nouvelle, ses caprices, il avait maintenu son projet d’internat de médecine à Philadelphie, la laissant affronter seule le froid d’octobre en France.

Depuis, ils n’échangeaient que des vœux courtois aux Noëls et à leurs anniversaires respectifs, comme l’exigeait la tradition. Ils étaient très peu versés sur les réseaux sociaux, ils n’avaient donc de nouvelles que par le biais de leur entourage commun.

C’est cette partie d’elle qui échappait à Craig lorsque son regard se perdait au-delà du sien, et que rien, pas même ses étreintes fébriles, ni son désir nerveux et membré, ne la maintenait dans le partage de l’instant présent. Elle le bouleversait et son mystère l’enivrait. Outre sa sculpturale beauté, c’est son inaccessibilité de madone exotique qui avait cloué Craig sur l’autel de l’amour à sens unique.

Plus il la recherchait et plus elle lui échappait. Il avait beau lui présenter tous ses amis, l’impliquer dans chaque pan de sa vie, elle lui refusait obstinément l’accès intime à la sienne.

En trois années universitaires, le temps que s’achève son cursus universitaire, il n’eut qu’une seule fois, l’occasion de rencontrer sa sœur aînée.

Ce jour-là, assis sur un banc de métro à l’avant du quai de la station Arts et Métiers, il avait longuement réfléchi à la phrase d’accroche qui le rendrait immédiatement sympathique à cette sœur que Sophie craignait, une sortie brillante et drôle qui en ferait une immédiate et indéfectible alliée. Or, Mathilde, sa sœur, ne descendit même pas de la rame : d’un geste leste et vif qui tranchait complètement avec son habituelle indolence lascive, Sophie bondit jusqu’à elle, lui claqua deux bises et prit le paquet qu’elle était venue chercher.

Craig, surpris, n’eut même pas le temps de se lever que les portes se refermaient sur Mathilde, qui agitait sa main à la seule attention de sa sœur.

Ce qui l’avait laissé en état de quasi-sidération était moins la rapidité de la scène que la phrase lancée par Mathilde entre les deux portes se refermant :

« Mansour te passe le bonjour ».

Plus tard sur le chemin du retour, il lui demanda :

— Qui est Mansour ?

— Oh, un ami de la famille, Lui répondit Sophie de son élégante voix traînarde.

Craig regardait non sans angoisse, le sablier des trois années s’écouler inéluctablement, chaque jour les rapprochant davantage de son retour au pays. Il cherchait des stages à sa place, entourait les propositions d’emplois qu’il trouvait dans des journaux achetés spécialement à cet effet. Elle repoussait le tout nonchalamment.

— Je vais regarder, Lui répondait-elle invariablement en s’engouffrant dans la couette, les jours ensoleillés où ils auraient pu aller au ciné ou se balader sur les quais de Seine.

Lorsque sa mère lui fit remarquer qu’elle dormait beaucoup, il évoqua aussitôt, un doux sentiment diffus accompagnant cette interrogation, une possible grossesse. Cela figurait bien parmi les signes précurseurs, non  ?

— Je pense plutôt à une déprime passagère, Opposa fermement sa mère, le ramenant instantanément à la plate réalité,Peut-être le mal du pays. Avez-vous évoqué ses projets ? Compte-t-elle rentrer chez elle ou saisir les opportunités professionnelles qu’elle pourrait avoir ici ?

L’adjectif « professionnelles » était de trop. Tous les deux le savaient, mais malgré toutes les tentatives de Craig, Sophie refusait de s’impliquer dans une quelconque discussion claire sur « l’Après ». Ce qui n’empêcha pas cet « Après » de lui tomber dessus un jour où elle vint solennellement au salon « les remercier, lui et sa mère pour l’accueil qu’il lui avait fait et le soin avec lequel ils s’étaient occupés d’elle ». Elle avait pris son billet, un aller simple et partait dans une semaine. Elle vivait depuis un an chez eux, et n’avait donc pas besoin du mois de préavis sur lequel Craig aurait pu compter pour la convaincre, quitte à la demander en mariage.

Ce fut la semaine la plus courte de sa vie. Toutes ses tentatives rencontraient le même front hermétique : comme elle était désolée qu’il le prenne ainsi, pourtant elle avait toujours pris soin de ne rien lui promettre. Bien sûr qu’elle tenait à lui, mais sa vie n’était pas ici. Ils l’avaient toujours su… Elle rentrait chez elle, à présent. Dans un endroit qui lui ressemble, et auprès de gens qui l’attendent.

— Et nous ?

Ils avaient passé de bons moments, qu’il ne fallait surtout pas gâcher. Il lui fallait rentrer.

Il trouva le courage seulement à l’aéroport, quasi au pied de l’avion, alors que l’hôtesse hâtait les derniers passagers vers l’embarquement, de demander :

 Et Mansour ?

Je t’écrirai, promis ! Lui répondit-elle, avant de disparaître derrière la porte d’embarquement.

Elle écrivit en effet, de nombreuses années plus tard, lorsque le souvenir de leurs étreintes s’était contracté à quelques vagues sensations éparses et que l’amertume succédant à l’amour avait rendu tout espoir, non plus douloureux, mais lourd, inutile et futile.

Elle écrivit une dizaine de lettres en quelques années, en réponse à la soixantaine de celles qu’il lui avait convulsivement envoyées. Certaines de ses lettres étaient accompagnées de précieuses photos qu’il épinglait les premiers temps, sur son mur. Lorsqu’ils se mirent tous deux aux réseaux sociaux, surtout professionnels, il leur arrivait d’échanger des banalités sur leurs pages respectives. Il essayait d’être fin et spirituel. Elle lui répondait laconiquement, à sa manière habituelle posée et détachée de toute urgence fébrile ou émotion excessive.

Elle écrivit à la main leur adresse sur l’enveloppe, contenant le faire-part de mariage qui finit à la poubelle, aucun d’eux n’ayant les moyens ni l’envie de faire le déplacement. Il fut tenté de le récupérer et de l’épingler au mur, conscient de rejeter définitivement une partie d’elle. Puis se ravisa, décidant que cette partie de l’histoire ne le concernait plus.

Mansour David Diop épousait Sophie Anna Angrand-Faye, et ce n’était plus son affaire.

Son fétichisme résiduel s’exprimait ailleurs. Il recherchait compulsivement dans les sites de rencontre le tourneboulement qu’il avait ressenti dans tout son être, lors de cette première rencontre. Comme si, malgré l’écran, la mauvaise définition de certaines photos et la forte probabilité que certaines soient très largement retouchées, il pouvait être à nouveau saisi par cette émotion.

