SKYE et KORA (Tome II de DYSTOPIA)

Photo de Hakan Hu sur Pexels.com

2060, quelque part dans l’état fédéral de Parthes

KORA

Cela faisait déjà trois longues semaines que j’avais intégré ce stage dont la fiche de poste correspondait, au moins, au vu de la longueur des taches allouées, à trois cœurs de métier, tous aux antipodes les uns des autres.

Comme je l’avais imaginé, toutes les missions les plus ingrates me revenaient : cafés, corbeilles à snacks, Gestion des données récoltées par les bots et autres drones à travers le réseau de capteurs répartis dans toute la ville, Tri des photos et des micros-trottoirs, cafés, corbeilles à snacks, Modélisation de contenus généraux sur le fil d’actualité, repris par les algorithmes de la boite qui pondaient plus d’une centaine d’articles sans fautes, ni passion. Ah oui, j’oubliais: encore une tournée de café et corbeilles à snacks !

Venait se greffer en plus du boulot, l’indissociable binôme, métro et dodo. Puis rebelotte, telle une Sisyphe moderne, le laborieux tryptique reprenait : mon quotidien, depuis trois éternellement longues semaines.

Trend’Art était l’un des seuls magazines qui luttait encore pour garder un semblant de tirage papier. Il me fascinait depuis mon adolescence pour son stoicisme, bien que le mythe soit injustifié, le tirage papier n’étant qu’une vitrine du progrès déjà bien installé. Mais aussi pour l’exceptionnel qualité de son papier glacé, au luxueux grammage!

Ma petite sœur de 15 ans, Skye, qui avait développé un véritable don pour enfoncer quiconque se trouvant au 36éme dessous, encore plus bas, n’avait de cesse de m’encourager à plus d’audace, à sa manière :

– J’ai voulu acheter du café pour les parents tout à l’heure, mais j’hésitais entre l’arabica et le Robusta. J’ai préféré attendre ton point de vue maintenant que t’es spécialisée dans ce domaine. T’en as porté combien à tes collègues aujourd’hui? De café?

Je fais la vaisselle et toi tu passes la serpillère ! Tu es celle qui est plus près du sol à présent que tu bosses au service « d’intelligence artificielle rédactionnel » de ce torchon ?

Ca n’avait jamais été la franche camaraderie entre Skye, et moi. Nos parents n’avaient rien fait pour que cela soit le cas, à commencer par la distribution des gênes : Aussi brune que j’étais rousse dorée-pain d’épice, aussi égoïste que j’étais altruiste, aussi cruelle que j’étais bienveillante. Tout juste pouvait-on lui concéder ce charme nonchalant et exaspérant qu’ont les jolies filles populaires depuis le ventre de leur mère, où même là, tout leur était déjà dû.

Elle était également rusée comme une vieille sioux édentée, souriant de toutes ses dents. Et roublarde avec ça : A croire que le spermatozoïde ayant devancé tous les autres, avait fléché un faux parcours lui permettant de semer les autres, et rentrer tranquille, en incontestable et unique vainqueur. Ça ne pouvait que donner qu’une Skye.

Huit longues années nous séparaient, surtout. Huit ans, c’ était une vie bien remplie dans le règne animale, et peut-être même deux ou trois suivant les espèces. La mienne de vie, était un petit monde bien organisé et structuré, avant sa brutale apparition.

J’étais alors l’unique enfant de parents bobo-new wave, se faisant un devoir de ne surtout pas m’élever comme un enfant unique, et qui me sermonnaient à chaque repas indigeste sur la faim dans le monde. J’avais très tôt appris à ranger ma chambre, me préparer seule pour l’école, superviser mes propres devoirs, sans attendre un seul compliment de leur part.

Quelle ne fût ma surprise de les découvrir parents joyeusement permissifs, à la limite du laxisme, auprès de ma sœur cadette. Ils lui permettaient absolument tout, et lui auraient peut-être même autorisé, en se chargeant du corps, à tuer un homme- mais pas un animal, puisque fervents défenseurs de leur cause- si par cet acte elle rééquilibrait les équilibres karmiques de l’univers, vers le positif.

Nos parents étaient des tradipraticiens qui avaient acquis une certaine notoriété dans le domaine paramédical, et dans celui des médecines alternatives suite aux nombreux scandales dont les industries pharmaceutiques avaient fait l’objet, ces dernières années. Cet intérêt pour la médecine non invasive à base de plantes, s’inspirant de pratiques populaires et séculaires, avait toujours existé mais il s’était généralisé avec la crise du Babel-412H, un virus qui fît son apparition au fin fond de la Mongolie, puis le tour du monde dans le même nombre de jours que Jules Verne. Un signe pour de nombreux théoriciens du nombre. Ce virus avait la particularité de provoquer des troubles cognitifs graves qui impactaient la partie du cerveau lié au langage. Les personnes infectées se mettaient à parler par onomatopées primitives, dans une logorrhée probablement incompréhensible d’eux même.

De nombreux activistes affirmaient que ce virus avait été intentionnellement crée en laboratoire, dans l’unique but de commercialiser un vaccin dont la principale innovation ne résidait pas dans la guérison des malades, mais dans le traçage des individus grâce à l’implantation massive de puces issues des nanotechnologies. Ce qui n’avait jamais été prouvé jusqu’ici, avait pourtant été accueilli comme une vérité établie dans certains milieux.

Mes parents tenaient, à cette époque, une pharmacie, spécialisée dans la médecine par les plantes et avaient décidé d’apporter leur humble participation au front commun et mondial mis en place, pour contrer l’évolution de la maladie. Ils ont commencé à voyager de ville en ville, puis de pays en pays, et enfin de continent en continent afin de proposer un protocole de soins, donnant d’excellents résultats tant au niveau préventif que curatif.

Si j’ai grandi avec des parents gauches et lourds, Skye, elle poussait anarchiquement entre deux parents absents, d’où l’indécente indulgence dont elle faisait l’objet, et qui se nourrissait de leur culpabilité à peine refoulée, face à une enfant brillante et en demande d’attention.

Ils rentraient chaque fois de leurs nombreux voyages avec l’équivalent d’au moins six noëls en cadeaux. C’était toujours ridiculement excessif. Ils se promettaient de ne plus recommencer…la faim dans le mondeblablabla….et revenaient avec le cumul d’au moins huit anniversaires.

Nous avions donc grandi, Skye et moi, que non seulement huit ans, mais aussi plusieurs univers voire galaxies, séparaient, en nous regardant en chien de faïence, conscientes qu’un lien génétique et vaguement affectif nous liait mais sans faire l’expérience de véritables sœurs, puisque nous n’avions même pas celle de la famille, au sens traditionnel du terme.

Nos parents exigeaient un roulement régulier de nourrices afin que nous ne développions pas de liens susceptibles de créer un transfert inapproprié, de telle sorte qu’aujourd’hui Skye, 15 ans , et moi 23 ans, partagions une parfaite colocation gérée par un trois ou quatre gouvernantes, suivant nos besoins, issues de l’ agence Mama-Zen, qui nous nourrissaient bio et surveillaient avec la même rigueur nos devoirs et nos progrès au yoga.

Nous ne manquions de rien, mais le faste et l’opulence ne faisaient pas partie de notre quotidien. Nos parents avaient cédé leurs droits, ainsi que tous les brevets associés à leur innovations paramédicales, qui relevaient dorénavant du bien-commun.

La directrice de Mama-Zen leur permettait de bénéficier gracieusement des services de son agence pour cette raison précise, et parce qu’elle adhérait aux mêmes valeurs de partage et solidarité qu’ eux.

Trois fois par semaine, une gouvernante, passait renouveler le contenu du frigo, faire un brin de ménage, repassage et cuisinaient des plats, issus de produits certifiés bio provenant exclusivement de circuits locaux. Ces plats étaient ensuite stockés pour une durée n’excedant pas trois jours dans notre frigidaire artisanale en terre cuite, afin d’éviter tout gâchis, dans le respect de la philosophie « zéro déchet » de nos parents. Les ordures étaient rigoureusement pesées, sélectionnées et triées. Nous produisions notre propre compost depuis des années, et dans une logique d’économie circulaire, nous donnions et échangions à peu près tout, plutôt que jeter et, comble de l’horreur, racheter compulsivement.

Faire du shopping avec des copines s’était toujours limité en ce qui me concernait à la découverte de nouvelles huiles essentielles, thé bio ou livrets de méditation. L’une de nos gouvernantes, Oksana, post-soixante-huitarde qui avait fait un peu plus que flirté avec toutes les icones rock de son époque, y compris les gays, les filles et tout ce qu’il y avait entre les deux, en avait retiré une philosophie très ouverte sur à peu près tout, sauf la société consumériste et l’obsolescence programmée. Sujets sur lesquels son âme slave aux relents communistes resurgissait, dans un sursaut d’indignation incontrôlé. Oksana voulait décider elle-même du moment où elle cesserait de porter un vêtement, des composants de son shampoing, pouvoir le faire elle-même en toute autonomie, sans l’assistance virtuelle des magasins connectés, et surtout de ne pas s’indigner de l’augmentation honteuse du prix des fruits et légumes puisqu’elle les cultivait elle-même. Elle nous sensibilisait aussi au yoga, à la sophrologie ou encore à l’histoire de l’épanouissement personnel à travers les cultures et les époques. Ca, c’était son dada.

Si la placide Doris, la deuxième gouvernante, avait aussi la charge d’une partie des repas et du ménage, c’était Baissé, un peu considérée comme l’intendante en chef par les deux autres, qui coordonnait le tout, avec une contagieuse et méticuleuse énergie.

J’ai rencontré, Maya, ma meilleure amie, via Mama-zen. Elle accompagnait sa mère Baissé chaque mercredi, nous avons donc pris l’habitude dès notre plus jeune âge, de passer cette journée, ensemble.

Maya avait toujours été mon exacte opposé, sans que cet opposé ne ressemble de près ou de loin à celui de ma soeur. Je l’aimais en partie aussi pour ça: pour l’amusante et innattendue direction dans laquelle m’entrainait son opposé. Nos repas du mercredis se déroulaient à de choses près, ainsi:

Maya, on partage le Quinoa-Algues-pois chiche qu’a préparé Doris hier? Ca a l’air pas mal!

Je ne toucherai jamais ca, même sous la menace d’une arme. Ma mère a fait du Mafé, tu en veux?

Tu crois qu’il y’en a assez pour deux?

Je pourrai nourrir ton pâté de maison pour 10 jours avec la ration qu’elle m’a mise!

