Ndolo Bukate: JESUS’S LOVE

Jésus disait « Reconnais ce qui est devant ton visage et ce qui t’est caché te sera dévoilé. Il n’y a rien de caché qui ne sera manifesté. » St Thomas

(Textes libres d’accès mais soumis au droit d’auteur.)

L’orphelinat était divisé en deux sections, dont l’une, la pouponnière, accueillait les nourrissons de quelques jours précautionneusement déposés sur les marches du St John Institute, ou alors négligemment jetés en contrebas de l’immeuble où s’amoncellaient ordures et rats des villes plus gros et agressifs que les quelques chiens faméliques du quartier.

 Si la pouponnière restait sous le patronage exclusif des bonnes sœurs de l’orphelinat St John, jouxtant l’ école du même nom, cette section ne devait initialement pas recevoir d’enfant au-delà de leurs 3 ans. Mais la bienveillance et la douceur de Masetto étant parvenus jusqu’aux oreilles de la mère supérieure, il fût décidé que les enfants de 3 à 6 ans seraient sous sa responsabilité, histoire de les soustraire quelques années encore à la tyrannie de leurs aînés et des violents abus, auxquels Masetto lui-même en son temps, n’avait pas échappé.  

Les dortoirs de la section Enfants et adolescents avaient beau ne pas être mixtes, il s’y passait la nuit des choses si peu recommandable que beaucoup d’enfants préféraient encore les dangers de la capitales à celles des nuits ensauvagées des dortoirs.

Bon nombre d’enfants de l’institut étaient venus s’agglutiner aux grappes de gamins abandonnés qui ne devaient leur survie qu’à la charité pressée et détachée de certains adultes, et au vice intéressé et organisée de certains autres. Masetto les regardaient parfois d’un air halluciné lorsqu’on le commissionnait pour une course mais se gardait bien de les interpeller, même en plein larcin depuis qu’ils l’avaient pilonné de coups sur ordre d’un de leurs employeurs, Kayser Essono, aussi appelé Ze Boss, trafiquant et proxénète notoire.

Depuis, à chaque sortie, il marchait au pas de course,ne ralentissant que lorsqu’il apercevait la façade sud de l’institut, la plus sombre. Celle dont la moisissure se disputait le moindre centimètre carré avec la peinture écaillée. Cette entrée était littéralement soustraite de la vue des riches parents d’élèves empruntant l’entrée centrale, soutenue par une série de piliers d’inspiration antique, disposés de chaque côté par rangée de cinq.

La façade sud, beaucoup moins prestigieuse, affichait toujours une aura lugubre, peu éclairée, avec des enfants qui jamais ne jouaient avec l’insouciance bruyante de ceux qui étaient nés du bon côté de la barrière. Ils semblaient au contraire statiques, craignant la réprimande accompagnant le moindre bruit excessif, figés dans des uniformes sombres, trop courts et rapiécés en plusieurs endroits. Les austères tenues cléricales noires à larges collerets blancs des bonnes sœurs n’apportaient aucun éclat maternelle à ce tableau éteint. 

Le seul élément se rapprochant de la chaleur éthérée et rassurante qu’apporte toute présence aimante, était le sourire de Masetto lorsqu’il passait la porte et que les enfants, un à un, venaient lui présenter leurs têtes crépus sur lesquels il apposait tendrement ses mains, appelant chacun par son prénom:

Abou, tu as mal boutonné ta chemise. Sois plus attentif, mon grand!

Fernand, pourquoi ton ventre grossit plus vite que celui d’un notable?

Mwasso, tu dis quoi? Tu es chiche même dans le sourire? Bon, souris alors!

Masetto savait tirer même de l’esprit le plus rocailleux et infertile, le meilleur dont celui-ci était capable, en plantant les graines d’une improbable renaissance malgré la blessure d’abandon dont ces jeunes pousses avaient souffert.  Leur venue au monde s’était accompagné de douleur et détresse, il ne pouvait en avoir été autrement. Mais Masetto avait ramassé la moindre mauvaise herbe jetée au loin, l’avait semé, arrosé avec amour, taillé avec soin et régularité, résolument confiant dans l’inespérée floraison qui devait suivre. 

Avec patience et persévérance, même face à l’adversité, comme le bambou qui plie mais ne casse pas, il avait attendu avec un émerveillement chaque fois renouvelé l’éclosion de chacun. Son rôle informel d’éducateur au sein de ce jardin d’enfants pauvres était l’une de ses principales raisons de vivre, l’autre étant inavouable.

**********-

Rends-les moi! Mais rends-les moi! Tu es méchante!

Jemmi essayait de prendre les œufs des mains de Francine, sa jeune tante adolescente, coiffée à la garçonne et vêtue avec encore moins de féminité. Une brindille d’un mètre soixante, d’une insolente beauté sahélienne. Celle-ci levait les mains de plus en plus haut, bien que Jemmi n’ait aucune chance, même en sautant depuis ses cent dix centimètres, de saisir des oeufs qu’elle tenait fermement.

De rage, Jemmi poussa Francine, mais se garda bien de lui mettre le coup de pied qu’elle rêvait de lui asséner dans le tibia. Francine était plus folle qu’elle, sans l’excuse de la rage passagère face à une situation d’impuissance. 