Il était toujours invariablement déçu, et cela avait été le cas avec Jemmi, comme avec toutes celles qui l’avaient précédé. Jemmi était une fille d’ici. Elle avait grandi en banlieue, au milieu de noirs, de blancs, de chinois et d’arabes dans un brassage plus ethnique que social. Elle avait fait ses humanités à la Sorbonne, était fille d’un prof resté au pays, et travaillait dans le social. Mère d’un petit garçon adorable dont lui et sa mère s’étaient complètement entichés dès le départ, elle ne faisait pas longtemps illusion dans le rôle de l’étrangère auquel une partie de la société voulait l’assigner : elle était, par endroit, peut-être plus française que lui, ayant pris toute une année sabbatique avec l’un de ses ex, pour « voir du pays en mode road-trip » comme elle disait. Il l’avait très rapidement aimé.

Mais il ne s’était pas attaché à elle, comme à la douce Muna qu’il rencontra, quelques mois après s’être officiellement mis en couple avec Jemmi, et avoir pris ses marques dans le très agréable et gratifiant rôle de beau-père. Jemmi et son fils Yohann avaient apporté de la joie dans sa vie. Une vie que Muna, fille de Douala, devait chambouler à jamais.

Lorsque Craig arriva à Douala, il fut surpris par l’état de délabrement de l’aéroport, sa singulière désorganisation et l’apathie générale du personnel, qui ne sortait de sa léthargie qu’à la vue d’un billet, se montrant alors prompt à aider et orienter le voyageur avec la plus grande amabilité. La chaleur suffocante et l’assaut des porteurs dont le plus jeune était à peine plus âgé que Yohann acheva de l’assommer. Son pote Malek, qu’il était venu rejoindre pour les fêtes de fin d’années, se dirigea vers lui en écartant de la main l’essaim de porteurs qui continuait de s’agglutiner autour de Craig. Ils s’étreignirent virilement, après un check amical. Puis se dirigèrent vers le parking.

— Enfin ! C’est dément, t’es enfin là … On va passer de ces fêtes de fin d’année ! C’est la meilleure période pour venir à Douala.

— Attends, c’est ta caisse ? Tu te refuses rien…

— Hé, on est DG d’une grosse boîte informatique ou on l’est pas ?! On est encore jeune ou on l’est pas ?! Ben voilà, la vie n’attend pas, mon ami. Allez, grimpe.

— Tu me laisses la conduire ?

— Même pas en rêve ! Douala est une jungle en voiture, on en a pour au moins une heure d’embouteillages et les piétons sont encore plus coriaces que les conducteurs.

Ils prirent place dans l’Audi A5 métallisé. Lorsque la décapotable fut lancée à vive allure, et que Craig sentit son visage fendre le vent, une cascade d’odeurs chaudes et de couleurs vives lui rappelant son précédent voyage au Sénégal, pays tant aimé, tant aimé, il fut saisi d’une émotion traître qui lui arracha quelques larmes. Heureusement, masquées par d’opaques et larges lunettes de soleil.

Malek n’aurait jamais compris qu’on puisse regretter à ce point une femme. Il était installé depuis tout juste un an à Douala, où il jouissait d’une position confortable d’expatrié, avec voiture et appartement de fonction. Directeur général d’un grand groupe informatique qui cherchait à s’implanter en Afrique centrale, il ne ménageait ni ses efforts au travail ni le mal qu’il se donnait, lorsqu’il était en congé, à prendre autant de plaisirs que possible.

Craig n’arrivait plus à suivre le rythme effréné avec lequel il changeait de copines, « Des filles faciles », précisait-il pour excuser son manque d’état d’âme.

Une d’entre elles avait cependant réussi à s’imposer au-delà du temps réglementaire, et avait dépassé le record des quatre mois, sans qu’il ne soit cependant question d’exclusivité.

— Tu vas la voir, Dit-il, les cheveux au vent et la main négligemment posée sur le volant, Mon Dieu ce morceau ! Elle est assez canon. Plutôt marrante aussi. D’ailleurs, elle m’en a sorti une bien bonne tout à l’heure en proposant de nous préparer un repas pour ta venue. On ferait mieux de se dépêcher de rentrer avant qu’elle ne foute le feu chez moi, cette greluche est pas fichue de faire cuire un œuf… En revanche, elle a bien d’autres talents…

— J’imagine ! Ça va faire combien… Cinq, Six mois que vous êtes ensemble ? À quand les faire-part de mariage ?

— M’en parle pas !On imprimera les tiens avant les miens… n’est-ce pas « papa Craig »… papa… papa… Papa… Papounet…, Répétait-il sur différents tons, dont aucun ne correspondait à celui d’un enfant, ou alors toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé aurait été purement fortuite.

— Jemmy te passe le bonjour, Coupa Craig, j’en ai une bien bonne moi aussi : elle m’a mis une boîte de capotes dans la valise, en me suppliant de ne pas lui ramener de maladies.

Malek éclata de rire, en tapant son volant des deux mains :

– Alors, ça, CA, c’est drôle ! Sacrée Jemmi, va. Elle connaît ses sœurs camers.

L’embouteillage était interminable, et bien que les voitures avançaient difficilement, pare-chocs contre pare-chocs sur l’unique voie cahoteuse, des marchandes portant sur le chef leurs calebasses pleines de fruits et légumes, des enfants joyeux, aux rires fugaces et des passants affairés traversaient anarchiquement, sans se soucier de ces inutiles rangs continus de ferrailles aux klaxons bruyants, qui barraient leur voie.

— Gimme me the way, ballock, Hurlait une réplique de sumo en robe fleurie, martelant la voiture à l’avant de son poing libre, tandis que l’autre traînait énergiquement un enfant sans âge affichant la placide morgue d’un ancêtre,

—Abeg, don’t fool me heee !, Menaçait-elle

L’automobiliste remonta prestement ses vitres malgré la chaleur écrasante. Malek regardait la scène, amusé :

— Tu vois ? C’est pas le Code de la route ici, mais le code de la brute.

Des rues décrépies aux trottoirs encombrés se suivaient sans monotonie. Les voitures semblaient mettre un point d’honneur à se garer n’importe où et n’importe comment. sur la chaussée crevassée, y compris en plein milieu d’un rond-point. La plupart des situations croisées étaient hallucinantes…

Des benskinneurs, motos-taxis, défiaient la gravité en nombre de passagers, et la vie en slalomant nerveusement entre les voitures. Un concert perpétuel de klaxon couvrait les invectives des usagers mécontents.