Baissé qui s’occupait seule de Maya et ses deux frères, n’avait jamais rien compris à notre régime alimentaire, où il était préconisé de ne manger qu’à 80% de sa faim, et sans viande. Elle secouait invariablement la tête d’un air désolé, en ouvrant le frigo, en sifflant un « Pauvres petiotes » à peine audible. Elle musclait d’autant les portions caloriques de Maya à dessein, sachant qu’elles les partageaient avec ma sœur et moi. Je devenais ainsi carnivore le mercredi, et je soupçonnais Skye d’avoir pris goût à la viande, au point d’en manger en cachette, le reste de la semaine.

Lorsque nous fûmes en âge d’aller à la salle de ciné « art et essai », toutes seules, Maya-tête-dure refusait obstinément de payer quinze euros pour aller dormir devant un film en noir et blanc même pas doublé, et nous trainait manu-militari au cineverse de la rue voisine, où passaient tous les blockbusters immersifs du moment. Le cineverse était une experience dont j’étais exclue, étant non-implantée. Je ne pouvais que m’assoir et tuer le temps en mangeant des pop-corns colorés et en lisant des bouquins sur mon antique tablette numérique. Si en passant les portes du cinéverse, nous avions l’impression, en raison de son esthétique recherchée, de pénétrer dans un cinéma mi futuriste, mi-vintage de style paquebot, plus rien, de la projection du film aux débats dans l’agora, ni même les avant-premières ne se déroulaient en son enceinte. Tout se passait désormais, par l’intermédiaire d’avatars, dans des univers aussi dématérialisés qu’ils étaient réels.

La sensorialité du métavers donnait au 5éme art , d’après Maya qui suivait désormais des études de cinémanimation, sa pleine dimension grâce à l’exploration optimale des cinq sens: des lieux plus grands que ceux que comptaient la terre, et peut-être même l’univers. Des espaces illimités allant bien au delà de l’imagination de l’homme, rendus possibles grâce à la magie de l’encodage symbiotique. Maya, tête renversée et regard vitreux, calée dans des sièges prévus à cet effet, pouvait choisir l’avatar qu’elle voulait être dans la fiction de son choix et y prendre pleinement part, grâce à la multiplicité des intrigues autour d’un même scénario. De vastes multiplex, avaient acquis pour trois fois rien à l’époque où personne n’y croyait, de vastes hectares de terrains virtuels, et les avaient transformés en lieux qui accueillaient aujourd’hui toute l’industrie cinématographique, des festivals les plus courus aux plus underground, malgré leur résistance outrée du départ.

Quelques sessions de lèche-vitrine ponctuaient generalement nos sorties, nous entrainant dans d’interminables et cocasses séances d’essayage à l’issue desquelles nous n’achetions jamais rien. Par manque de budget pour l’une et par manque d’audace pour l’autre. Mais nous prenions un malin plaisir à faire tourner en bourrique les « mall brain », ces programmes de recommandation d’achats via reconnaissance faciale qui permettaient aussi de faire un nombre incalculable d’essayages via l’avatar holographique de Maya. Je n’en avais évidemment pas.

Nos parents mettaient, en effet, un point d’honneur à n’avoir que des vêtements recyclés, échangés, donnés, cousus main et achetés dans un marché artisanal à l’autre bout du monde.

Je superposais, sans complexe, une Robe en Jean chinée aux puces de Camden, sous un pull péruvien rouge oversize avec des bottes plates noires d’un grand créateur des années 60 qu’Oksana m’avait offerte. Je drapais le tout d’ un long manteau en patchwork multicolore que m’avait cousu, pour noël, noel, ma mère, couturière émérite à ses heures perdues.

« J’ai réuni tous les tissus les plus importants de ta vie, des doudous aux couvertures, afin de lui donner une âme. Il ne te tiendra pas seulement chaud, il t’enveloppera d’amour et t’accompagnera partout ou tu iras, dans un cocon de douceur. J’ai double l’intérieur avec du coton bio! Tiens touche! »

J’aurai aimé croire que la plupart des personnes qui me rencontraient, trouvaient mon look bohème un peu loose, assez recherché, voire même pointu et tendance. Mais même eux, tout comme ceux qui me connaissaient vraiment, avaient conscience que j’avais associé les trois ou quatre premières pièces qui m’étaient tombées sous la main, en un temps record. J’aurai aussi bien pu porter ma couette certains matins.

Tout le contraire de ma sœur Skye qui était autorisée à faire les magasins sans remarque désobligeante, qui n’avait jamais acheté ses vêtements graphiques ailleurs qu’en boutique et hors période de solde, et dévorait, sans complexe, les pages mode du moindre magazine virtuel lui passant sous le nez.

Les saisons marchaient par pair « Automne-Hiver » et « Printemps-Été », pour elle. On pouvait les compartimenter par marque, et comme les cuvées de vin, les classer par années, dont certaines étaient des millésimes : La robe printemps-Été 2018 de Miho est divine, tu ne trouves pas….

Non, je ne trouvais pas. Et je ne comprenais pas pourquoi on conferait les cactéristiques d’une robe à un t-shirt sans manche , vendu 100 fois plus cher que son prix de revient. C’était un marcel hors de prix!

L’autre bizarrerie vestimentaire de la famille était, sans nul doute, la passion de ma mère pour les chaussures d’elfes farceurs qu’elle collectionnait dans toutes les couleurs et formes possibles.

A moins qu’il ne s’agisse plutôt des lourds traits d’humour dont mon père adorait agrémenter son no-look revendiqué : il portait sans le moindre signe de stress post-traumatique un t-shirt élimé où était inscrit : « Je ne suis pas à la mode, je vis dans le dôme »! Notez l’anagramme….ah-ah.

En grand philosophe, mon père pensait que le temps ne passait pas, mais que c’était nous, êtres humains, qui passions, et plutôt brièvement, dans cette vie. Il avait donc décidé dans sa grande sagesse d’ôter systématiquement les aiguilles de toutes ses montres. Lorsqu’une personne lui demandait l’heure, il pouffait de rire avant de lui répondre invariablement qu’il était l’heure de s’acheter une montre, lui n’avait que le temps à offrir! Réplique répétée plusieurs centaines de fois mais qui le faisait toujours autant rire, si ce n’est même plus à chaque fois qu’il la sortait, hilarité très rarement partagée par son interlocuteur.

Le premier jour de mon stage, alors que la veille nous avions décidé avec Maya de la tenue que je porterai pour faire mon entrée, sans trop me faire remarquer, mais un peu quand même: Jean bleu brut, converse et blazer en daim ocre.

Le jean et le blazer étaient des vêtements de créateurs obtenus par Maya, et je fus prise d’un doute.

Je n’avais pas essayé les vêtements. Ils avaient été pensés par plusieurs algorythmes, influenceurs virtuels incontournables dans le monde de la téléréalité augmentée, ainsi que des logiciels de morphing aux fonctionnaltés avancées croisant de multiples données comme les mensurations, le style, la carnation, les prédictions météorologiques du jour J, ou encore les données sociologiques sur l’ entreprise. Du presque « sur-mesure » dans lequel je serai même venue au monde si Dieu avait bien fait les choses, livré ce matin par le biais d’une capsule de livraison à conduite autonome. Et pourtant, Maya n’avait pas pris en compte le plus important, la façon dont je me sentirai dedans, le moment venu.

Et j’avais ce matin là, un besoin desésperé de vêtements-amis qui seraient peut-être mes seuls alliés si le stage s’avérait être l’enfer qu’un nombre minime, mais non négligeable, de postulants au programme JCD (Jeune Creatifs de Demain) décrivaient dans leurs retours sur les différentes plateformes.

Après plusieurs essais dignes des plus complexes Rubik, je décidai de renoncer à allier harmonie des couleurs et confort vestimentaire, en choisissant de porter sous le blazer ocre une longue robe pull en laine alpaga du Chili, offerte par mon père, et de grosses baskets compensées. Je rajoutai un bonnet. Vert, épais et chaud. Il faisait froid. Tanpis pour le style.

Skye sourit à ma vue, mais m’épargna tout commentaire, contrairement à son habitude. Peut-être qu’un véritable organe humain battait vraiment sous sa poitrine. Oksana se voulut plus encourageante et tenta un : – Intéressante tenue, très originale d’un point de vue iconoclaste qui finit par me convaincre de déposer le bonnet. Et je sortis affronter le froid et mon destin.

En entrant dans l’espace dédié à notre formation, au sein de la rédaction du célèbre TREND’ART, j’essayai d’être la plus décontractée possible, en me dirigeant automatiquement vers celle qui me paraissait la moins sûre d’elle. Une très jolie fille aux cheveux filasse, qui planquait son regard derrière une grosse paire de lunette et une épaisse frange qui devait rassembler soixante-dix pourcent, au moins, de sa masse capillaire.

-Maggy, me lança t-elle dans un murmure en me faisant un signe de la main.

– Salut, moi c’est Kora, répondis-je en souriant

Un coup d’œil circulaire me donnait en quelque instant une idée du recrutement : parité et diversité était scrupuleusement respectée.

-Ca a commencé il y’ a longtemps? me hasardais-je a demander

-Chuuut, tempêta une petite brune nerveuse comme un roquet affamé, assise juste en face de nous. Seule. La moitié de son armoire à linge, entre bonnet, cache-cou, manteau, gilet et écharpe, occupait le siège d’ à coté.

Elle me fusilla du regard, et me détesta plus que tout, en cet instant précis. Peut-être même plus encore que la tempête de boutons qui s’était cruellement abattu sur son front.

On projeta nos formulaires holographiques. Nom, prénom, date de naissance, adresse. Trois cases cochées. Deux mentions rayées, deux autres entourées. Pas de photos. Le recrutement se voulait semi-blind, ce qui signifiait qu’on ne voulait pas savoir à quoi vous ressembliez, mais juste s’assurer que vous étiez assez jeune et inexpérimenté pour accepter d’être inhumainement exploité, tout en étant sous-payé. Le tout sans broncher.

La petite brune nerveuse me bouscula un peu trop brusquement pour que cela soit dénué de toute intentionnalité, lorsqu’elle se leva pour demander des précisions à l’instructrice . Elle était manifestement pressée et venait de gagner ainsi une quinzaine de secondes qui allaient peut-être radicalement changer le cours de sa vie, ou lui permettre de faire une grande découverte qui allait bouleverser l’humanité.

Maggy secoua la tête. Ses cheveux filasses se balançaient mollement :

-Je vois pas pourquoi elle stresse, on sera quasiment tous pris! C’est la short-list de la short-list!

Maggy avait raison. Le soir-même, à peine rentrée, je reçu la confirmation de mon entrée officielle dans la vie active, ainsi que les 3 autres candidats croisés dans la journée, sur les huit en bout de course.