Francine , tu n’as pas honte? Sham’oooo!, s’écria Ponda, son arrière-grand-mère, qui venait de se réveiller peu après le chant du coq. 

Elle sortait de la grande maison et devait transiter par le large perron, pour rejoindre la case de Pa’a Samuel et se livrer à son rituel matinal: des chants satiriques et humoristiques visant à ridiculiser son souffre-douleur de frère. Mais la scène qu’elle apercevait, même voilée par sa mauvaise vue, l’arrêta dans son élan. Ponda ne supportait pas l’attitude hautaine et revêche d’enfant gâtée de sa dernière petite-fille Francine, la seule pourtant de sa lignée à avoir hérité de ses traits hiératiques.  A sa copie carbone, elle préférait Jemmi qui était elle-même l’exacte copie de sa mère Dinah, au même âge. 

Ponda avait en grande partie elevé Dinah, avant qu’elle ne soit confiée à une autre membre de la famille établie à Kribi.On lui avait accordé une dérogation sur l’instance d’un oncle haut fonctionnaire à Yaoundé, pour intégrer un parcours d’excellence scolaire et de classes préparatoires. Dinah était ensuite allée en Mbeng, s’était formée dans les écoles des blancs et mariée à un professeur sawa, fils comme elle de bonne famille, dont elle eût deux filles. 

Puis, elle était revenue avec sa famille au pays, comme elle le lui avait promis et comme le voulait aussi la vague de soixante-huitards africains et leurs combats convergents pour les indépendances, l’émancipation féminine et l’émergence d’une nouvelle classe moyenne. 

Dinah avait vraiment fait un sans-faute, jusque cette miraculeuse enfant, Jemmi , qui lui permettait de remonter le temps, en plus de la bénédiction de voir la 4éme génération, après elle.

Son sang ne fit qu’un tour quand elle perçut le sourire carnassier et victorieux de Francine. Elle lui intima l’ordre de lui rendre l’oeuf, avec toute l’autorité dont elle était capable face à cette enfant têtue:

Francine, rends lui son œuf. Tu en as déjà deux. Tu ne vois pas qu’elle couve celui-ci depuis des jours? C’est comme son enfant!

Pourquoi lui mentir? Est ce qu’elle est devenue la poule pour couver un œuf? Et puis, j’ai faim, je veux me faire une bonne omelette. 

NOOOOOOO! hurla Jemmi en se jetant cette fois sur elle, lui balançant de toutes ses frêles forces une rafale de coups indistincts, et probablement indolores.

Francine riait. La situation l’amusa un temps, puis elle repoussa brusquement Jemmi, qui, déséquilibrée, tomba au sol. Ponda s’interposa, essayant également de récupérer l’œuf, et dans la bousculade qui suivit, manqua elle-même de tomber. Elle n’insista pas en se rappelant qu’à son âge, elle était peut-être plus fragile que cet œuf mais elle profita d’un autre avantage que lui offrait opportunément la situation- car honte à celui qui portait la main sur un ancien– pour humilier Francine et la menacer de terribles imprécations. 

Shamooo’ Tu n’as pas honte. Ce sont les plus faibles que tu frappes, les enfants et les vieux?! Levez-vous, venez tous voir ce que Francine fait!

Francine s’éloigna de la malchance sans demander son reste: elle avait son petit-dej’ en vue, un pain chargé d’une  bonne omelette! Sa grand-mère avait un sens de la dramaturgie digne des plus grandes actrices de telenovelas, les sous-titres en moins. Elle ne s’attarda pas davantage auprès des élucubrations de l’une et jérémiades de l’autre.

Jemmi pleurait en effet à chaudes larmes, la future mise à mort de son enfant qu’elle avait couvé d’amour deux jours durant. Pour la consoler, mais aussi apaiser son propre tourment devant ces larmes, Ponda retira de la bourse qu’elle cachait dans son soutien-gorge une pièce de 200 francsCFA qu’elle lui donna; autrement dit une fortune pour l’enfant qu’elle était. Jemmi remercia chaleureusement son arrière grand-mère et ne s’interposa pas entre elle et sa première destination matinale.

Diba la sango Samuel di mala djombwa mo iyooooo, iyo, iyo, di mala djombwa mo ééé

(Nous irons voir le mariage de Père samuel, Iyooo, iyo, iyo, nous irons le voir)

Di kusi na djoumba la njombé o nyola’w, Iyooo, iyo, iyo, Di mala djombwa mo éee

(On a même accueilli une demande pour lui, Iyooo, Iyo, Iyo, Nous irons le voir)”

Ponda se moquait des malheurs de Pa’a Samuel, qui avait comme beaucoup de sawa, vendu leurs terres, y compris les siennes, pour immigrer en France et y contracter une série de mariages infertiles et malheureux, dont certains-sacrilèges!-avec des femmes blanches plus âgées qui eurent même l’audace pour les plus impudentes de venir “toquer à la porte” et demander la main de son bon-à-rien de frère. Depuis quand dotait-on un homme?