Située dans le golfe de Guinée, en bordure de l’océan et implantée à l’embouchure du fleuve Wouri, Douala, contrairement à la plupart des villes maritimes, donnait plutôt l’impression d’être sortie anarchiquement de terre comme un champignon hallucinogène.

En arrivant dans la résidence de 4 étages où Malek avait établi ses quartiers, Craig fit la connaissance de Cathy, une jolie fille au teint clair qui parlait avec le nez en entravant volontairement respiration naturelle et accent local ; Elle « whitisait » comme il devait l’apprendre plus tard. Elle portait une perruque blonde, une jupe exagérément courte, un maquillage outrancier, et correspondait en tous points aux filles physiquement intelligentes, dont Malek appréciait la compagnie. Son parfum poisseux lui colla longtemps à la peau lorsqu’elle lui fit deux bises sonores, en plaquant son opulente poitrine contre Craig.

— Il est timide, Ne cessait-elle de répéter pour masquer son propre sans-gêne.

Mais elle avait fait livrer, grâce lui soit rendue, un fabuleux repas en abdiquant lucidement à toutes velléités de cuisiner sans micro-ondes. Craig et Malek l’en remerciaient à chaque bouchée.

— Oh pas de quoi, les gars, c’est Muna, tu connais Muna non ? Sa voix reprenait sa coloration originelle, la go là avec qui j’ai fréquenté au petit-joss, non ? Son teint est noir comme ça comme le fond de la marmite. Mama, Noirata… tu l’as déjà vu, non, Malek ? C’est donc elle qui a cuisiné ça avec sa maman, qui vend les plats au carrefour à New Bell, près du marché central. J’ai moi aussi été acheté ma part de nourriture naija, comme elles sont un peu Nigérianes là, tu vois non ? J’ai aussi pris les soyas chez l’aladji, qui vend côté d’elles. On connaît au moins la qualité là. Pas le brakata-brakata…

Le lendemain, alors que Malek était au travail, Craig eut le temps d’échanger plus posément avec Cathy. Elle whitisa les dix premières minutes avant de retrouver son accent de la veille. La journée était consacrée au repos, et elle s’attacha tout particulièrement à jouer les parfaites hôtesses, premier jalon vers le statut établi de maîtresse de maison qu’elle briguait depuis plusieurs mois. C’était une authentique gentille fille à l’humour décomplexé. Ils partagèrent joyeusement le petit déjeuner local, l’excellent beignet-haricots-bouillie de maïs sur le balcon.

L’urbanisme était chaotique : un réseau de fils et câbles électriques courait au-dessus d’un enchevêtrement de toits en tôle, et de quelques villas cossues. Des margouillats colorés passaient indifféremment des habitations les plus humbles ou plus fastueuses.

Le week-end arriva assez vite, et ils visitèrent tous ensemble Kribi, une station balnéaire à deux heures de Douala. Craig avait eu sa copine, Jemmi au téléphone la veille, qui leur avait recommandé un hôtel qui disposait d’une plage privée. L’établissement présentait, en effet, de confortables transats du côté de la mangrove, et on servait, côté plage, d’agréables et généreux cocktails. Cathy était venue avec une de ses amies, une grande fille élancée à la discussion particulièrement soporifique. Elle présentait systématiquement à Craig une nouvelle fille à chaque sortie, sans considération pour son statut véritable.

Mais cette fois encore, il était plus intéressé par le spectacle des oiseaux multicolores et des hérons, qu’ils observaient depuis le bungalow où ils étaient installés.

Le samedi soir, ils décidèrent d’aller « Bringuer », ce qui signifiait faire quelques bars, un bon restaurant et finir la soirée dans une discothèque, dans un état alcoolisé assez avancé. Le gardien de la résidence ayant loué ses services en qualité de chauffeur, la soirée était donc limitless, comme l’annonçait Cathy. Craig, gagné par l’euphorie des préparations, s’était enfin ouvert, non pas à l’idée de rencontrer quelqu’un, mais de passer une bonne soirée accompagnée.

Mais lorsqu’il vit Muna pour la première fois, il ne fut plus obsédé que par l’idée d’être auprès d’elle. Il ne croisa que rarement son regard durant la première partie de la soirée, et elle semblait le fuir à chaque fois qu’il s’en rapprochait. Le dessin soigné de ses tresses couchées donnait à son cou gracile des airs de flamands roses. Tout était grâce et équilibre, chez elle, jusqu’à son tempérament calme et flegmatique. Lorsqu’il revint des toilettes, Cathy, agacée par la contrition exacerbée de son amie, lui signifia avec soulagement qu’elle était partie. Et tant mieux ! Il lui courut aussitôt après dans le dédale de rues inconnues de ce quartier de la joie, en prétextant vouloir lui offrir sa course. Il entreprit cependant de la faire rester auprès de lui, toute la soirée.

Elle avait beau refuser et se montrer en apparence inflexible, quelque chose dans ses grands yeux noirs aux cils démesurément longs le retenait, le poussant à user de toutes ses ressources stratégiques pour l’inciter à rester. Elle céda finalement, et ils passèrent une soirée magique. La douceur de Muna était un baume retrouvé. Il la revit le lendemain, le surlendemain, chaque jour de son séjour, dont elle partagea bientôt aussi les nuits.

Bien que surprise par cette idylle naissante, Cathy se félicitait d’être à l’origine d’une rencontre leur permettant de constituer deux couples d’amis respectables en société, nouveau pallier vers le statut qu’elle visait. Cathy et Malek, Muna et Craig. On ne voyait plus les uns sans les autres, Malek ayant pris quelques jours pour montrer du pays à son ami, en galante compagnie.

Ils visitèrent notamment les chutes de la Lobe, une des rares chutes d’eau au monde tombant directement dans la mer, à bord d’embarcations ancestrales, les pirogues si chères au peuple Sawa dont Jemmi était originaire. Grego ne fit pas immédiatement le rapprochement entre le nom du lieu et le patronyme paternel de sa copine officielle, restée à Paris et certainement plus loin encore dans ses pensées.

Il tenait étroitement Munaolisa, de son vrai nom, par la taille :

— Tes parents t’ont-ils appelé Munaolisa, en hommage au célèbre tableau de la Joconde ?

— La Joconde ? C’est qui ça ? Tu parles même de quoi encore, toi le blanc ci he…

Muna ne jouait jamais de son charme. Son rire franc découvrait toujours entièrement ses belles dents régulières. Sa peau noire et lisse, ses tresses, son accent, tout était si originellement Elle.