Le lendemain, Roquette nerveuse (Roquette, Surnom qui devait lui rester à jamais, dans cette boite), ayant compris que nous n’étions plus en compétition directe, me fit un large sourire dévoilant ses dents irrégulières de fumeuse, lorsque j’arrivai. Elle était là depuis une heure, très fière de cet acte de bravoure illustrant sa ferme détermination, qui pourrait lui valoir un rhume de deux semaines minimum, et commençai à m’être attachante.

Notre intégration dans la boite démarrait par une formation de deux semaines, dont l’enjeu majeur était la maitrise des différentes plateformes holographiques de la rédaction, correlées à des milliers d’objets connectés dont nous devions assurer la supervision. Ils étaient tous reliés à l’Intelligence Artificielle Générique de la structure, cette super interface cerveau-machine représentant autant l’âme du magazine que sa ligne éditoriale. Il existait des centaines de procédures, qu’il nous fallait comprendre, analyser, coordonner, dominer pour finalement nous en affranchir. Moi, encore plus que les autres qui étaient déjà, en quelque sorte, des humains aux performances augmentés.

Si nous partagions la même entrée principale que le reste du personnel, ruisselant chaque matin par la grande porte cochère de l’immeuble haussmannien de la chicissime place Fontaine, nous ne montions pas pour autant les marches du vaste escalier recouvert d’un épais tapis pourpre, sur lequel elle donnait.

La secrétaire nous indiquai toujours, à peine le seuil franchi, une porte de service sous l’escalier, qui s’ouvrait sur une succession de salles souterraines, parmi lesquelles la grande salle dallée mise à notre disposition pour une formation de deux semaines .

Là nous attendait, Jacqueline, beauté ronde et épanouie. Sa peau caramel était si lisse et brillante qu’on aurait pu s’y mirer, impression trompeuse accentuée par un chignon plaquée lustrant le noir profond de ses cheveux crépus, soigneusement étirés.

-Qui a déjà travaillé dans un magazine ? (Coup d’œil circulaire) …ok. La presse écrite ou numérique de dernière génération? (Elle n’éloigna même pas les yeux du formulaire suspendu qu’elle parcourait du regard) …Bon, qui a déjà écrit son nom sous une rédaction, ou soyons direct, qui sait tenir un stylet, un stylo ou une plume et un encrier?

Nous éclatâmes tous de rire, soulagés a vrai dire, bien plus qu’amusés. L’ambiance promettait d’être bon enfant, finalement.

Jacqueline redressa la tête impassible.

-Je ne blague pas. Beaucoup d’entre vous sortent de l’école de journalisme ou des benesciencias, en sachant a peine écrire une phrase de 3 mots en toute autonomie. Mais remerciez le progrès: L’Intelligence Artificielle est là, et on va vous former à l’arborescence de la database de Trend’Art. Cependant, j’insiste: cette IA est supposée vous assister, et non l’inverse! Gardez ce principe bien en tête!

Elle passa ensuite en revue l’ensemble de la classe de formation, composée de quatres éléments, moi y compris, rescapés des différentes étapes d’un recrutement pointilleux et nous invita à nous présenter.

Roquette était une femme au parcours de vie compliquée, en reconversion professionnelle et prête à tout pour réussir, ce qui n’avait échappé à la vigilance d’aucun d’entre nous. Âgée d’une trentaine d’année, son acné tardive et sa petite taille lui conservait un air juvénile. Elle s’appelait Diane. Aussitôt prononcée, son prénom retomba dans l’oubli, et elle redevint invariablement la nerveuse et pressée, Roquette.

Le suivant fut Michal, un grand et beau brun aux yeux bleus, qui se tenait exagérément droit comme une canne dans sa veste bleu Klein, qu’il avait assorti à un bas de jogging satinée et des baskets d’ un créateur peut-être pas encore né, tant leur design était futuriste. Il était l’archétype même de l’ assistant- directeur artistique en devenir, à condition de penser un jour à conjuguer cet infinitif au présent. Maniéré à l’excès: et-que-je-te-balance-ma-mèche-rebelle-à-gauche-ou-à-droite, suivant l’effet recherchée. Il était le seul mec de la promotion. Et peut-être était-il aussi le premier à le regretter.

Je me présentais rapidement sans tourner le regard vers mes pairs, et en cherchant désespérément des signes d’approbation dans le regard impassible de Jacqueline : Bac lettres et maths, une année de prépa, une demi-année de fac de lettres, quelques missions d’intérim et ce stage inespéré qui je l’espérais, conduirai à un emploi. Ah oui, je n’étais pas implantée! Jacqueline ne prit même pas la peine de faire un commentaire et désigna du menton Maguy.

La voix fluette de Magguy nous parvint derrière son épais rideau de cheveux :

-Bonjour, je m’appelle Maguy Pulchérie Zoey Matassamy. J’ai 20 ans. Je voudrais bien devenir journaliste ou assistante-journaliste. Ou encore documentaliste …ou assistante-documentaliste.

-Ou photocopieuse ou assistante photocopieuse avec option scan, comme au siècle dernier, renchérit Michal.

Nous partîmes tous d’un gros éclat de rire involontaire et inattendu. Cette fois, même la porte de prison qu’était Jacqueline s’entrebâilla d’un sourire, vite effacée.

-Nous ne sommes pas là pour rigoler, reprit-elle. Vous faites un peu l’objet d’une formation expérimentale que le magazine TREND’ART voudrait lancer, ou plutôt relancer puisqu’au début du siècle dernier, les journalistes étaient ainsi formés. Sur le tas. Si votre promotion est concluante, nous en relancerons une autre et certains d’entre vous seront intégrés à notre équipe de journalistes ou de documentalistes, les photocopieuses étant obsolètes! Nous n’avons par ailleurs aucun assistant. On a des esclaves à la place, ce sont les stagiaires ….(GROS RIRE) Je blague….(Nouveau rire) à peine. Sans plus attendre, nous allons nous lancer dans les différents types d’écritures journalistiques qu’on peut trouver. Ouvrez vos écrans ICO (Interface Cerveau-Ordinateur), et lancez l’holosphère afin d’accéder à l’espace tridimensionnel de la formation. J’ai chargé pas mal de documents dessus. Nous les téléchargerons dans vos mémoires bio-internes suivant la méthode des Benesciencas….On est pas non plus des sauvages, mais nous tenons aussi à l’ancienne méthode, d’où l’interêt de cette formation, à l’ancienne, dirons-nous.

J’avais emprunté le vieux mac de ma mère, que je sortis gênée. Michal ne me loupa pas :

-C’est une Edition vintage du paléolithique numérique ton truc…un héritage de tes bisaïeuls. Tu sais que lorsqu’il est constitué de dettes, on peut refuser un héritage. Sérieux Honey, ton truc est plus lourd que la dette de ce pays…

Je devais reconnaitre que l’humour pince-sans-rire de Michal permit à la journée de s’écouler agréablement. Il avait dû oublier mon prénom et m’appela toute l’après-midi Honey, qu’il prononçait Honnie en fait, ce qui laissait toujours planer une inconfortable ambiguïté, que son humour désarçonnait à moitié. Ses gestes efféminés et la tonalité frivole de sa voix me l’avait rendu de toute façon immédiatement sympathique, quelque soit l’aspect revêche de son tempérament, comme il le disait lui-même de garcette, une petite garce.

Je regardais parfois distraitement, lorsque la formation n’impliquait que les implantés, à travers les vitres et les fines gouttelettes de pluie, indécises, les joyeuses animations des artistes sur le parvis de la place et les réactions amusés des badauds. Je remarquai ainsi une jolie jeune fille blonde qui prenait depuis deux heures au moins des photos, s’appliquant à bien choisir le cadrage avant chaque cliché.

Lorsque nous sortîmes de formation, Michal avait accroché son bras autour du mien en babillant avec la familiarité d’une vieille copine de lycée. Maguy nous suivait, en glissant aussi discrètement que son ombre. Roquette s’était déjà propulsé jusqu’au métro.

La jeune photographe blonde, que j’avais aperçu depuis la fenêtre, se dirigeait vers nous. Michal continuait de jacasser, tandis que Maguy dont nous ne voyions que la frange, regardait probablement le sol comme à son habitude. J’avais vraiment l’impression étrange et persistante que cette jeune fille fonçait sur nous et je m’appretai à éviter une collision, lorsqu’ elle se jeta au cou de Michal en l’embrassant fougueusement.

Il me lâcha pour l’enlacer en la soulevant dans les airs. Maguy poussa son lourd pan de cheveu sur le côté et jeta un regard oblique et interloqué vers eux, puis vers moi. Vers eux à nouveau, puis vers moi. Michal avait donc…une petite copine. La très belle et amoureuse Alice prit son homme par le bras, et l’entraina dans la direction opposée au métro, après nous avoir gratifié d’un aimable, mais silencieux.

-On se voit demain, les chouquettes…Lili et moi devons aller shopper quelques petits trucs avant de rentrer. Des bisous.

Il agita sa main dans tous les sens, en mimant un envoi de bisous imaginaires. Magguy osa une remarque :

-Ben dis donc, j’aurai jamais pensé qu’il avait une copine celui-là.

Elle se tourna vers moi afin de me donner l’occasion de partager son immédiate culpabilité :

-Et toi ?me demanda t-elle

-Euh oui, quoi, moi? Désolée, j’ ai pas tout sui….répondis-je innocemment

-Nan. Rien!

Elle venait de me classer dans la catégorie faux-jetons. Je ne sais pas si c’était en lien ou non, mais je ne parvins plus qu’à lui arracher des réponses monosyllabiques aux questions de sociabilisation habituelles. Je ne croisai que deux fois son regard furtif en six stations. J’y lus, à chaque fois, de la gêne.

Maya m’appela le soir même. Nous restâmes trois heures au téléphone. Son hologramme se brouillait régulièrement car mon téléphone n’était plus de prime fraicheur. Mes parents avaient accepté que nous nous équipions, après une campagne commune de plusieurs mois menée par ma sœur et moi, il y’a deux ans. Une des rares alliances que nous ayons faite dans la perspective d’un même objectif partagé: entrer dans l’ère de l’image holographique à défaut de celle de l’implantologie cérébrale.

Depuis le système de communication basée sur l’interface cerveau-machine, avait actualisé jusqu’à une centaine de nouvelles versions, toutes plus innovantes les unes que les autres. La plupart des nanopuces implantées, même celles parmi les entrées de gamme, n’excedaient pas les 0,2 millimetres de longueur, logés comme le disait la pub « sans incision, ni endommagement des tissus, dans les vaisseaux sanguins du cerveau« .