Elle ne savait pas quel affront elle lui pardonnait le moins: l’insulte aux traditions ou la spoliation de ses biens, qui réduisit la noble qu’ elle était-qui fût familière de la cour royale Manga Bell– à une vie indigente de nécessiteuse, obligée de récolter elle-même son manioc dans le champs d’autrui. Son esprit de débrouillardise, dont ses filles Adé et Mary avaient hérité, les avait rapidement permis de très bien s’en sortir. Mais elles avaient souffert un temps, pendant qu’il buvait du vin qui n’était pas de palme, en mangeant de bons fromages français comme la vache qui rit.

Pa’a Samuel, comme la tortue gardait précautionneusement son corps ratatiné par la vieillesse dans l’obscurité insalubre de sa pièce exiguë. Tout sauf la bouche amère de sa sœur à la rancune tenace, mais trônant pourtant en reine dans la grande maison, demeure dans laquelle Mary sa fille cadette et son gendre, cadre, l’avaient installée.

Habituellement, Jemmi se glissait à l’intérieur de la case de Pa’a Samuel, lugubre pièce où s’entassaient des piles de malles hermétiquement closes sur les souvenirs de sa gloire passée. La photo dénuée de sourire de Pa’a Samuel, au regard lointain, aurait pu figurer aux côtés du mot “Regret” dans un dictionnaire illustré. Ses regrets l’emmuraient dans une citadelle imprenable que seule la voix sifflante de sa sœur parvenait à effriter. Jemmi lui tenait alors la main dans ses moments là, touchée par sa solitude, et l’aider à supporter le passage de l’ouragan Ponda.

Ponda grondait, tempêtait puis se calmait en se souvenant de la présence de sa ndalala, son arrière petite fille, dans l’œil du cyclone. Elle s’apaisait brusquement en réalisant que Jemmi commençant à bien maîtriser les subtilités de la langue douala, pouvait tout traduire  et pestait alors en s’éloignant, contre elle-même, qui le lui avait enseigné.

Elle allait ensuite vaquer à ses occupations matinales, parmi lesquelles la distribution de plateau repas “Beignet- Haricots- Bouillie” aux plus nécessiteux, à commencer par les locataires des modestes cases entourant la cour familiale à l’arrière de la vaste maison aux portes toujours ouvertes. 

Mais ce jour-là, riche de 200 francs CFA, Jemmi laissa son arrière-grand-mère Ponda se délecter sans témoin du plaisir coupable de la flagellation.

“Ebola’w nya moukala o Mbenge, Di wa, Di timba, Di si wané tolambo…”

(Le travail du blanc en France, Est parti, Est revenu, Et n’a rien rapporté)

Jubilant à l’idée de tout ce qu’elle pouvait acquérir avec cette précieuse pièce, Jemmi courut se laver et s’habiller afin d’être prête lorsque son père ou sa mère se rendant au travail à Bonanjo dans le quartier des expats, alors appelés “coopérants”, la déposerait au St John Institute, situé à mi-chemin. 

Elle enfila un t-shirt, un short en jean et une paire de basket dépareillés, comme cette héroine, Punkie Brewster, dont elle regardait les épisodes à la télé française chez mamie Adé, la fille de Ponda, quand elle y allait en vacances.

Dans la voiture, tandis que  “Take on me” de Aha cédait la place à “Wamse Timba” de Ben Decca, dans un improbable et toussif enchaînement radiophonique, Jemmi listait tout ce qu’elle avait prévu de s’acheter avec récente fortune, sans réaliser que c’était la moitié de tout Douala.

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Masetto avait rassemblé les enfants dans une cour aux allures d’enclos, dont les haies irrégulières et mal taillées permettaient d’apercevoir le bal des élèves déposés par leurs parents. Ou leurs bonnes et leur boys pour ceux dont les parents étaient trop affairés ou en déplacement à l’étranger. Rien dans leurs toilettes à la dernière mode, chouchou fluo, crop-top et fuseau pour les filles, Jean délavé, polo et Sebago pour les garçons; Rien dans leurs voitures rutilantes ou leur belle assurance quand ils s’ en extirpaient; Rien ne leur faisait autant envie que le sentiment palpable de liberté que leur conférait l’ensemble de ces privilèges. Masetto, plus encore que les autres enfants dont ils avaient la responsabilité et qui s’attardaient sur des détails futiles, en avait la certitude: cette liberté était la seule chose qui valait la peine d’être vécue dans cette vie, et il ferait tout pour l’atteindre, même du bout des doigts, même pour un instant seulement. Une des élèves en était la parfaite illustration avec ses baskets de deux couleurs différentes…Il n’avait jamais vu une personne ayant encore toute sa tête, et ne marchant pas nue en route, ainsi chaussée! 

Son accent aussi différait de celui des autres élèves, s’approchant de celui des blancs qui ne faisaient pas la queue pour attraper un taxi “Taxi, S’il vous plaît? », et deux ou trois chauffeurs se matérialisaient aussitôt. 

Masetto engueulait les enfants qui imitaient two-shoes, c’est ainsi qu’ils l’appelaient en pidgin, claquant la porte arrière de la Mazda rouge de ses parents et gravissant l’escalier de son pas pressé bicolore:- “A ce soi’, m’man!