— La Joconde, Reprit Craig, est un célèbre tableau de Léonard de Vinci, un peintre italien. Les gens viennent du monde entier pour l’admirer. C’est le portrait d’une femme, Monalisa, dont on dit qu’elle ne sourit pas vraiment. Je pensais que Munaolisa…

— Toi aussi Craig, tu ne vois pas qu’entre MUNAOLISA et MONALISA, ce n’est pas la même chose. Dans tout ça, je suis même sûre qu’elle aussi blanche que je suis noire.

Elle riait de plus belle. Irrésistible dans ce soleil caressant sa peau satinée.

— Ben quoi, tu es aussi une œuvre d’art et je suis venu du bout du monde pour te trouver.

— Tu es un vrai blagueur, mais un très gentil blagueur. C’est adorable de dire ça. En fait, mon prénom est igbo du Nigeria, comme feu mon papa. Là – bas, on nomme l’enfant en fonction des circonstances de sa naissance. Je suis née peu de temps après la mort de ma grand-mère, la mère de mon père. On m’a donné son prénom, MUNAOLISA, qui signifie Moi et Dieu.

Craig eut l’impression que Dieu lui avait en effet donné des ailes et un sentiment de liberté retrouvée.

À quelques jours de son départ, Muna décida de le présenter à sa famille ; C’était la première fois, affirmait-elle, qu’elle présentait un homme, en particulier « blanc » aux siens. Craig ne s’inquiéta pas du « en particulier », Muna était la candeur personnifiée.

Malek avait repris le boulot, et Cathy refusait de se perdre dans les « sous-kwata » par une telle chaleur, alors que la clim’ tournait à plein régime dans un appartement suréquipé, au frigo plein et que les vidéos de télénovelas ne manquaient pas. Muna était donc venue chercher Craig. Il était hors de question qu’il s’aventure seul dans les rues de Douala où ne circulait aucun blanc, pas même les fous qui étaient cachés dans des institutions spécialisées. Ils prirent une course commune jusqu’à la tour Orange qu’ils partagèrent avec une matrone encore plus bavarde qu’une radio déréglée. Sa jactance grésillarde n’avait pas de fin. Le passager de l’avant s’improvisait, quant à lui, géomètre :

« Voilà ça alors ! La route ci était cabossée comme la tête de Tintin hier encore. Quand tu vois qu’on a posé le goudron comme ça sur une portion de route, c’est que c’est la route qui conduit directement à la maison d’un ministre. Non, ne riez pas, ce n’est pas parce que le blanc est dans la voiture. Disons-nous les vérités, c’est que c’est la route d’un ministre, et il peut avoir mis, comme ça, le goudron de devant sa porte jusqu’à son bureau. Voici, comment on souffre ici : la voiture du ministre glisse comme dans un rêve, pendant que peuple waka sous un sévère soleil, ou est secoué comme euh… euh… les maracas dans une voiture. Esseu c’est alors normal, hum, Mr le blanc dites-moi alors… Esseu ça peut être comme ça à Mbeng, avec les bus et  la route lisse? »

Lorsque Radio Cameroun descendit enfin du taxi au grand soulagement de tous, la femme longue comme un miondo, qui prit sa place était son exact opposé avec sa bouche pointue, les deux sourcils froncés en V. Le taximan la reluquait depuis son rétroviseur en souriant. Peut-être son genre :

— La mère, ça va ? Comment ça va la mère ? On dit quoi ma mère ?

Il multiplia les variations afin d’appâter la moindre réponse, de sa part.

— C’est quoi, mon père ? Esseu c’est alors forcé de répondre ?

Le géomètre s’y mit aussi :

— ma mère, on demande par politesse si ça va, non ? Esseu c’est mauvais…

Miondo répondit sèchement :

— Ça ne va alors pas ! Esseu c’est aussi forcé d’aller ?! Hum… Si je vous demande même 10 000 là parce que ça ne va pas, vous allez me donner pour que ça aille mieux, hum mes pères ?

Le chauffeur et le géomètre battirent en retraite.

— Dis donc le match Cameroun – Côte d’Ivoire était un genre hein… ou c’est moi ?

— Non oh, vraiment, moi-même je n’ai pas vu comment les petits ont joué le ballon. Mon vieux père au village en fauteuil roulant joue plus qu’eux !

Miondo allongea encore plus sa bouche qu’elle fit crisper d’un tchip quasi circulaire.

Ils descendirent à leur tour. Les rues étroites qu’ils empruntaient sentaient la poussière, les papiers journaux dans lesquels étaient emballés à la hâte soyas brûlants et poissons fumants, et les effluves de sueurs après une journée de dur labeur ou de tranquille langueur à l’échoppe du coin.

Un bric-à-brac de maisons en tôle ou en bois, rouge, verts, bleu, brun, ou en brique brut, de tailles et de couleurs hétéroclites déroulait son asymétrie devant les vendeurs à la sauvette, les marchandes de crédit téléphoniques postées sous de larges parasols ou de jeunes tireurs de pousse-pousse.

La musique était omniprésente.

Après plusieurs minutes de marche, ils entrèrent dans une cour intérieure rectangulaire, distribuant plusieurs cases propres malgré leur aspect délabré. Une nuée d’enfants piaillaient gaiement autour d’un ballon. Des fils de fortune, sur lesquels séchaient draps et linges, couraient de part et d’autre de leur espace de jeu, tandis qu’une grand-mère, mâchant placidement son kalaba, les menaçait de temps en temps, pour la forme.

Une jeune femme, bassine d’eau en équilibre sur la tête et bébé à bout de bras, nous salua, en se dirigeant vers l’unique pièce d’eau à ciel ouvert et à usage collectif, située derrière l’un des baraquements.

Nous entrâmes dans une des cases. Le mobilier était rudimentaire, et le confort spartiate, mais elle n’en était pas moins claire, aérée et agréable. Un ventilateur tournait à fond au centre de la pièce principale, faisant office de salon le jour, et chambre à coucher le soir.

Muna présenta à Craig les membres de sa famille :

Tout d’abord ses frères et sœurs, qui étaient au nombre de 3. Elle déclina leurs prénoms, puis se tourna vers un homme d’un certain âge, élégant et ventru, il tenait une Guinness à la main. C’était le grand frère de sa mère, l’oncle Socrate qui faisait office de père de substitution. Enfin, sa mère apparut, souriante, une écuelle à la main, Mama Rosa. Elle était connue de tout le quartier, et bien au-delà comme une cuisinière Douala hors pair, qui s’était aussi spécialisée en cuisine nigériane, comme avant elle, son feu mari.