C’était le cas de celui de Maya dont les fonctionnalités dépassaient très largement celui de notre vieux terminal. Je restai tout près de ce dernier, un peu plus de dix secondes, afin de ne pas brouiller davantage le signal. Son image holographique se fit si nette que j’eus l’impression qu’elle se tenait à quelques centimètres de moi, avec ses gros yeux curieux. Cette attention soutenue était bien la preuve qu’elle voulait tout savoir de ce nouveau stage, manifestement plus excitant pour elle que le cursus de droit que sa mère l’avait obligé à prendre , en marge de ses cours de cinemanimation du métaverse bollywoodien. Les benesciencias étant trop couteux , Maya faisait partie de la catégorie d’élèves devant tout apprendre par eux-même, sans possibilités de télécharger leurs séquences pédagogiques. Jugés peu fiables, les étudiants comme elle, comme nous, étions souvent discriminés à l’embauche, l’ « école de la vie » suivant nos intraitables parents.

-Quand j’ai vu ton holopix sur Métabook hier matin, j’ai failli faire une attaque. Sérieux, j’étais pas prête.…C’était quoi cet accoutrement? Pourquoi t’as pas mis ce qu’on avait choisi ensemble? Tu critiques tes parents, mais tu fais tout pour ressembler à une hippie qui recycle l’eau de sa lessive. Bref, passons aux choses sérieuses: je veux TOUT savoir. C’était comment? Y’a des beaux mecs?

-J’étais sûre que ce serait la première question que tu poserais. Oui, il y’a un beau mec, mais il est pris…

– Roooooo…il a une bague à l’annulaire? Non? Je crois pas….Donc, il est pas pris. C’est un quoi?

-C’est un blanc! Et plus blanc que mon père, en plus!

-Arfff….

Elle ne contrôla pas sa moue. Du Maya sans filtre. Elle ajouta une holomoji, en faisant apparaitre un essaim de cœurs scintillants autour d’elle, qui en se matérialisant dans ma pièce, éclaira la pénombre durant les quelques secondes où ils y furent suspendus.

-Rooo arrêtes, n’importe quoi. Tout de suite…Mais pas du tout! De toute façon, c’est un très beau blond pris par une très belle blonde

-Et c’est pour ça que tu fais cette tête en le disant?

-Ben disons que je serai plus tentée de parler de ce couple comme de deux sœurs jumelles , si tu vois ce que je veux dire…Il se ressemblent trop, c’est dingue, on dirait des jumeaux monozygotes, tu vois le genre…C’est trop bizarre!

-Ouais, bon je vois. En fait, non je vois pas mais je crois que je veux vraiment pas voir une bizarrerie de plus après l’attaque visuelle de ton accoutrement qui a failli m’arracher l’oeil droit, ce matin…Alors, c’est comment TREND’AAAAAAAAAAAAAART. Mets-toi sur Implanto, s’il te plait, on aura une communication plus fluide. J’ai l’impression de communiquer par pigeon-voyageur ou avec des tams-tams comme nos ancêtres! Je reçois aucune de tes émotions, les holomoji, ça va un temps!

-Tu le fais exprès ou quoi…J’ai pas implanto!!! Tu sais bien que nos parents n’ont jamais voulu!

– Ah, c’est vrai que vous êtes la version moderne des enfants de la cave: vous n’avez pas été implantées! J’oublie toujours!

Maya ne croyait pas si bien dire: Implanto était une technologie, supposément brevetée depuis le début des années 2010, qui n’avait finalement envahi le marché des bio-communications que 40 ans plus tard, après de nombreuses controverses sur ses utilisations confidentielles et non-éthiques. Mes parents avaient fait parti des nombreux manifestants qui se sont opposés à la sortie de l’implanto…

« Communiquez dés à présent par la pensée grâce à notre implant de dernière génération: de véritables polymères invisibles à l’oeil nu. Aucune douleur, Aucune gêne, même passagère. Nos outils parviennent à simuler la réalité virtuelle en jouant avec précision sur le code neuronale: Le monde de la télépathie non linguistique est enfin à vous! » était un de leurs nombreux slogans.

Ou encore: « Vous êtes une entreprise exigeante: proposez à vos collaborateurs une symbiose cerveau-machine quasi organique. Grâce à Brainlace et notre surcouche numérique issue d’une technologie de pointe, nous vous offrons la possibilité de recevoir et échanger d’énormes volumes d’informations à une vitesse encore jamais égalée. Devenez le professionnel de demain! »

Il y’en avait pour tous les goûts:  » Fini les cris, Faites vous comprendre, sans ouvrir la bouche! ». A l’attention de la ménagère de moins de 50 ans.

Cette firme avait révolutionné, en complémentarité de l’ ICO (l’Interface-cerveau-Ordinateur) technologie axée sur l’image, notre façon de communiquer, voire même de penser le langage, ou penser tout court pour certains. Les informations pouvait grâce à une quantité révolutionnaire de pixels et une stimulation magnétique transcranienne , s’ afficher dans le champs visuel de l’utilisateur, qui n’avait qu’à penser une commande pour qu’elle s’active, ou tout simplement communiquer, projeter une image, une photo, un souvenir.

Mes parents qui considéraient avoir assisté en leur temps à la zombification de la société avec les portables, rejetaient systématiquement toutes nos approches, même les plus subtiles, pour nous faire implanter.

-Ta famille et toi, prévoyez de quitter l’époque médiévale un jour? Rajouta Maya, Et sinon, Trend’Art, c’est comment? L’un des derniers magazines sur papier glacé…C’est aussi chic qu’on le dit? Il parait que les rédac’ en chef, tapent sur d’antiques machines à écrire sans traitement de texte, qu’ils roulent ensuite en papyrus…Tu dois carrément t’y plaire en fait!

-Non, n’exagérons pas non plus. J’ai vu des systèmes de projection holographique si sophistiqués que tu ne les approcheras pas avant tes dix prochaines vies. Des bijoux de technologie, un truc de malade…même si pour l’instant, j’ai pas vu grand-chose de plus. On est actuellement en formation dans un local à part. Sur le site, mais à part!

Je partis alors dans des explications un peu plus poussées sur mes impressions des deux dernières journées, et sur mon appréhension quant à mon adaptabilité en tant que non-implantée.

Au delà de ses piques acerbes, Maya était un trésor d’objectivité qui m’aidait depuis toujours à me remettre en cause.

-Sérieux, il faudrait te décoincer, ou alors y aller après avoir descendu toute la weed d’Oksana. Il faudrait une version de toi plus ouverte, décontractée, en fait. Sinon, tu passeras à côté de ce que tu dois vivre.

-Donc une version de moi qui serait pas moi, quoi!

– Disons plutôt: un peu moins de toi, et un peu plus de ce qu’ils veulent….moitié-moitié!

Plus tard, en raccrochant, je commençais à réfléchir à l’idée d’Alter-ego que m’avais soufflé Maya en m’encourageant à vivre cette expérience comme une excursion au-delà de mes limites et à sortir de ma zone de confort. L’idée se mit à faire tranquillement son chemin.

Au bout des deux semaines de formation, mon contrat fut validée et je pus enfin rejoindre officiellement le programme des jeunes créatifs de demain , le JCD. Je pénétrai dans la salle de rédaction comme dans un sanctuaire sacré, le front solonnel et le pas grave. Peut-être même l’œil vaguement humide.

Les escaliers que je montai pour la première fois dans l’indifférence générale, symbolisaient déjà dans mon esprit, ma future ascension vers la gloire.

Après une brève présentation des lieux et rédacteurs présents au bureau, nous nous vîmes attribuer nos binômes respectifs.

Par mimétisme, je levais à peine les yeux du bureau que je partageais avec le taiseux Roch Laroche, qui ne me décocha pas un seul regard.

Il activait laconiquement les commandes de son interface ICO,sans me prêter la moindre attention. Lorsqu’il me tendit sa tasse à café vide, je la saisis avec un tel empressement que je faillis tomber en avant, sans que la tasse j’avais alors fébrilement, religieusement, bloqué entre mes deux mains jointes, n’en souffre nullement.

Joli reflexe, nota Roch.

A mon retour, il entreprit de me parler, non de l’article sur lequel il travaillait seul alors que nous étions supposés collaborer, mais de cette tasse qu’il avait chiné en marge d’un reportage lors un festival de jazz dans le sud de la France.

J’étais plus soul qu’une barrique. Je sais même plus comment j’ai remarqué cette hideuse relique entre les brumes des vapeurs d’alcool. Mais elle semblait m’attendre depuis toujours. Je crois que j’ai réussi malgré tout à atteindre mon hôtel sans encombre parce que j’essayais comme toi, tout à l’heure, de ne pas la casser. Ça a été pendant les quinze minutes du trajet, le but ultime de ma vie, je crois.

Je ne sus pas trop quoi répondre, mais nos échanges devaient à la longue m’apprendre que Roch avait pour interlocuteur privilégié Roch.

Chaque stagiaire du programme JCD avait été attribué à un journaliste confirmé de la rédaction. Le terme attribution semblait le plus adapté à notre situation d’apprentissage tant nous nous sentions mis à la corvéable disposition de nos mentors.

Certains étaient, cependant, mieux lotis que d’autres. Comme Michal, qui supportait pourtant très difficilement le parfum capiteux de Sofia Kolza. Tout comme ses grands gestes emphatiques, ses remarques mi-acerbes, mi-flatteuses qui recouvraient le moindre compliment d’un voile poisseux et amer.

Il n’en laissait rien paraitre et mettait studieusement à profit ses nombreuses années de formation informelle dans une compagnie théatrale de quartier. Sofia était persuadée qu’il l’adorait.

Maguy, à l’inverse, vènerait réellement sa tutrice qui le lui rendait bien mal, au point d’en avoir fait son souffre-douleur.

Il convenait de préciser que Domi-la-Diva, sa tutrice était une sommité dans le monde de la mode. Ancienne mannequin, mariée 3 fois, à un écrivain mi-raté dont elle restait l’éternelle muse, à un footballeur comme toute belle femme qui se respecte, et enfin à un rockeur qui avait l’âge de sa fille ainée. La cougar accomplie.

Elle s’était reconvertie dans l’écriture, et ayant écrit deux best-sellers sur les prouesses et faiblesses sexuelles de ses innombrables et célèbres amant(e)s, avait après une courte incursion dans le monde de la chansonnette poussive, été repêchée de la boisson, par une «amiamante », qui l’avait imposé dans cette rédaction.