Mais lui-même s’exerçait en secret, reproduisant la tonalité neutre d’un accent qui vous contraignait à garder les lèvres quasi immobiles, quelque soit le son qui en sortait.

 Accentuer le “eeuuu”. Ne pas rouler les “R”!

Two-shoes n’était pas la plus éblouissante des enfants du Saint John Institute, ni celle dont la voiture des parents laissait penser qu’ ils comptaient parmi les plus aisés, ces riches contributeurs gonflés comme le gari. Mais c’était pour lui, la plus immensément libre. Masetto le sentait. Lorsque la sonnerie retentit de l’autre côté, il rassembla sa ribambelle d’orphelins dans la salle d’activité qui était aussi celle de lecture et d’étude pour les plus grands.

 Trois temps: Dormir, Jouer, Apprendre.

Tel était la maxime apposée sur le mur de leur pièce commune. Mais la promiscuité,  l’absence de matériel pédagogique et de suivi professionnel, rendait la dernière assertion difficile. Aussi Masetto les occupait comme il pouvait, du mieux qu’il pouvait, en attendant d’accéder, même s’ il ne savait comment encore, à la liberté.

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La deuxième sonnerie annonçant la récréation venait d’emplir l’enceinte rectangulaire du St John Institute, de sa mélodie stridente. Pendant le cours de mathématique dispensé durant la première partie de la matinée par leur institutrice, Mme Tchakounté, Jemmi avait mentalement cartographié le chemin la conduisant auprès de la vendeuse de friandises, plantée sous un large parasol à l’angle de la rue. La salle de classe, située au premier étage, l’obligeait à faire un détour afin d’échapper à la vigilance des surveillants patrouillant dans la cour de récré, mais elle avait largement le temps de faire un discret Aller-Retour pour dépenser ses 200 francs CFA en confiserie. 

Thomas, son voisin de classe, qui avait deviné ses plans, insista pour la suivre. Elle refusa net, ne souhaitant pas prendre de risques inutiles avec ce gringalet peureux qui ne lui assurerait même pas une courte échelle stable, au moment de faire le mur. mais il lui tendit une pièce de 500 euros CFA qui la convainquit immédiatement de l’absolue nécessité de sa présence. Thomas en bafouillait d’émotion, trouble qui avait pour effet d’accélérer la fréquence à laquelle ses yeux clignaient. Il était atteint d’une forme aiguë de blépharospasme, ce qui lui valait généralement la protection et l’attachement de Jemmi. 

Ils ne rencontrèrent aucune difficulté majeure à l’ aller, mais la file d’attente qu’ils trouvèrent devant le stand de la vendeuse allongea considérablement le temps qu’ils avaient prévu de passer à l’extérieur. Ils achetèrent, pris par la frénésie du consumérisme, , des cacahuètes caramélisées, des bonbons alcool, des ross et des Top grenadine, boisson très prisée des enfants.   

Leur joie fût de courte durée car le carillon annonçant la fin de la récréation retentit, à peine eurent-ils traversé la rue dans l’autre sens. Et il leur fallait à présent franchir le mur, chargés comme deux mules imprudentes. Dans la précipitation, ils jetèrent leurs sachets respectifs par-dessus le mur, improvisant une courte échelle impossible sans l’aide du muret, en contrebas du mur, dans l’enceinte de l’établissement.

Thomas commençait à paniquer, en pleurant:

Tu vois, tu vois! Je ne voulais pas venir au fait! Je t’ai même suivi pourquoi? Qui m’a même envoyé! Wéeeee, on est finis!

C’ est toi qui a voulu venir, je ne t’ai pas obligé. Trouvons plutôt quelqu’un qui nous aide à passer de l’autre côté.

Le premier passant qu’ils arrêtèrent les lava, rinça et assaisonna sans supplément piment, avec les insultes et prédications de futures turpitudes “puisqu’ils commençaient le vadrouillage très tôt, à l’insu de parents qui présentement travaillaient dur pour leur payer une place chèrement acquise dans une école qu’ils discutaient », et les laissa penauds et honteux sur le trottoir. 

Le second passant les ignora. Le troisième, enfin, les aida à se hisser assez haut pour enjamber le mur. Mais les élèves étaient déjà rentrés depuis dix bonnes minutes et leur absence avait forcément été remarquée par leurs camarades, voire signalée à la sévère madame Tchakounté. 

De plus, leurs boissons, conditionnées dans des bouteilles en verre n’avaient pas survécu au choc et avaient inondé la moitié de leurs sachets. Ils remplirent à la hâte leurs poches du reste et traversèrent en courant la cour de récréation vide, conscients d’être dans une situation de totale rupture, voire même de sédition, avec l’ordre, le calme et la discipline de ces lieux d’excellence. 

Thomas les imaginait déjà faire les gros titres des faits divers du Messager, journal que lisait son père. Il ne cessait de geindre, augmentant leur niveau de stress commun. Ils arrivèrent enfin, essoufflés, devant la porte de la classe. Thomas, terrifié, secouait négativement la tête, comme s’ils avaient encore un autre choix que celui de surmonter leur peur et affronter leur punition. Jemmi frappa à la porte et posa un doigt devant sa bouche, lui rappelant de taire la raison véritable de ce retard.