— Mon fils, tu es venu ? Sois alors le bienvenu, hein. Assieds-toi, fais comme chez toi. Nous allons mettre la table.

Craig fut touché par la simplicité et la sincérité de l’accueil. D’abord gêné par sa condition d’invité, il se mêla très vite, une fois attablé, à la conversation animée qu’oncle Socrate maintenait avec l’art consumé de celui qui entretient un brasier :

— Je vous dis que moi-même je wanda que le fils de Jeanine, le petit-là, têtu comme ça avec sa tête dure comme la peau de caïman… voilà, celui qui avait les longs yeux sur Muna comme ça…

— Tonton Socrate, tu parles de celui qui faisait les aller-retours fatigué à Kondengui.

— Le gars avait même déjà pris la carte d’abonnement à la prison là, Blagua Ekessi, la sœur de Muna

— Je vous dis que je wanda, Reprit tonton Socrate, je vais voir la magie dans ce pays ! Comme aujourd’hui, chacun peut se lever et devenir pasto, le bandit là a aussi ouvert sa part d’église évangélique. »

Mama Rosa se mêla au divers, tout en profitant de l’attention détournée de Craig pour lui servir une double ration de ndolè :

— Il y’a eu une poussée d’églises évangéliques dans le quartier ci en deux à trois ans. Moi-même je ne savais pas que le quartier ci, où on laisse parfois les pauvres dormir le ventre vide sur la place du marché, comptait autant de chrétiens, de surcroît pratiquants. Les affaires du garagiste au carrefour ne donnaient plus ces derniers temps, donc lui aussi a transformé son local en deux temps-trois mouvements en église du renouveau

— Et puis, ils ont de ces noms, Renchérit Danny, le jeune frère de Muna, « Église du miraculé vivant, sauve et ressuscite », « Temple de la rédemption abondante, riche et nouvelle », « The blessing and heavenly place of the Very True God ».

— Comme quoi, la pauvreté a donné beaucoup de vocations, Conclut mama Rosa en s’asseyant enfin.

La famille était pieuse (le bénédicité avait été dit) mais sans bigoterie. Une voisine passa la porte, restée ouverte :

— Bonjour et bon appétit. Pardon, je ne veux pas déranger, mama Rosa, c’est toi que je suis venue trouver, pardon aide moi. Je n’ai plus l’huile à la maison pour cuire les beignets, comme tu me vois là. Même le paf, ce matin, je n’ai pas bu. Je rentre seulement du travail comme ça…

— Passi, tu racontes même quoi comme ça ? Pardon assied toi, tu viens, tu manges. Ekiee, tu fais même comme si tu étais étrangère. Tu whitises même en demandant l’huile ! Ou bien comme tu as vu mon « beau » blanc à table, tu fais les manières ?

Passi ne se fit pas prier deux fois. La main sur le mets de pistache, elle demandait, faussement surprise :

— Donc, c’est le chaud de Muna comme ça ? Le père, bienvenu chez nous, tu comprends. Tu es ici chez toi, nessa Mama Rosa ? Pardon, Ekessi, donne-moi n’importe quoi, je bois. Ma gorge est sèche, je sens que si j’avale quelque chose, ça peut caler, et me tuer une fois, Ajouta-t-elle malgré les 3 bouchées prestement englouties.

Muna devança sa sœur et entreprit de lui servir un verre d’eau glacé.

— Hum, Mouna, tu fais quoi, là ? Pardon l’eau, c’est pour la vaisselle. Sers-moi ce que tonton Socrate boit là depuis tout à l’heure. On ne laisse pas quelqu’un boire seul, c’est comme ça qu’il saoule mal. Il faut tout apprendre aux enfants de ce pays !

Après le repas au cours duquel Passi put faire des réserves jusqu’au moins la prochaine saison des pluies, Tonton Socrate invita Craig à prendre un digestif, temps dédié aux hommes tandis que les femmes vaquaient à d’autres occupations. Danny voulut se joindre à eux, mais son oncle le chassa comme un moustique anémié, puis se tournant vers Craig, il le conduisit jusqu’aux fauteuils entourant la table basse. Tonton Socrate tira solennellement sur ses bretelles, qu’il claqua avant de s’asseoir, invitant son hôte à faire de même. Il releva machinalement son pantalon, laissant entrevoir des mocassins de cuir brun parfaitement cirés. Il offrit à Craig une bière qu’il accepta, en renonçant à son café habituel qui aurait été une charge supplémentaire pour les femmes de la maison occupée à laver la vaisselle dans des conditions qui ne s’y prêtaient guère.

— Mon cher Craig, Nous sommes tellement contents de te recevoir.

— Et moi, je suis très heureux d’être là.

— En tout cas, tu as bien choisi. C’est pas parce que Muna est ma fille, car depuis que son père est parti, je prends soin de toute cette famille que tu vois ici. Ce n’est pas facile. C’est pourquoi un homme qui arrive dans la famille, c’est toujours une chance. Tu comprends.

— Oui, Répondit Craig, qui ne comprenait pas où il voulait en venir.

— Voilà, donc, quelles sont précisément tes intentions envers Muna ? En tant qu’oncle, et aussi père, je me dois de connaître ton positionnement envers notre enfant.

— Toi-même, tu as vu comme elle est belle hein… c’est parce qu’affaire de miss là, c’est pour les wolowoss, sinon elle pourrait être dans les premières plus belles filles du pays. Elle a fréquenté jusqu’au probatoire. Bon, les temps sont durs, elle a d’abord quitté. Mais si c’est la beauté, elle a. La tête, elle a. Le bon cœur, elle a. La cuisine alors, n’en parlons pas. Si c’est elle qui cuisine, c’est que tu peux même oublier les bonnes manières et lécher l’assiette. Tu peux même manger l’assiette une fois dis donc…Donc, quelles sont tes intentions ?

Craig n’avait pas immédiatement l’intention de la demander en mariage ni de l’emmener avec lui à Paris. Il l’adorait, mais était juste dans la légèreté de l’instant, sans projections.

— J’aime beaucoup Muna, Choisit-il de prudemment répondre.

L’oncle parut satisfait et soulagé d’avoir réalisé la mission que la famille entière lui avait certainement assignée.

— Ah voilà, mon « beau ». Trinquons alors, en famille. Trinquons d’abord, on parlera de la dot après. Tu n’es pas sans savoir qu’ici on dote nos filles. Il faut aller au village, voir les anciens et établir une petite liste. Bon, tout ça, ce sont des détails, on verra ça plus tard. Mon beau ! Muna aussi t’aime beaucoup. »

Il continua à lui énoncer les qualités de Muna, les valeurs familiales dans lesquelles elle avait grandi. Ils feuilletèrent ensemble l’album de famille, et Craig put observer la frappante ressemblance entre son père, seul absent et elle.