La douce Maguy rappelait à la grande Domi Saint-James, Domi-la-Diva, une jeunesse gracile, tout en souplesse et légèreté, qui lui échappait inexorablement en dépit des remarquables progrès de la médecine esthétique.

Et qu’en était-il de Roquette?

Nul ne le savait. Nul ne l’avait croisé. Nul n’en avait plus jamais entendu parler depuis la fin de la période de formation et Jacqueline, employée volante, avait été appelée sur une autre session dans un autre site. Roquette avait été catapulté dans l’oubli.

J’avais, de mon côté, pris l’habitude de porter depuis deux semaines les repas de la pause-dej’ et le café à Roch, mon formateur en binôme, lorsque je compris enfin qu’il ne me commissionnait pas pour gagner du temps ou s’épargner une tâche peu agréable. Ou encore tester son nouveau pouvoir de toute-puissance sur ma petite personne. Dés que je lui montais sa livraison, il laissait pendant plusieurs dizaines de minutes son bureau vide, et son repas finissait à la poubelle. A ces occasions, Roch sortait des toilettes en se frottant vigoureusement le nez, qu’il essuyait ensuite de sa manche.

Je n’aurai jamais fait le lien entre ces disparitions-apparitions et l’exubérance qu’elles entrainaient ensuite chez lui, créant une véritable rupture avec sa caractéristique apathie, sans les nombreux bruits de couloirs et ragots qu’elles alimentaient au sein de la rédaction.

Naïve, je compris, plusieurs jours après mes camarades, ce que tous avaient saisi au premier coup d’œil en direction de Roch, et je le vécus comme un affront personnel : la farine dont il était question dans toutes leurs conversations, ne servait ni à faire des cupcakes, ni des muffins, ni des gâteaux, ni même un pain basique à peine bio, mais bel et bien une addiction dont Roch ne se cachait pas. J’avais été aveuglée par ma servile déférence, et mon pathétique manque de confiance en moi!

Le jour de cet aletheia tardif, je refusais, piquée au vif, de me plier à la corvée quotidienne :

Vous irez dorénavant seul prendre vos plateaux-repas, lui lancai-je, plus agressivement que je ne l’aurai voulu

Ah bon, déjà? …autrefois, la période de prise de poste et déstabilisation des stagiaires, s’étalaient sur des mois. T’as mangé une lionne couvant ses petits ce matin…Ou alors t’es en zone rouge, peut-être?

Vous avez deux pieds , deux jambes! Et même un nez je crois, vous irez seul à présent.

Ok. C’est pas un problème d’humeur mais d’humour. Donc un mal incurable. I’m out.

Au sens propre, rajouta t-il en prenant sa veste et les clopes posés sur son inamovible pile de documents empilés, ne servant strictement à rien d’autre qu’à donner l’illusion d’une suractivé feinte.

Michal passa me récupérer quelques minutes plus tard, et m’emmena déjeuner au bistrot gastronomique d’en face. Il mettait un point d’honneur à fréquenter exclusivement les mêmes lieux que nos binômes et supérieurs hiérarchiques, même si son indemnisation de stage y passait en une semaine.

Je t’invite, me dit-il, nous devons impérativement nous montrer dans les lieux où ils se trouvent. C’est scientifiquement prouvé : plus ils nous verront dans les mêmes lieux qu’eux, plus ils s’habitueront à nous et plus vite nous serons intégrés comme étant des leurs.

Ah ouais…scientifiquement prouvé par qui au juste?

T’inquiète, le cerveau humain fonctionne ainsi. Au fait, il se dit que t’as enfin compris pour…

Ouais, je ne verrai plus jamais un paquet de farine de la même manière.

Nous éclatâmes de rire, en même temps.

Il ne faut même pas qu’il imagine me transmettre ses skills sur ce plan. Sérieux, il pourrait pas être bio comme la majeure partie des gens que je connais et fumer de la weed local…circuits-courts quoi. Sa blanche a dû faire 100 fois le tour de je-sais-pas-où…Y compris en voyageant par le canal d’un orifice humain peu ragoutant, et étant ensuite coupé avec n’importe quelle merde, avant d’atterrir dans ses furieux naseaux de bélier…

Ahaha…Naseaux de bélier…J’avoue, il a un nez glouton. Mais arrête d’en parler, steup, car on va le croiser et je voudrais pas…

Quoi, lui rire au nez

Nous rîmes de plus belle, bras dessus, bras dessous. Michal riait toujours quelque octaves plus haut et plus longtemps que moi, afin d’être remarqué dans l’interminable file d’attente de ce bistrot plein à craquer.

Nous dûmes attendre quarante minutes au total: vingt sur le trottoir, puis vingt à l’intérieur. L’hôtesse finit par croiser avec soulagement nos regards appuyés qu’elle évitait jusqu’ici, en nous indiquant deux places libres près du comptoir. Michal hocha négativement la tête en me tenant fermement par le poignet. Il avait repéré Roch, qu’il pointa du doigt, signifiantà la serveuse que nous étions tous ensemble. Cette dernière nous y installa aussitôt.

Saluuuuut, gloussa Michal à l’attention de Roch, bon appétit. Ça m’a l’air pas mal tout ça!

Kora n’avait pas du tout envie de parler boulot à l’heure du déjeuner. Être vue par l’équipe ne lui posait pas de problème dès lors qu’elle n’avait pas à les voir de son côté. Elle ne voulait pas se forcer à être spirituelle, placer le bon mot au bon moment, rire à des blagues qu’elle ne comprenait pas ou s’intéresser à des anecdotes dont elle n’avait cure. Elle décida de ne prêter attention qu’au steak végétarien qu’elle venait de commander, en écoutant distraitement la conversation de Michal et Roch.

Le rire guttural qui emplit la salle la fit un moment lever la tête. Elle n’avait jamais vu Roch si jovial. Il écoutait Michal, avec un intérêt non feint, le buste tourné vers lui, tête légèrement inclinée. Michal déployait les talents de socialite que nous avions pu déjà apprécier en formation. Rien ne lui résistait, il aurait pu faire parler un mur s’il l’avait voulu, ce dernier aurait trouvé , en retour, un moyen de lui répondre. Je me joins finalement à leur échange, par curiosité: sous leur anodin babillage, les deux flirtaient ouvertement, sans se soucier de moi.

Au moment de récupérer l’addition, en tête à tête avec Michal, je ne pus m’empêcher de lui rappeler l’existence de sa copine, Alice.

-T’inquiètes, nous sommes un couple ouvert. On a déjà prévu de se marier dans 5 ans et d’avoir au moins 3 enfants et un pavillon en banlieue, la totale. D’ici là, nous vivons en hédonistes sans nous priver de quoi que ce soit. Esprit libre, tu vois le délire…Et puis Roch est trop chou. Quitte à se sacrifier pour la bonne cause sur l’autel de la promotion canapé, je préfère que ce soit avec un beau petit lot comme lui…

Je ne me sentis plus le droit de lui faire le moindre reproche après que la serveuse eut annoncé le montant débité de sa carte bleue :

147 euros, s’il vous plait.

Merci, lui soufflai-je, gênée.

-T’inquiète, c’est avec plaisir. Et maintenant, retournons au paradis des harpies.

Magguy était déjà, pauvre enfant, en train de charbonner. Elle profita d’un moment d’inattention de la Diva pour me glisser un post-it dans la poche. Le numéro de téléphone de Roquette, qu’elle avait réussi à obtenir aux ressources humaines.

Il n’y avait toujours aucune trace de Roquette, nulle part dans la boite Nous ne savions pas dans quel service elle avait été affectée. Maguy s’était vaguement renseignée, avec l’habituelle mollesse qu’on lui connaissait, mais non sans efficacité.

Elle ne marqua cependant pas la moindre volonté d’aller plus loin dans ses investigations ou de copier le numéro de Roquette, de son côté. La Diva mobilisait toute son énergie et attention, avec ses vagissements de nouveau-né sous acide.

Je me questionnais parfois sur cette nécessité absolue de considérer chaque mystère non résolu comme une requête subliminale de l’univers à mon attention. Je n’appréciais pas vraiment la compagnie de Roquette mais je l’avais prise sous mon aile pendant la formation et je voulais savoir ce qu’elle était devenue.

Michal, tout à sa nouvelle conquête, s’en foutait.

Où était Roquette? J’étais bien la seule à m’en soucier.

Je ressentis le besoin, dans les semaines qui suivirent la prise de poste d’avoir un peu plus d’autonomie dans mes fonctions. Et puisque je ne pouvais y prétendre au bureau, je décidai de mettre à profit les remarques et conseils de Maya sur la nécessité d’incarner un personnage différent au travail, qui correspondrait davantage aux exigences du métier, non du point de vue des compétences, mais du tempérament. Et alors que je me penchai sur mon clavier pour faire la liste des qualités que j’avais déjà et celles qui me restait à acquérir, mes doigts se mirent à voler de touche en touche, et à créer le personnage de Bérénice, mon alter-ego imaginaire.

Bérénice était tout ce que je n’étais pas, et que je n’aurai pu être, même en m’y appliquant jour et nuit : encore plus cassante que toutes les langues de vipères du bureau réunies, miss crotale en personne. J’empruntais deux ou trois traits de caractère de Michal, tout en m’inspirant des crachats de feu de Jacqueline, notre ancienne formatrice.

Je n’éprouvais absolument aucun scrupule à accentuer les défauts de l’un et caricaturer les expressions de l’autre afin de donner vie à un personnage sur lequel moi seule, en demiurge absolu de la page blanche, avait autorité. Je m’enivrai au fil des jours de cette totale liberté de création en laissant Bérénice faire les pires cabrioles et improbables audaces, au gré de mon inspiration. Nous étions puissantes.

Rassemblant mon fragile courage à deux mains, et en m’appuyant sur l’irrésistible assurance de Bérénice, personnage plus vraie que nature, je déposai mon essai sur le bureau de Roch. Bien en évidence.

Son entrée fut fracassante!

« Ne me demandez pas pourquoi ma brillantissime créatrice se cache derrière mon ego-surmesure, taillé à la hauteur d’ambitions que ne limite pas l’esprit humain, si étroitement cartésien…je n’ai jamais compris.

Je ne suis jamais à court d’idées. J’adore parler, surtout de moi, sujet passionnant et inépuisable. Je suis loquace, dit-on. Cocasse, dites-vous… peut-être à mes dépens alors. On ne blague jamais avec une carriériste dont les dents menacent à tout moment de perforer un fragile plancher. Cette volubilité rencontre cependant parfois certains obstacles.