Thomas tremblait encore plus qu’une feuille violemment  éprouvée par l’Harmattan. Jemmi s’étonna de son calme intérieur et même de l’amusement distancé qu’elle tirait de l’effroi de Thomas, visiblement apeuré. Mme Tchakounté s’avançait vers lui, après avoir  compris qu’elle ne tirerait rien de Jemmi stoïque et résignée qui tendait la main, prête à accueillir la brûlure fatidique du coup de règle métallique. 

Thomas laissa échapper un grotesque cri étranglé, provoquant chez Jemmi un rire spontané qu’elle parvint de justesse à réprimer, avant qu’il ne franchisse ses lèvres. 

Mais madame Tchakounté s’était tournée vers elle, et la sondait, méfiante, derrière ses grosses lunettes cerclées. 

Puis elle reprit sa marche funeste vers Thomas, pas loin de rendre son dernier souffle, à ce stade. 

Lorsque Mme Tchakounté prononça ces quatres mots sentencieux, Tends moi ta main, Jemmi sut que ça en était fini. Non pas de Thomas, mais d’elle. Thomas se mit à supplier l’intransigeante enseignante en pleurant: – Non madame tchakounté, S’il vous plaît madame tchakounté, je ne recommencerai plus madame Tchakounté….

Il esquivait en même temps, tout à sa négociation éplorée, les coups qu’il était supposé recevoir, ce qui énervait prodigieusement madame Tchakounté qui finit par saisir sa main, dans une impatience rageuse..

Jemmi jeta un coup d’oeil rapide vers son infortuné camarade, et comme elle le craignait, Thomas battait des paupières de manière complètement incontrôlée, les cils en perpétuel mouvement elliptique comme deux papillons aux ailes frangées, peinant à prendre leur envol. 

Une scène d’épouvante pour Thomas, mais tragi-comique pour le reste de la classe qui luttait contre une féroce et irrépressible envie de rire. Malheureusement, le rire de Jemmi fusa le premier. Mme Tchakounté se tourna à nouveau vers elle, résolue et glaciale.

 Cette foi, ça en était vraiment fini pour elle.

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L’heure du déjeuner était celle à laquelle Masetto pouvait vaquer librement à ses occupations car sa couvée déjeunait à la cantine, sous l’œil attentif et patient des bonnes sœurs. Sa présence était inutile: Les unes veillaient à prévenir tout gâchis, et les autres, les enfants, trop occupés à dévorer le seul repas consistant de la journée, étaient relativement sages. 

Masetto aimait alors remonter à pied vers Koumasse, et se rendre dans le circuit, bar informel,  d’ Auntie Mbella qu’il pouvait rejoindre en vingt à trente minutes, suivant sa foulée. 

Au sous-sol de sa maison de plain-pied, en construction depuis des temps immémoriaux, Auntie Mbella recevait une clientèle assez brassé, allant du petit cadre de Bonanjo venu manger son poisson braisé en s’encanaillant au passage, aux gardiens fauchés surveillant d’un oeil distrait les villas cossues de patrons chichards, certains de les payer encore trop grassement puisqu’ils se croisaient dans les mêmes lieux de débauche.

Masetto ne prenait jamais d’alcool. Il venait uniquement pour le coup de rein d’Ikouam Dolores, la danseuse au visage poupin et harmonieusement dessiné qui se faisait appeler  “Dolly” sur scène. Tout n’était que courbes gracieuses chez elle, du dessin rond de sa poitrine jusqu’à l’étranglement de sa taille fine. L’’élargissement spectaculaire de son bassin  se fondait, plus bas,  dans des jambes galbées, faites pour l’assiko. Ou la trotte aux côtés de marathoniens kényans.  Elles soutenaient fermement en position fléchie toute son altière stature tandis que ses reins tournaient et retournaient de leur souple élasticité les esprits qui s’étaient égarés dans ce sous-sol dantesque. 

Masetto emplissait ses yeux avides de l’opulence de ses seins, le trop-plein de ses lèvres, de sa taille marquée qui dessinait en ondulant lascivement des figures sinueuses. Il s’ enivrait à outrance de l’habile trémoussement qui se voulait chorégraphique. Masetto s’enivrait, mais il ne buvait pas. Il était juste  ivre de sa liberté communicative.

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Jemmi sortit la première de la classe, à la sonnerie de midi. Elle avait faim. Pas de nourriture mais des sucreries. Elle avait hâte de tranquillement se poser sur le parvis de l’école et piocher, une à une, les friandises dans son sac, devant le défilé de voitures. Le chauffeur de son oncle, qui la récupérait après être passé chercher ses cousins,  n’arrivait jamais parmi les premiers,ce qui lui laissait une petite marge. Ses cousins étaient deux ados tempétueux dont elle avait appris à se méfier, comme tous ceux appartenant à cette classe de mini-adultes, toujours prompts à s’affranchir des règles de bienséance qu’ils entendaient lui imposer. Elle ne voulait pas être confrontée à la même saisie arbitraire que celle de Francine ce matin.