Au moment de prendre congé, tonton Socrate s’ éclaircit la gorge :

— Bon, mon beau, comme tu pars comme ça, garde à l’esprit que c’est ta femme qu’on garde ici. Toi-même tu vois la vie dupays, comment on se bat mais c’est difficile. Parfois, même 100 francs CFA, on ne trouve pas…en cherchant avec la torche !

Il avait découvert ses dents, et joignant la parole au geste, avait raclé d’un coup sec l’extrémité de son incisive avant, manquant de faire tomber l’une des rares dents encore en place de sa bouche édentée. Craig lui donna 50 000 francs CFA, qu’il aurait de toute façon dépensés dans un restaurant, en tête-à-tête avec Muna. Comme Muna arrivait pour le conduire à la borne de taxi, tonton Socrate glissa prestement les billets dans sa poche.

Craig remercia chaleureusement toute la maisonnée, et s’en alla, accompagné de Mouna. En marchant avec elle, main dans la main, il eut pour la première fois la conscience aiguë d’être quelque part responsable de son bien-être, au-delà de ses besoins primaires et immédiats.

Elle méritait d’être soutenue, encouragée et rassurée sur tous les plans, y compris matériels. C’est à cela que servait aussi un couple. Mais étaient-ils vraiment un couple au-delà d’ici et maintenant ?

Muna héla un benskinneur et bravant les regards des passants ébahis de voir un blanc marcher sur la route sableuse d’un sous-kwat, l’embrassa à pleine bouche, autre incongruité dans ce contexte local.

— Mon bon père, Dit-elle au conducteur qui venait de s’arrêter, Conduis-moi le djo ci a la résidence qui se trouve du côté de Bonanjo, premier carrefour, à côté de la dame qui braise le poisson, tu tournes au second feu à droite et tu remontes comme si tu allais à la pharmacie Kamga, tu vois la résidence de 4 étages là, non ?

— Oui, ma mère. C’est 10 000francs CFA.

— Ekiee, j’ai dit la pharmacie Kamga de Douala, pas celle de Pékin, mon ami ! 10 000 que c’est le tour du monde que je demande ?

— Bon, donne-moi 5 000.

— Non, mon père, regarde comment toi-même tu souris, tu ne te prends pas toi-même au sérieux en donnant le prix-ci. Vois comment tu mets tes dents en récréation ! Weeee, toi aussi, mon père, pardon, fais l’effort ! Ou c’est parce que tu me vois avec le blanc-ci ? C’est mon patron. Il rentre chez lui, il est très chiche. Prends même 1 500 comme ça, on laisse ! Vole même na sona bedemo, toi aussi.

— Bon, le père, je ne parle-moi plus avec la villaps ci. Monte pour 2 000, on part.

Craig monta sur le benskin, qui démarre en trombe. Le benskinneur n’avait le temps de personne, ici.

En agrippant le torse chétif du motard furieux qui insultait la mort, d’une accélération nerveuse à chaque virage, il repensa aux paroles de Mouna : « Chiche ».

Était-ce pour le jeu du marchandage, ou il y avait-il, comme derrière toute pointe d’humour, un accent de vérité ?

Certes, il n’avait pas été aussi généreux avec elle que le dépensier Malek l’était avec Cathy, mais il s’était toujours assuré qu’elle ne manque de rien.

Il revit le geste preste et leste de l’oncle Socrate, engouffrant les billets frais qu’il lui avait remis, dans sa poche à l’approche de Muna. L’image scintillante de ses Weston cirés lui revint en mémoire. Puis, il oublia jusqu’à son propre nom, pour prier un Dieu auquel il n’avait jamais cru, en s’accrochant de toutes ses forces au benskinneur-fonceur.

De retour à Paris, il fut surpris par son propre cœur bondissant d’allégresse, lorsque Jemmi, après une coquetterie relative aux nombres croissants d’appels manqués durant son séjour africain, vint le voir, accompagnée de Yohan.

Après distribution des cadeaux-souvenirs, sa mère emmena le petit au parc afin qu’ils puissent profiter de retrouvailles plus intimes. Il appréciait la créativité et aisance de Jemmi, ainsi que la familiarité sans gêne superflue, avec laquelle leurs corps s’emboîtaient.

Il reprit peu à peu une vie normale et s’étonna lui-même du naturel dont il sut instinctivement faire preuve lorsqu’il se mit à compartimenter sa vie : Jemmi à Paris, Muna au pays. Muna et les appels vidéo via internet, le plus souvent la nuit. Jemmi le rattachant à un quotidien bien rodé : Sortie de couple le samedi, et familial le dimanche. Mais Muna lui manquait, viscéralement. Peut-être même plus que le Cameroun lui-même, pays dont il s’était épris. Il se mit à l’appeler aussi souvent qu’il le lui était possible. Elle ne ratait aucun de ses appels, et lui permettait aussi, parfois, d’avoir la joie d’échanger avec d’autres membres de la famille.

Il commença à lui envoyer l’argent de sa scolarité. Puis celui des bouquins, celui des uniformes. Du Transport, des chaussures. Des repas de la pause méridienne. Socrate lui rappela qu’on l’attendait pour la dot de la petite et qu’un parent venait de décéder au village, il fallait cotiser pour les funérailles. Il envoya l’argent avec une impression têtue de déjà-vu : il lui semblait que ce proche était mort deux fois, à quelques semaines d’intervalle.

Jemmi trouvait Craig distant. Il ne lui avait pas vraiment donné de détails sur son voyage ou partagé d’anecdotes. Elle n’avait pas non plus insisté, préférant prendre le parti de ne pas savoir : ce qui s’était passé au pays restait donc au pays. Il lui semblait cependant que c’était aussi le cas d’une partie de lui. Autre fait notable : il lui arrivait de plus en plus d’être à court d’argent. Et lorsqu’il le lui empruntait pour équilibrer son budget, lui qui détestait etre redevable de quiconque, mettait deux fois plus de temps qu’à l’accoutumée, pour le lui rendre. Enfin, elle se sentait parfois seule en sa présence, au point d’avoir repris langue avec un correspondant sur Meet’Up, qu’elle avait rencontré en même temps que lui, un certain Claude.