La première fois que j’ai été confrontée à une page blanche, on m’avait assigné l’ingrate tâche de répondre aux lourdes questions existentielles portant sur les désordres capillaires de ménagères qui promènent leurs grosses cuisses moulées dans des caleçons aux fleurs encore plus grosses dans les rayons vides de supermarchés perdus en zone péri-urbaine, en poussant des caddies surchargés de douteux produits industriels.

Or, il existe une faille spatio- temporelle dans ces contrées sauvages, dont le difficile accès nécessite peut-être un passeport ou au moins un visa, et dans lesquels les méandres de mon imagination, tout comme l’eau courante, les bars branchés et le bon goût ne s’aventurent jamais.

Slalomer lascivement entre les bureaux de la salle de rédaction, juchée sur des talons de 12, une redoutable arme que je ne dégaine tel un sniper qu’en cas de menace imminente, préférant en général le confort pantouflard de ceux de 10, relève du grand art.

Mais utiliser cet art consumé pour contourner des missions aussi ingrates que découvrir toutes les fonctionnalités de la machine à café, est un chef d’œuvre assumé, signé et breveté.

Je n’ai cure du cliquetis rageux sur leur clavier lorsque je passe avec la nonchalance du black mamba, près de leurs trop larges bureaux, disposés en hostiles tranchées au sein de l’open space. Et au-dessus leurs mines renfrognées, aux naseaux dilatés desquels émane parfois la même fumée que celle d’antiques dragons.

Mon autre arme infaillible est le 30cm. De tissu.

Demandez-leur donc pourquoi elles ne me réquisitionnent plus, pour aller chercher, toutes les deux minutes l’encas qu’elle pourrait se faire livrer par capsule autonome….La petite jupe japonisante noire.

Pourquoi se sont -elle mise à aller prendre toute seules, leurs cafés, comme les grandes filles qu’elles n’ ont jamais cessé d’être….la petite jupe en latex rouge.

Suis-je jolie?

Tiens, je ne me suis jamais posée la question : ce sera à vous d’ en décider. Et que vous en conveniez ou non, ça ne change rien au chemin que je suis bien décidé à tracer, du haut de mes interminables jambes que vous adorerez détester, dans votre salle de rédaction.

Je suis Bérénice, dite Berenayece et je décline toute responsabilité de l’horripilante représentation que l’imagination débridée de ma créatrice vous donnera de moi.

Autrement dit, je suis en roue libre préparez-vous à tous les excès.

Bérénice

QUI A POSE CETTE DAUBE SUR MON BUREAU!!!!!, hurla Roch, de l’autre bout de la pièce.

J’accourrai auprès de lui. Je m’étais naïvement refugiée à la machine à café, attendant le moment fatidique où il aurait posé les yeux sur l’irrésistible Bérénice. Sur mon texte.

En fait, notre entrée se fracassa nette sur les premières marches de l’autel du succès : elle atterrit dans la corbeille à papier de Roch, qui me réprimanda pour mon manque d’attention.

Je te prierai d’être plus vigilante, à l’avenir. Ne laisse plus personne s’approcher de mon bureau. Qui sait ce qu’une personne capable de pondre un tel torchon, a pu laisser comme autre merde sur notre bureau. Oui, ma chère « Notre » bureau! Tu en es donc à présent, aussi responsable que moi….On devrait bruler ce papier…non, mais qui utilise encore du papier, ces nids à bactéries et microbes de nos jours. Pas du tout écolo en plus! Pfff!

Je rentrai chez moi complétement dépitée, sans me douter que la journée pouvait être pire qu’elle ne l’avait été jusqu’ici.

Skye, ma petite sœur qui rencontrait un succès commercial croissant, sur la métasphère tout en étant major de sa promotion au lycée avec une année d’avance, avait envahi le salon, y déversant sa bruyante et délurée équipe de captation holographique en live. Les éclairages surchauffaient la pièce, tandis que les équipements et techniciens l’encombraient sans égard pour ceux qui vivaient sur ces lieux. Le salon donnait sur une cuisine américaine et un patio verdoyant, dans lequel j’aimais me reposer lorsque l’univers entier me renvoyait à mon infinitésimal insignifiance. Mais il était impossible d’y accéder.

Skye, …Eh oh Skye…. » tentai-je de l’interpeller en vain, alors qu’elle ébrouait de dos, sa longue chevelure brune dont les extrémités balayaient le bas du dos. La séance de divination virtuelle de Skye, allait commencer.

J’avais d’abord regardé d’un air assez dubitatif les supposées qualités extra-lucides de ma sœur. Les prédictions de Skye s’avéraient être insuffisamment approximatives pour être considérées comme fausses. Se pouvait-il qu’elle ait en effet hérité d’un réel pouvoir de divination?

Notre bisaïeule recevait des visites des quatre coins du pays, de femmes éplorées souhaitant connaitre la durée des escapades infidèles de leurs époux ou d’aventuriers désargentés, curieux de découvrir les secteurs futurs les plus porteurs.

Et puis, il y eut cette frêle jeune fille au poil rare, et dont la prédiction fut sa place sur la première marche d’un podium olympique, une médaille en or autour du cou. Aussi à l’aise sous le crépitement des flashs et le brouhaha des journalistes, qu’elle n’était embarrassée avec son propre corps au moment de la prédiction.

Ah bon, lui avait répondu Shauna (c’était son prénom). Vous êtes certaine qu’il s’agit bien de moi?

Mais oui, vous dis-je, avait retorqué Skye, ne cherchant pas à masquer son agacement. Ils ont dit que vous étiez la plus rapide sur le 100m. Et parlez de moi lors de l’interview surtout. Je ne vous ai pas « vu » parler de moi, ce qui est assez ingrat. Parlez de moi!

Ah bon, moi, une sportive de haut niveau? Mais j’ai une scoliose et un genou droit dont les ligaments sont….

Skye coupa la communication holographique, en levant les yeux au ciel, d’impatience.

Quelques temps plus tard, une nouvelle discipline apparut sur métanet, l’internet quantique. Les adolescents en raffolaient, les adulescents encore plus et les challenges se multipliaient. Les parents dont le cœur s’arrêtait de battre quand leurs enfants enfourchaient les trottinettes lévitantes qui avaient multiplié le nombre d’accidents, parfois mortels, avaient retrouvé un rythme cardiaque à peu près normal grâce au Slowtrott.

Des clubs sportifs de Slowtrott se mirent à pulluler dans toutes les villes de la région. Une licence de slowtrott avec classement des meilleurs joueurs du pays précéda de peu l’apparition de cette discipline aux championnats du monde, puis aux jeux Olympiques. Déjà, les plus grandes nations se disputaient les meilleurs joueurs au classement mondial.

Shauna Bonsitte les surpassait tous, survolant les épreuves avec une patience acharnée de tortue sous acide. Elle multiplia les apparitions télé, suite à sa médaille d’or aux J.O.

La prédiction de Skye s’était réalisée: elle était en effet la plus rapide des athlètes de la discipline la plus lente des J.O de cette Edition. Le Slow-trot (la bonne orthographe) consistait à réaliser une certaine distance à pied joint sur une trottinette mécanique, avec comme seule force de propulsion de légers à-coups en fléchissant les genoux (définition de Shauna).

Lors d’une de ses interviews depuis le salon virtuel d’où les usagers pouvaient s’essayer à la pratique, une journaliste de l’édition régionale de Spot-intervision 27 présentant Shauna Bonsitte comme un jeune prodige de 15 ans. Elle lui demanda, avec le plus grand sérieux, quelles étaient les qualités requises pour atteindre un tel niveau d’excellence dans la gestion de la lenteur :

C’est un sport qui demande beaucoup de concentration et de détermination, vous savez. Parfois sur ma trottinette- qui est mécanique comme vous le savez, donc à l’ancienne hein- ben, quand il me reste encore 50m à parcourir, je pense à ma liste de courses. Ça fait passer le temps plus vite. Je vous présente ma plus grande fan….

Skye, qui était comme moi devant l’écran suspendu, avait tendu l’oreille à ce moment-là, tandis qu’une femme courte, trapue et étrangement couverte, prenait place aux cotes de Shauna.

Voici ma mère, poursuivit Shauna, elle ne rate aucun de mes entrainements. Elle vient toujours avec sa boite à tricoter. Elle vient de finir son 3e lot d’écharpes en véritable laine de mouton, regardez moi ça, si c’est pas beau? On a pensé les labelliser, et en faire des produits dérivés Slow-Trot car un récent sondage a prouvé que le tricot était un peu au Slow-trot ce qu’est le pop-corn au cinéma. Du coup, ça serait bien que votre chaine…

Les américains font aujourd’hui du relais sur cette discipline, l’interrompit brusquement la présentatrice en lui retirant aussitôt le micro, Est-ce que vous pensez que la France et l’état fédéral de Parthes y viendront bientôt?

Pourquoi pas…Mais la difficulté est de trouver de très bons coéquipiers. J’avais commencé à m’entrainer avec une copine de lycée qui avait d’assez bonnes performances. Mais elle s’est faite attraper par la police après un vol à l’étalage, alors qu’elle s’enfuyait en slow-trottant. Elle aurait mieux fait de filer à pied.

Euh…merci, dit la journaliste, manifestement catastrophée par l’inattendue réponse de Shauna. On rends l’antenne.

Skye avait, ce jour-là, éteint rageusement l’écran holographique qui nous avait suivi de la cuisine à la salle à manger, où nous venions de nous poser.

Je le savais, cette bécasse n’a même pas parlé de moi. On m’y reprendra à vouloir aider les gens

-Aider, c’est vite dit. Elle t’a payé, lui rappelai-je. Je te signale que ton appli est tout sauf une entreprise philanthrope.

Tu te trompes. Je l’ai aidé, et on peut être philanthrope ET faire du profit. Mes tarifs sont très abordables pour ne pas dire solidaires.

Le dernier mot m’arracha un sourire. Le concept de solidarité chez ma sœur ne se dissociait pas de celui de buzz: une chaine la conduisant solidairement jusqu’aux sommets de la célébrité. Fine stratège, elle sût profiter de cette exposition médiatique pour gagner encore davantage en popularité, et engagea une équipe de bénévoles afin de gérer son image holographique sur les différentes plateformes métasphériques sur lesquelles elle présentait son offre, tout en y assurant des consultations en réalité augmentée.

Son activité avait très vite été monétisée grâce à la densité immédiate du Traffic, et ensuite accrue via certains placements de produits et contenus publicitaires judicieux. Les encarts invisibles, ceux qui étaient omniprésents et en filigrane dans toutes images holographiques étaient les plus couteux. Indétectable à l’œil et à l’oreille, ils avaient été conçus par une nouvelle branche du marketing, le marketing subliminal, et présentait l’avantage de répondre aux besoins des consommateurs ne supportant plus l’irruption intempestive de publicités ostentatoires dans leur quotidien, tout en anticipant les desideratas des annonceurs, dont la préoccupation première était de faire connaitre leurs produits. Même de façon subliminale.