Jemmi ne vit pas la première demi-heure passer. Elle ne s’inquiéta même pas de se retrouver seule, les portes de l’école une fois closes. Elle était plus préoccupée par le contenu de son sachet de bonbons, qui allait s’amenuisant. Il lui restait encore des bonbons alcool, ces bonbons locaux, ronds et multicolores.

Elle se demanda pourquoi on les avait appelé ainsi alors qu’ils ne pouvaient contenir une seule goutte d’alcool. Faye, leur très pieux locataire, et dont elle se targuait aussi d’être l’amie, etait un musulman pratiquant qui ne buvait pas une goutte d’alcool. or il adorait ces bonbons. Elle lui en avait d’ailleurs conservé cinq. Enfin, trois. Allez, deux!

A un moment cependant, Jemmi comprit que ce retard n’était pas qu’inhabituel, il était anormal. Ce constat la fit instantanément souffrir, une brève douleur lancinante qui lui fit l’effet d’un poignard en plein cœur, et se propagea en vagues angoissantes dans toute la poitrine. Elle se ressaisit. Que disait Faye dans les moments de doute? “C’est précisément là qu’il faut accentuer sa Foi. La croyance en un Dieu souverain. La croyance que tout irait bien, malgré les peurs, les doutes et les épreuves”.

Elle pensa brièvement à Thomas, à sa main encore endolorie, à sa joie malsaine  dans la communion d’un groupe hilare. Ce n’était pas le moment de flancher. Elle s’accrochait à ce qu’il restait de son paquet de bonbons, avec la certitude de bientôt revoir Faye, et de pouvoir le lui remettre. Elle voyait déjà son sourire reconnaissant:

Une bonne action en chasse une mauvaise”.

Masetto aperçut two-shoes de loin. Mais quelque chose clochait sur l’enfant. Elle avait l’air abattue, abandonnée par sa constante joie. Abandonnée des siens aussi, apparemment. Il s’approcha d’elle.

Eh, ça va? Demanda t-il

Jemmi vit pour la première fois cet ado bringuebalant, vêtu comme du n’importe quoi. Elle avait déjà entraperçu sa longue silhouette malingre, encastrée dans le décor de fond d’un orphelinat quasi invisible. Il s’assit près d’elle.

Son uniforme bleu sale contrastait avec la vivacité des couleurs fraîches, lavées et repassées de ses vêtements. Ses pieds ternis par des heures de marches sur des sols poussiéreux, dans des sans-confiances élimés, n’ avaient jamais connu de crème Nivea. Jemmi eut un geste instinctif de recul. Masetto le nota, et en éprouva plus de rancoeur mal contenue que de gêne;

Toi aussi, ils t’ont abandonné? dit-il, non sans malice

Comment ça? Je ne comprends pas

Son inimitable accent, tranchant et sec, l’énerva d’autant plus.

Tes parents t’ont abandonné.

Ce n’était pas une question: il posait un constat de spécialiste. Elle eût le culot de rire. La naïveté de Masetto l’avait amusé. Il ne connaissait pas ses parents: Elle était trop aimée, trop essentielle à leur monde.

Masetto s’agaça de sa vaine naïveté. Il allait lui apprendre la vie!

Moi aussi, ils m’ont laissé comme ça, sur ces mêmes marches. Je ne me souviens ni du jour, ni de l’année, ni même de mes parents. J’étais trop jeune. Mais je me rappelle malgré tout, même si c’était pas avec ces mots à l’époque, que confiance et trahison, c’est comme le ndolé et l’arachide. Ou encore le beignet-haricots, tu vois non? Ca marche ensemble!J’ai moi aussi été sur ces marches. J’ai attendu longtemps….presqu’ aussi longtemps que toi, avant de comprendre ce que je te dis: Confiance et Trahison! Plus tu fais confiance et plus on te trahit.

C’est impossible. Tu te trompes. On est pas par….

On est pas quoi? Tu allais dire quoi? On est pas “pareils”? Détrompe toi:on mange et on chie pareil! On naît et on meurt pareil. Réveille toi.Tu es vraiment une enfant, tu ne connais pas! On est en 1986. Tu n’entends pas les adultes parler de “crise par-ci, crise par-là”. Beaucoup de sociétés ferment. Les parents ont beaucoup de charges. Tu en es une! Ils paient combien pour ton school? 

Jemmi éclata en sanglots. Sa poitrine se soulevait douloureusement sous le poids de la tristesse. Elle pleura longtemps, en appelant sa mère, son père, chacun de ses oncles, de ses tantes, sa grand-tante Ma Pidi, son grand-oncle Pé’ Essewé, comme si l’un d’eux allait soudain se manifester par communication télépathique. Elle eût un fulgurant éclair de lucidité dans cet océan de détresse “Ponda! Son arrièrre-grand-mère”. Elle allait les convaincre de venir la chercher. Rien n’était perdu.

Oublie, coupa Masetto, entre deux crachats fusant telles des flèches  entre ses lèvres, pour venir frapper le sol.

Jemmy ne put s’empêcher de détourner son regard embué de larmes, afin de masquer son dégoût.

Oublie, ajouta t-il, les vieux sont aussi des charges pour eux. C’est juste qu’ils n’ont pas d’endroit pour les déverser au kilo, comme en Mbeng. Ton arrière grand-mère doit déjà gérer son propre couloir, à l’heure-ci!