Un samedi, où elle et Craig étaient trop épuisés pour sortir, ils se retrouvèrent tous deux à passer la soirée, chacun sur son ordinateur portable : lui prétendant être avec Malek, et elle avec une de ses cousines. Elle répondait en fait, aux sollicitations de plus en plus pressantes de Claude.

Le soir, lorsque Craig se pressait mollement contre elle, il lui arrivait de faire semblant de dormir, ce qui lui demandait moins d’effort que de faire semblant de jouir.

Elle prit un jour son courage à deux mains et lui demanda une explication. Soulagé de ne plus avoir à mentir, Craig lui avoua aussitôt la vérité :

— Mais… est-ce que tu l’aimes ?

— Je crois que… oui, quelque part je l’aime. Elle m’a bouleversé.

— OK. Est-ce que tu veux qu’on arrête notre relation pour que tu puisses vivre la tienne ?

— Je t’aime aussi Jemmi.

— OK, c’est bien beau tout ça, mais avec qui veux-tu être ? Tu ne peux pas espérer être avec nous deux. Tu le sais.

Il se tut. Son silence lui brisa le cœur, au-delà de ce qu’elle avait pu imaginer. Était-il en train de réfléchir, d’hésiter  ? N’était-ce pas une réponse en soi ? Était-ce une larme, aussi infidèle que lui, qui traçait seule et sans autorisation son chemin, le long de sa joue ?

— Avec toi, Répondit-il, résolu. Je te promets de mettre fin à cette relation à distance. Pardonne-moi, s’il te plaît.

Ce jour-là, ils firent l’amour avec une tendresse infinie. Elle se sentit fondre en lui, lorsque sa vague la submergea.

Pendant qu’il dormait, Jemmy subtilisa son téléphone et se rendit à la salle de bain, pour appeler le numéro étranger le plus fréquemment composé par Craig ces trois derniers mois :

— Allo chéri, Répondit une voix nonchalante et ensommeillée.

— Bonjour, pourrais-je parler à Munaolisa ? Demanda Jemmi par simple formalisme

— Hum… C’est elle-même.

— Bonjour Muna, je suis Jemmi, la compagne de Craig. Je suppose qu’il n’a pas dû beaucoup vous parler de moi.

Elle avait dit « compagne » à dessein, et non copine ou petite copine. Si elle avait même pu dire « sa femme », sans mentir, elle l’aurait fait.

— Non… il ne m’a pas parlé de vous.

— Très bien. Ce n’est pas très grave. Je sais qu’il vous doit de belles vacances et des souvenirs mémorables. Je vous remercie d’avoir pris soin de lui, tout le temps qu’il était au Mboa. Mais à présent, il est rentré auprès des siens. Votre histoire doit prendre fin.

Elle avait dit « Mboa », et non « France ». Sa propre voix s’était peu à peu colorée des accents du bord du Wouri, leur fermeté tranchante et sans concessions avec les âpres aléas de la vie.

— Hum… Et lui-même Craig est où présentement ?

— Il dort. Je ne compte pas le réveiller. Je voulais juste vous aviser de la décision que nous avons prise. Il serait souhaitable que vous ne vous accrochiez pas à des chimères et que votre vie reprenne son cours. L’âge grimpe vite pour nous les femmes. Il faut vous chercher ailleurs. Vous avez compris ? »

Elle lui parlait sans animosité, un peu à la manière d’une grande sœur plus expérimentée, rappelant à l’ordre la plus jeune, qui ne répondait pas.

Elle répéta : — Vous avez compris ?

— Oui, Dit Muna, J’ai compris.

— Très bien, je vous souhaite bonne chance Muna. Au revoir.

Apprenant son initiative à son réveil, Craig ne s’en offusqua pas. Pas plus qu’il ne s’énerva. Il était cependant triste de n’avoir pu accompagner cette rupture de mots bienveillants et rassurants, qui auraient atténué le caractère définitif de cette brutale révélation. Ce qui était fait, étant fait, il l’accepta. La vie reprit ainsi son cours, sans changement notable : métro, boulot, week-end.

Un couple d’amis les invita, une fois, à faire un ciné, suivi d’un dîner chez eux. Craig connaissait René depuis le primaire, tout comme Malek. Ils avaient fréquenté le même établissement privé. Les deux se détestaient : Craig faisait tampon. À la moindre occasion, une critique acerbe de René venait impitoyablement s’abattre sur le comportement ou une parole rapportée de Malek. So…Malek !

Au cours de la soirée, Jemmi en apprit davantage sur le voyage de Craig dans son propre pays que les trois derniers mois. Elle nota qu’il était passé à plusieurs reprises devant le domicile de son père à Akwa, sans s’y arrêter.

La séance de 19 heures laissant peu de choix contrairement aux suivantes destinées à un public moins familial. Ils regardèrent distraitement le blockbuster du moment, un fade navet… ce qui, en soi, est un pléonasme, avant de rentrer et se faire livrer des pizzas chez René et Dinah. Dinah : Jolie blonde scandinave, 22 ans, en échange Erasmus et en couple depuis peu avec René. Jemmi ne devait pas en apprendre davantage sur celle qui maintint toute la soirée durant, une sage distance sociale.

Peu après que les pizzas eurent été livrées, Jemmi se leva pour prendre congé, sans même prendre le temps d’y goûter. Au-delà du fait qu’elle n’était pas à son aise, elle ne se sentait tout simplement pas bien. Si ça ne les dérangeait pas, elle souhaitait rentrer se poser, en les remerciant pour leur agréable accueil. Dinah se montra étonnement compréhensive, René marqua un fort étonnement. Il regardait Craig, tout aussi médusé.

  • Je ne comprends pas, S’enquit-il, vaguement inquiet, tu veux qu’on rentre ?
  • Non, toi reste. On se verra plus tard à l’appart. Je ne me sens vraiment pas bien. Je dois me poser un peu. Au calme, tu vois…
  • Mais tu peux pas te poser cinq minutes ici, dans une des chambres ?
  • N’insiste pas, s’il te plaît, on se voit plus tard, Coupa-t-elle passablement énervée.

Jemmi éteint son portable qui ne cessait de vibrer, tandis que Craig, au bord des nerfs, sortit fumer une cigarette sur le balcon. Un homme blond attendait en bas. Lorsque leurs regards se croisèrent, il sut. Furieux, il balança la clope par-dessus la balustrade, regagna le salon qu’il traversa à la hâte, attrapant la manche de sa parka, juste avant que Jemmy ne franchisse le seuil de la porte.

  • Tu te fous de moi ? Tu vas le rejoindre, c’est ça ? Ton toutou, Claude, c’est ça ? J’y crois pas… Pétasse !
  • Lâche-moi, tu me fais mal. Je ne t’appartiens pas !