Je soupçonnais Skye et son équipe d’avoir eu recours à ces pratiques que nos parents réprouvaient. Le cerveau était le nouvel eldorado de ce siècle et des études présentaient des taux de conversion 30 à 40% supérieure à la publicité classique, pour la publicité subliminale par suggestion cognitive: les zones du cerveau activés lors de cette transmission « silencieuse » retenait davantage, et plus longtemps, le message transmis.

Je n’étais, qui plus est, toujours pas convaincue des dons de divination de ma sœur, ni même de la véracité de ses prémonitions. Mais le fait est que les gens, eux, y croyaient.

Aussi, fus-je à peine surprise, l’indignation ayant pris le pas, d’entendre, le lendemain , à la machine à café, deux secrétaires de rédactions échanger autour de l’ holoplace de ma petite sœur. Des athlètes beaufs, des starlettes has-been, des gigolos sur le retour, passe encore, mais deux très sérieuses et prometteuses professionnelles d’un prestigieux média…Je le pris comme une offense toute personnelle.

Alors t’as réussi à avoir un rendez-vous avec SILN« Sky-is no-a-limit »?

Oui!!!!

Mais c’est pas possible, comment tu as fait? Je n’en ai pas avant trois mois….Chaque fois que je me connecte sur le métanet, et que j’essaie de me projeter dans l’holoplace de SILN, ça me propose des dates ultérieures, j’ai fini par renoncer à la possibilité de la rencontrer avant noël prochain!

Ben, c’est simple. J’ai essayé la nuit, pendant que tout le monde dort. Et j’ai essayé plusieurs fois, en comptant sur la vitesse de calcul du serveur pour avoir un rendez-vous plus proche à chaque tentative.

Pas bête! Je crois que je vais faire pareil! Ses prédictions sont trop top!!! Qui se soucie qu’ elles soient vraies? On s’interesse plus à ses cheveux!

– Ses cheveux sont déments, t’as vu les chignons d’inspiration rétro-nippone qu’elle se fait? J’adoooore

Toute cette affaire n’aurait pas du tout amusé nos parents, dont l’intransigeance n’était plus à démontrer.

Nous avions la chance d’avoir des parents, bien plus éveillés qu’ils n’étaient érudits. L’érudition correspond généralement au capital de connaissances atteint par une civilisation à un instant T, et auquel un individu a accès pour peu qu’il soit un peu curieux. Des siècles de civilisation et de progrès technologiques et scientifiques nous avaient amenés à un certain niveau d’érudition, affirmaient-ils. Un niveau encore jamais atteint, les dernières décennies ayant changé les rapports de l’homme à son environnement, à une vitesse vertigineuse sans retour possible en arrière.

La révolution numérique, grâce à l’avènement d’internet, et en particulier l’internet quantique, avaient rendu la consultation et le partage de communs de connaissances, accessible au plus grand nombre sur la planète, à une vitesse plutôt vertigineuse. Or, comme nos parents aimaient à le rappeler, l’érudition accessible n’était en rien l’état de connaissances réelles dont disposait le monde, puisqu’une partie d’entre elles étaient volontairement cachées à l’opinion publique.

Nos parents faisaient en effet partie de la catégorie grandissante de personnes, pensant que de nombreuses innovations scientifiques étaient passées directement des laboratoires de recherches à la sphère privée des cartels industrialo-militaires, sans transiter par la sphère publique. Raison pour laquelle le grand public, dindon de la farce, n’en avait jamais eu vent.

Mon père notamment affirmait que ces travaux étaient financés par des entreprises privées, qui les protégeaient jalousement grâce à une armée d’avocats zélés, aux cœurs secs et atrophiés, ainsi qu’une muraille infranchissable d’ opaques brevets et sombres licences de propriété. Mon père avait toujours eu un don pour les images dont la force évocatrice résidait dans la provocation.

Ces « égarements lucides » leur avaient néanmoins permis de pressentir le succès commercial de l’ Implanto bien avant sa mise sur le marché.

Nos parents avaient recoupé les signalements de nombreux lanceurs d’alerte entre les années 2000 et 2035, faisant état de phénomènes étranges, comme des sons intracrâniens qu’eux seuls entendaient. Une forme d’invasion auditive interne qui les emprisonnait dans une geôle invisible et que les médecins et psychiatres, souvent complices, diagnostiquaient volontairement comme de la schizophrénie.

Ces lanceurs d’alerte, traités alors comme des pestiférés et des malades, se disaient persécutés au quotidien par des voix les insultants, les rabaissant et se moquant d’eux, une méthode Coué inversée ayant pour but de les détruire psychiquement et les isoler socialement.

Il s’agissait presque de conditions de détention identiques à celles de prisonniers à ciel ouvert, entre coercition mentale et hypersurveillance continuelle. De nombreuses dénonciations de ces cybertortures, balayées par la censure et le discrédit qui sévissaient alors sur « les complotistes », et de multiples dossiers concernant des essais sur des cibles non-consensuelles, avaient parfois fuité, en dépit de la lourde omerta qui les entourait.

Ces phénomènes furent, peu à peu connus, suite à l’amoncellement de rapports alarmants qui atterrirent sur les bureaux de l’ONU, sous le terme générique de cybertorture. Le terme Cyber faisant référence non au numérique de l’époque, mais à l’ensemble des technologies convergentes, comme les biotechnologies, les neurosciences, les l’interface cerveau-machine en informatique, les sciences cognitives, qui annonçaient l’avènement de l’intelligence artificielle, mis au service de la torture.

Skye et moi avions souvent soupçonné nos parents d’avoir fait partie du lot des victimes tant leur répulsion à l’égard de cette technologie, l’Implanto, était épidermique.

Nous avions essayé de les faire parler de cette période, en vain.

Maman, tu sais comment c’était avant l’implanto? Est-ce qu’il y’a vraiment un rapport entre cette technologie et les gens qui disaient être victimes de torture cérébrale, à l’époque ?

C’était des cobayes, ma chérie. Ils étaient victimes pour la majeure partie d’entre eux, d’expériences médicales non-consensuelles comme celles dont votre professeur vous a parlé, sous l’Allemagne nazi.

Mais je ne comprends pas, c’était pas une période de guerre, en tout cas pas à Pax, pas Odysséa et certainement pas en France…

– Ce n’était pas une guerre formelle, mais une période de grande corruption, qui a entrainé une guerre larvée, souterraine. Des armes confidentielles et dangereuses circulaient dans les réseaux criminels. Ça allait du petit gang local au cartel organisé en empire, couverts par des politiciens véreux, policiers corrompus, médecins criminels, institutions dévoyées…Ces armes et ce système ont fait beaucoup de mal, détruit de nombreuses vies, parfois des familles entières.

Et toi maman, tu as été victime de ces criminels? toi ou papa…?

Oh tu sais, à un moment, le niveau de corruption était tel ici que nous avons tous été plus ou moins victimes de ce système. Victimes ou collaborateurs, pour certains. Les gens l’utilisaient pour se débarrasser de rivaux économiques. Des maris jaloux et trompés punissaient ainsi leurs femmes. On écartait n’importe quel libre-penseur de cette manière. Il n’y avait aucun contrôle. C’était une époque fasciste aux allures démocratiques…

Ca devait être difficile. J’arrive même pas à imaginer comment on a pu autoriser des gens à entrer dans l’esprit de quelqu’un sans son autorisation, alors qu’entrer dans une maison ou dans un corps sans y avoir été invité est condamné…c’est bizarre, je sais pas!

Ouais, c’est fou de se dire ça aujourd’hui où la moindre intrusion cérébrale nécessite des protocoles bien définies et un encadrement juridique, mais ça a été le cas à une époque. C’était un double instrument de torture : A la fois physique et mental, mais aussi institutionnel car les cibles qui s’en plaignaient étaient injustement enfermées. C’est pourquoi votre père et moi sommes très suspicieux quant à l’implanto. C’est pas si anodin que ça. Nous préférons préserver votre intégrité physique le plus longtemps possible.

Les informations que nous obtenions d’eux étaient parcellaires et lacunaires. Nous les complétions par ce qu’on nous enseignait à l’école, ou en marge. Nous apprîmes ainsi que de nombreux groupes d’activistes s’étaient organisés et avaient exigé des gouvernements mondiaux, une législation encadrant l’utilisation de ces neuro-armes, qu’elles soient acoustiques, électromagnétiques ou à énergie dirigée, afin de protéger la société civile de cette dangereuse criminalité souterraine.

Ce fut un immense scandale mêlant politiques, magistrats, institutions policière et militaires, qui poussa enfin les dirigeants mondiaux, sous la pression de citoyens sortis de leur léthargie, dans un inattendu etsalutaire sursaut démocratique, à enfin légiférer sur cette question et protéger, a minima, leurs populations.

Peu à peu les troubles « de santé mentale» des « cobayes humains » cessèrent. Cet arrêt coïncida, comme par le plus grand des hasards avec l’apparition « officielle » des premières technologies de neuro-communications, dont l’implanto était la dernière génération.

L’implanto, optimisé par la réalité augmentée et ses hologrammes, permettait la lecture de pensée de son interlocuteur. La communication était d’autant plus fluide, rapide et précise, que le message était pris à la source. Il est difficile de dire si cette percée technologique avait accompagné la transformation sociétale, ou crée les conditions de son émergence, mais le rapport à la communication en avaient été complétement bouleversé. Les gens n’avaient plus besoin d’ouvrir la bouche pour se parler, et pourtant les silences n’avaient jamais été aussi bruyants, voire cacophoniques.

Des ThinkShare, des réunions en distanciel ne reposant que sur des échanges cérébraux étaient organisés, en entreprise. Les professeurs, surtout dans le supérieur, privilégiaient de plus en plus ce mode d’interactions avec leurs élèves, sur le principe du savoir augmentée et téléchargeables des benesciencias.

Des conférences, appelés Forums de pensées, s’organisaient via plateforme holographique, comme jadis se tenaient des réunions tupperware de vente pyramidale dans les salons.

On pouvait désactiver la fonction Implanto, mais la plupart des gens, comme pour l’Iphone jadis et sa tyrannie de l’image, ne le faisaient jamais.

Qui eut cru que le son serait aussi addictif que l’image ? Les gens prirent l’habitude d’être très vite, toujours en lien. Certains oubliaient même d’éteindre leur implanto avant d’aller dormir. Ce qui favorisa l’apparition de certains troubles du sommeil, et du langage.