Jemmy cria à nouveau, supplia la providence de changer le cours de son destin, pleura probablement plus que Thomas, aimé des siens, de toute sa vie. Puis, le calme la gagna: elle accepta.

“Ce que tu ne peux changer, il faut l’accepter et l’affronter” lui répétait Faye.

Elle ne le reverrait plus faire ses ablutions, cachée dans pénombre, ou derrière son rideau de cauris. Puis coller avec déférence son front au sol. Cinq fois par jour. Ce rituel calibré la fascinait, au point de quitter ses jeux entrainants dans la cour avec les autres enfants, pour gagner la sérénité des lieux de prières de Faye. Elle l’observait psalmodier, partageant sa paix intérieure sans rien comprendre de ce qu’il disait.

Parfois, il lui expliquait ensuite qui était Dieu, et comment il avait bâti une relation forte avec lui, comment Il nous aimait.

S’il nous aime comme tu le dis, pourquoi on ne le voit jamais?

L’essentiel n’est pas toujours visible à l’œil. Les choses les plus essentielles, tu ne les verras jamais avec les yeux. Mais avec ce que tu as là. 

Il frappa sa poitrine avec solennité. Et elle sentit que ce lieu qui la reliait à Dieu, l’incluait lui aussi, ainsi que tous les membres de sa grande famille. Un lien d’autant plus invisible qu’en bons africains, ils ne formalisaient jamais ce qui s’y passait, par des mots. Ce lieu était durement éprouvé aujourd’hui.

Il faut s’en remettre à Dieu. Il ne trahit jamais. 

Et elle le revit dans le crépuscule doré des fins d’après-midi à New-Bell, rejoindre ses frères, se levant comme un seul homme, à l’appel du Muezzin. Ce lien était puissant.

Masetto se laissa attendrir par cette mioche trop pensive. Au fond, Two-shoes ne différait pas des enfants qu’il gardait. Il la prit dans ses bras, la voyant si seule et vulnérable. Elle se laissa aller contre lui.

Ici, ce n’est pas si terrible, en fait. Dans notre section, en tout cas, ça va. Tu es à la CIL, tu as quoi? Cinq ans? Ça veut dire que tu seras avec moi, sous ma protection. J’ai pas encore entendu un enfant se plaindre de moi. Quand je suis arrivé ici, je n’ai pas eu cette chance. J’ai dû grandir très vite, devenir adulte très rapidement. Je ne me souviens même pas avoir été un enfant, en fait. Mais toi, tu le resteras. Je serai là!”

Jemmi hocquettait encore, mais avait épuisé son stock de larmes pour au moins les dix prochaines années. Elle reposait contre son épaule, reculant le moment de rejoindre la sombre entrée, côté Sud, du St John Institute réservée aux pensionnaires de l’orphelinat. Acceptation ne signifiait pas précipitation.

Elle ne reconnut pas tout de suite la Mercedes noire de son oncle Eddy, quand elle pila sur le trottoir, au pied de l’escalier, juste face à eux. Elle ne le reconnut pas encore lorsqu’il en sortit précipitamment: le pan arrière de son costume croisé volait à mesure qu’avançait vers eux, en courant, cet homme à l’allure distingué. Il était tellement improbable que son oncle Eddy quitte en plein milieu de la journée son étude, lui qui ne prenait même pas le temps de lever le nez de ses dossiers à l’heure du déjeuner, qu’elle ne le reconnut même pas, une fois qu’il se tint devant elle, l’air inquiet. 

Comment ça va? Comment elle va? Je suis désolée, le chauffeur n’a pas compris qu’il fallait aussi venir te prendre ce midi. Il pensait qu’un autre membre de la famille s’en était chargé…Je suis désolée Jemmi. Merci de l’avoir gardé.

Jemmi se jeta alors à son cou, avec gratitude. Quelqu’un était finalement venu la chercher. Elle n’aurait pas parié sa pièce sur lui ce matin, si on le lui avait demandé, mais elle  lui était infiniment, et plus encore indéfiniment, reconnaissante de l’avoir arraché au triste destin qui semblait inéluctablement  se refermer sur elle, quelques minutes encore avant son arrivée. Oncle Eddy tendit un billet à Masetto, qui le refusa. Il eût la délicatesse d’insister fermement, afin que le sentiment d’y être contraint offre à Masetto la liberté d’accepter sans entacher sa dignité. Masetto prit le billet en le remerciant et regarda Two-Shoes s’éloigner, en agitant mollement la main pour le saluer. Il leva la sienne en retour, puis elle s’écroula de sommeil, dans les bras de son oncle qui la portait tendrement. 

Jemmi s’éveilla comme dans un rêve, au milieu des siens, dans cette rue bruyante de New Bell reliant la mosquée au marché, qui était tout son monde, la réplique en miniature de ceux qu’elle rechercherait un jour dans de plus vastes parties du globe. Cette rue qui fût un bref instant, paradis perdu, avait à présent des allures d’ Eden retrouvé au milieu de l’attroupement venu l’attendre devant la maison familiale. Les visages étaient joyeux, soulagés. L’enfant allait bien et était de nouveau là, parmi eux. Certains inquiets demandaient, toutefois: – Mais pourquoi elle dort comme ça? On l’a jamais vu fatiguée comme, ça. Elle a quoi? 