Leurs hôtes avaient gagné la cuisine par pudeur, mais ne perdaient pas une miette de la scène tragi-comique se déroulant de l’autre côté du mur.

  • Tu me fais ça ? Devant mon pote et sa copine, c’est ça ? Demanda Craig, tu crois que c’est le moment ?-
  • -Et toi, dis-moi, tu crois que c’est le moment qu’on ait une discussion sur ta relation parallèle avec Muna ? Tu as passé la soirée à lui envoyer des messages. C’est à se demander avec qui tu partages cette soirée, en fait.

Greg ne nia pas les faits. Jemmy en tira avantage. Elle continua :

-On en parle de tes SMS en aparté avec une relation supposément terminée ? Tu veux discuter ?! Très bien ! Alors, discutons aussi du fait que tu es toujours fauché dès le 15 du mois parce que tu prends en charge les frais d’une seconde copine, restée au pays ? Je suis supposée tout partager parce que tu as un foutu complexe du sauveur à soigner ? Tu as rencontré ses parents avant les miens, bordel, ça signifie quoi ?!

– Je sais, j’ai pas été voir ton père… j’ai pas vu non plus le sien… enfin, pas…

Il suspendit sa phrase, et la lâcha finalement, sonné. Elle tourna les talons aussitôt, dévalant les escaliers, le plus vite possible. Il ne la suivait pas, mais elle n’arrêta sa course qu’une fois sa main sur la lourde porte cochère de l’immeuble haussmannien, au rez-de-chaussée.

Claude l’attendait frigorifié et lumineux. Il se frottait les mains pour se réchauffer, aussi solaire qu’un astre.

-Enfin, Souffla-t-il, je commençais à me transformer en glaçon.

Elle se jeta dans ses bras :  Ouh là, ça va pas fort, poursuivit-il, allez, viens. 

Il l’entourait de ses bras puissants, en l’attirant vers son large torse. Il avait toujours été, pour une raison qui lui échappait, un roc auquel elle pouvait se raccrocher lorsque tout chavirait. Il n’était pas tout à fait un ami, et pas encore un amant, mais tout en lui donnait l’impression d’avoir été depuis toujours un refuge préservé. Et Jemmi avait le cœur vraiment en vrac : il lui fallait une Safe place. Elle aurait d’ailleurs tout donné pour troquer ses talons, sa robe trop courte et son make-up contre un jogging douillet et un pot d’Haagen Dazs.

-Le jogging, j’ai pas ta taille mais le pot d’Haagen Dazs, ça peut se faire, Dit-il en souriant, Ne t’inquiète pas, tout ira bien.

Claude était un tout autre monde : Blond aux yeux bleus, grand, traits réguliers, athlète de haut niveau, elle n’avait jamais compris ce qui l’avait attiré vers elle et semblait le retenir au point de l’attendre trois quarts d’heure, au pied d’un immeuble situé à l’autre bout de chez lui, dans un froid glacial.

Jusqu’à ce que Claude ne démarre et ne l’éloigne de ce lieu, Jemmi ne parvenait pas à distinguer les contours de ses sentiments envers Craig. Ils étaient un couple. Ils avaient même appris à finir leurs phrases respectives. Ils avaient leur chanson, un rap ! Leurs deux individualités se rejoignaient dans quelque chose de plus grand, essentiel : la famille. Elle souffrait lorsqu’il souffrait : son regard avait vacillé dans une indicible douleur, lorsqu’en partant, elle avait rejeté ce qu’il tenait pour acquis depuis des mois. Il eut ce furtif moment où dans un total oubli de soi, elle avait failli rester. Puis, elle s’était préférée.

-Prête ? Insista Claude, comme s’il lisait dans ses pensées.

-Allons-y ! Décida-t-elle.

Il tourna enfin le contact et la conduisit, chez lui, dans un arrondissement situé à l’autre bout de Paris.

Et pour la première fois depuis le retour de Craig, il la rendit complètement à elle-même. Bien plus que sa porte, il lui offrit l’espace dont elle avait besoin pour relâcher la pression et se ressourcer, sans jugement condamnant la moindre brèche ou obligation d’être forte, du moins, en donner l’illusion. Claude avait toujours su accueillir et adoucir l’acide amertume de sanglots trop longtemps refoulés. Il ne la laissa cependant pas pleurer trop longtemps, résolument décidé à ne pas jouer plus longtemps le rôle du « Bon pote ». Il l’embrassa tendrement, fougueusement et une fois qu’il eut pris pleine possession de sa bouche, il alla à la conquête du reste de son corps : il la caressait toujours plus profondément, laissant infuser un désir de plus en plus haletant.

Lorsqu’enfin, il la pénétra, chacun de ses sens, aiguisés, prit un relief nouveau. Ils tanguaient dans l’ivresse humide que leur procuraient leurs corps mêlés. Il avait tellement attendu ce corps oublié, négligé par un autre, qu’il avait failli en devenir fou. Lorsqu’elle le chevaucha à son tour, arrimée à lui telle une ventouse aspirante, elle fut saisie d’une danse frénétique qui les conduisit, quasi simultanément et dans une flottaison presque mystique, vers les ressacs de l’orgasme.

L’aube brumeuse les plongea dans un demi-sommeil, leurs corps déliés, encore enlacés. Ils se détachèrent progressivement l’un de l’autre, chacun protégeant son intégrité retrouvée. Les douces caresses et le frôlement, de nouveau timides, de leurs lèvres masquaient mal le fait qu’ils n’étaient pas une paire d’êtres humains cheminant dans la même direction, en position verticale. Subsistait une chaude, complète et enveloppante bienveillance réciproque, socle d’un attachement durable.

Jemmi sonda son esprit : elle n’y trouva ni regrets ni remords. Et encore moins, une quelconque once de culpabilité. Elle ne devait rien à personne.

Lorsqu’un peu plus tard, Claude la déposa au pied de l’immeuble de son compagnon, il lui demanda tendrement « Ça va aller ? », quand bien même la réponse ne le concernait plus.

Elle acquiesça, parfaitement calme. Puis ils prirent congé l’un de l’autre, rassasiés et libres de toute promesse superflue.

Jemmi frappa à la porte trois coups brefs et secs, prête à tout affronter, y compris une rupture.

Craig ouvrit, l’observa en silence, puis la prit dans ses bras : « Je te demande pardon. Je te choisis Jemmi. Je t’aime. » Elle se lova tout contre lui. Enfin, à la maison.