D’autres proposaient: –Allons quand même à Laquantinie, non?

A travers ses yeux mi-clos, elle distinguait dans la petite foule compacte, Hector, qui avait délaissé l’échoppe qu’il ne quittait habituellement jamais. Tata Monette, une voisine, qui promenait nonchalamment son élégance de dandy et sa beauté racée de femme libre. Faye, au loin, fidèle à sa nature discrète, était un peu en retrait du premier cercle de proches. Et tant d’autres, venus lui témoigner leur amour et célébrer son retour.

Oncle Eddy s’énervait: – Mais enfin, vous ne voyez pas qu’elle a juste besoin de repos. Et d’air! Laissez la respirer, et passer s’il vous plait. Allez, allez!

Jemmi  se rendormit dans ses bras, avec le doux sentiment d’être miraculeusement, immensément aimée. Une ultime larme perla, avant qu’elle ne soit happée par ses songes: elle revit son camarade, frère d’infortune, debout sur les marches. J’aurai pu être lui, et lui aurait pû être moi. Elle ne lutta plus et s’abandonna au sommeil.

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Le lendemain, la première chose qu’elle fit lorsqu’elle arriva à l’école, fût de se diriger vers Masetto, entouré de son essaim d’enfants dans l’enclos qui leur servait de cour de jeu.  Elle lui tendit par à travers la haie, une assiette de Pancake que Ponda avait spécialement fait faire pour lui. Masetto la remercia gauchement, un peu gêné. Il n’avait pas l’habitude d’être l’objet d’attentions particulières. La petite avait attardé sa minuscule et chaleureuse main sur la sienne en lui tendant le paquet, ce qui le toucha encore plus que le présent. 

Comment tu t’appelles au fait? T’as bien failli devenir mon frère donc ca serait bien qu’on se dise nos prénoms….

Je m’appelle Masetto. Et toi…two-shoes?,  ajouta t-il malicieusement.

Jemmi regarda ses deux pieds en riant, et les claqua l’un contre l’autre à la manière de Dorothy, du Magicien d’Oz (version Diana Ross)

Moi c’est Jemmi. A plus tard

Elle courut rejoindre les élèves en rang, et saisit la main de Thomas, en l’embrassant sur la joue. Elle avait beaucoup à se faire pardonner.

Masetto la regarda au loin. Elle avait retrouvé son enthousiasme habituel, pour son plus grand plaisir. L’enfance était un bien précieux, un bien commun à vrai dire. Les enfants bien construits, il était bien placé pour le savoir, faisaient les meilleurs adultes. pas les plus riches ou les plus puissants, mais les plus socialement utiles, car équilibrés. Il aimait voir Jemmi heureuse et libre, même si lui était coincé dans cette vie, de l’autre côté de la ligne, qui était un tombeau pour les rêves de tous ceux et celles qui s’y trouvaient. L’avenir pour eux n’allait pas plus loin que demain, et était paradoxalement incertain, malgré l’immédiate proximité. Vivre au jour le jour, pour lui qui craignait à chaque seconde d’être découvert, trahi par ce corps-sarcophage, était déjà une utopie. Quelque chose de profondément secret, en gestation et longtemps enfoui, avait surgi un jour, lorsqu’il avait accompagné un ancien pensionnaire, aujourd’hui enchaîné à la rue, voir la danseuse “Dolly”. Il avait  été d’abord  effrayé par l’explosif éblouissement qui avait suivi la révélation de lui-même. Il était plein de désir d’elle, de se fondre en elle, de n’être qu’elle. Il savait que cette liberté serait difficile à gagner. Ce n’était pas que sa liberté, mais aussi sa vie qu’il risquait à assumer sa nature. Mais il avait déjà accompli l’exploit, pour sa propre survie, d’être né adulte. Ne lui restait plus qu’à accomplir celui de renaître un jour dans la peau de Dolly.

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Un jour, dans les rues de New Bell….

Ils marchaient tel un essaim d’abeilles bruyantes : Danny sautillait, en évitant les flaques de la brève averse qui arrosait périodiquement la ville fumante sans jamais la rafraîchir. Masetto bravait la foule un bâton à la main avec l’autorité vaine des vieux pères restés au village à l’abri du baobab central, tandis que Thomas, Abou et Mwasso chahutaient en gambadant, autour de Jemmi dont la main s’élevait de plus en plus haut, au dessus de la mêlée pour protéger son paquet de bonbons. Aucun ne marchait. Marche t-on d’ailleurs d’un pas lourd et sérieux quand on est enfant? Marche t-on au pas formaté et chaussé de la ville, ou notre foulée se cale t-elle sur la respiration libre de la Nature? Sur le vent dont le souffle, vif et chaud, virevolte autour de nous en chuchotant des demi-vérités que seuls êtres épargnés par la vie, les fous et les enfants, entendent.

Rejoice, rejoice! Good tidings i bring you, Hear ye a message to you my friend” (Chant a psalm -Steel Pulse)