Il est vrai que l’implanto avait été un progrès technologique sans précèdent, et dont la portée équivalait au moins à celle de l’invention de l’écriture à une époque, puis de l’imprimerie, à une autre.

Au-delà du langage, et du lien que celui-ci entretenait avec la cognition et la communication, la société s’était elle aussi repensée, et réinventée au prisme de cette innovation. Il n’existait quasiment plus, grâce à la fulgurance des calculs de conversion, de barrière de la langue. Y compris pour les sourds-muets, le langage des signes étant tombé en désuétude.

Et bien que ce soit une technologie très encadrée, avec une haute sécurité cryptoquantique contre toute forme de biohacking, et que les intrusions non autorisées de la pensée étaient aussi lourdement sanctionnées que des viols, nos parents auraient préféré mourir immédiatement foudroyés plutôt que de céder à la pression sociétale autour de l’Implanto.

Les bureaux de Trend’Art n’échappait pas à la règle, et la plupart des réunions, par souci d’économie et de temps, se tenait sur les habituelles plateformes holographiques, compatibles avec l’ implanto. Aussi, en tant que non-implantée dans le monde de l’entreprise, j’avais parfois l’impression d’être dans une situation de handicap encore plus grande que ne l’aurait été un sourd-muet au siècle dernier.

Je n’étais informée qu’en dernier, lorsque l’information apparaissait sur les autres supports de communication interne, du rendu des réunions dont mon étage était malheureusement féru : la réunionite diarrhéique. Le mal contagieux du siècle!

Je m’agrippais parfois, avec un désespoir non feint à la manche de Michal, qui détachait un à un, mes doigts de leur étreinte crispé afin de regagner la vaporeuse nébuleuse mentale de leurs échanges cérébraux. Je ne détestais jamais autant mes parents que dans ces moments-là!

Un jour, je décidai de mettre à profit mon éviction sociale afin de prendre des nouvelles de Roquette, supposément exilée à l’aile ouest du bâtiment voisin : -« Au 5éme, dernière porte en partant de la droite » me précisa-t-on enfin, au 3é bureau que je venais d’inspecter.

Dans le sombre bureau des affaires générales que je pénétrai précautionneusement, je ne vis qu’une montagne de fournitures de bureaux, ne cadrant pas avec l’idée que je me faisais de ce titre pompeux. « Affaires générales », à défaut de l’agent 007 version fashion week, un ersatz même lointain de Carrie Wells de FBI-portés-disparus, était au moins attendue.

Au lieu de ça, une dame sans âge, grise comme les murs dont son profil se détachait à peine, m’indiqua sans prendre la peine de me regarder que Roquette n’était pas là, et qu’elle était détachée auprès d’une entreprise partenaire, DOLEO.

Vous n’avez qu’à la contacter via implanto, c’est bien votre truc à vous les jeunes, non….Ah suis-je bête, la pauvre enfant a une malformation qui empêche l’implantation. Ben faudra utiliser le bon vieux téléphone, ma petite. Ahaha, vous devez pas savoir de quoi je parle!

De toute façon, je ne comptais pas faire autrement, je suis pas implantée non plus.

Cette-fois, la dame leva la tête, pantoise et admirative :

Par choix?

Plutôt celui de mes parents.

Je vais vous dire, mon enfant : ils vous ont fait le plus beaux des cadeaux. Ils ont bien raison, vos parents.

Tout à coup, elle avait cessé d’être suroccupée par sa méticuleuse gestion comptable et semblait toute disposée à converser au milieu de son capharnaüm d’objets hétéroclites.

Ok, désolée de vous avoir dérangé, madame, je vais l’appeler, me hâtai-je de dire, en reculant vers la sortie à grande enjambée.

Je gagnai l’ascenseur au plus vite, en composant le numéro de Roquette que j’avais obtenu au bureau précédent. Elle ne répondit pas, mais m’envoya aussitôt un message.

« Hello biquette, j’ai reconnu ton profil. Je suis pas sur le site de Trend’Art. Je suis chez DOLEO, mais chut, c’est top-secret. N’en parle à personne. Je serai demain au bureau. On dejeune ensemble si tu veux, mais sans personne, juste toi et moi. J’ai quelques conseils d’ordre privé à te demander. Bises. »

Je lui répondis à l’affirmative, soulagée. Elle respirait. Nous avions beau ne pas avoir spécialement d’atomes crochus, j’avais besoin de savoir que la vie pulsait encore sous ses veines, et qu’elle était là, quelque part sur terre, à débiter ses habituelles conneries. Je me tenais d’ailleurs prête à les entendre stoïquement demain, puisque j’avais cherché moi-même, sans que quiconque ne me commissionne, à avoir de ses nouvelles. Je me gardai bien d’en parler à Michal qui m’aurait tué pour nous avoir rappelé à son bon souvenir.

Une large vitre donnait sur le côté droit de la porte métallique de l’ascenceur. Au delà de la vitre, l’aile opposé du batiment circulaire offrait une vue à la symétrie parfaite. Mon oeil, alors que je tournai la tête, fût attiré par le mouvement ondoyant de ce qui semblait être une large banderolle. Je déchiffrai à la volée les mots en immenses lettres capitales rouges sur fond blanc, « NOUS T’AIMONS ». Lorsque je ramenais mon visage vers la vitre, la fenêtre que j’avais cru voir grande ouverte, était close. La banderolle qui n’aurait pu être repliée en un si court laps de temps même à toute vitesse, avait complétement disparu. Aucune trace de vie en face. Pas le moindre mouvement. J’eus longtemps le sentiment étrange d’avoir assisté à quelque chose de bizarrre, mais sans preuve tangible comme un enregistrement visuel permettant un retour en arrière, il m’était impossible d’affirmer ou non, avoir halluciné.

Le lendemain, je rejoins Roquette sur le parvis de la place, et nous choisîmes par précaution de déjeuner dans un bistrot situé dans un arrondissement mitoyen afin de réduire les risques de croiser un membre du bureau. Nous fumes à peine installées qu’ elle me saisit les mains, et me remercia avec une emphase qui me mit un peu mal à l’aise.

Tu ne sais pas à quel point ça m’a touché que tu prennes de mes nouvelles. Surtout que nous n’avions pas accroché tant que ça. Je te remercie, ça me fait un bien fou de sortir un peu de tout ça…de voir des amies…je peux bien dire qu’on est amies, non ? J’oserai pas avec Michal, mais avec toi, c’est différent. Y’a qu’une amie qui se soucierai d’une autre comme tu l’as fait pour moi, pas vrai?

C’est rien ! Je m’inquiétais de pas te voir parmi nous, c’est normal. Je pense que tu en aurais fait autant…Dis moi, je vais te poser une question un peu curieuse mais est-ce que des gens ont l’habitude de déployer des banderoles depuis les fenêtres du dernier étage de l’aile droite du batiment en U, des gens comme des activistes ou manifestants par exemple?

– Ca m’étonnerait! Cette aile est condamnée depuis plusieurs mois et les fenêtres sont definitivement scellées, dans l’attente de travaux de démolition. Pourquoi?

Je n’insistai pas, bien que trés intriguée: Roquette ne pouvait m’apporter aucune réponse. Je recentrai donc notre échange sur elle.

– C’ est sans importance, oublie! Mais alors ,du coup, pourquoi t’es pas restée avec nous , au sein de la rédaction? Ca t’intéressait plus ?

Loin de là. J’aurai adoré, mais on m’a jugé plus utile ailleurs, sur une autre mission…

Aux affaires générales ????? Tu ne t’es quand même pas tapé toute cette sélection drastique, et une formation pour aller classer des fournitures dans un bureau à la limité de la vétusté, exilé au fin fond du monde…J’ai traversé tellement de couloirs que j’étais même plus certaine d’être à Odysséa, en y arrivant. Ca te plait, vraiment ? Tu ne dois pas te laisser discriminer, tu le sais…je t’aiderai si c’est le cas! il existe des outils pour comb….

Ce n’est pas de la discrimination, mais une couverture…pour un programme expérimental et inclusif, au contraire!

Roquette avait baissé la voix, et la tête dans la foulée. Elle parlait à quelques centimètres de la table, à immédiate proximité de son plat de pâtes au saumon. Puis me faisant signe de me rapprocher, elle ajouta :

Ca doit rester entre toi et moi, mais on m’a confié une mission de la plus grande importance. C’est la raison pour laquelle je fais de fréquents allers-retours entre Trend’Art et Maison Doleo. Techniquement, je n’ai pas le droit d’en parler, mais si tu me poses des questions et que j’y réponde à l’affirmative ou la négative, ce n’est pas comme si j’avais trahis mon informelle fiche de poste. Si tu vois ce que je veux dire!

Ok, répondis-je, tout à coup mobilisée vers ce nouveau challenge qui piquait ma curiosité, allons-y…alors, est ce que tu dois rapprocher Trend’Art et Maison Doleo qui sont deux entités rivales ?

Roquette hocha la tête entre deux bouchées pleines. Je poursuivais :

Maison Doleo couvre les défilés, les fashions week, l’actu des stylistes, photographes et mannequins, bref le monde de la mode….alors que Trend’Art est un magazine plus généraliste. Est-ce qu’il ne s’agirait pas d’une collaboration pour avoir ces deux aspects du métier, en un seul ?

Roquette hocha la tête, manquant de s’étouffer. Je lui servis un verre d’eau, qu’elle but aussitôt. Je continuai sur ma lancée :

Cette collaboration doit etre secrète ? Mais pourquoi ? Ca en revanche, je ne comprends pas trop pourquoi…

Roquette m’interrompis impatiemment :

Elle doit rester secrète parce qu’elle est encore expérimentale. Ma mission, superviser l’entrée d’un investisseur, est un prétexte en quelque sorte. L’avancée est ailleurs et elle concerne les personnes comme moi, et comme toi aussi d’ailleurs, les non-implantées…Tu sais qu’on nous voit, comme des handicapées. C’est un peu « touchy », tu vois….Mais en revanche si ça fonctionne, à terme, y’a pas meilleure…

Elle suspendit sa phrase pour ne pas complétement trahir la probable clause de confidentialité de son contrat.

…Y’a pas meilleure PUBLICITE !!!, complétai-je triomphalement.

Chut, pas si fort, me réprimanda-t-elle avec désapprobation, tu veux pas un haut-parleur non plus ?

Oups, désolée. Je comprends mieux à présent pourquoi tu ne voulais pas que ça se sache pour l’instant, mais du coup, pourquoi t’ont-ils choisi, spécifiquement « toi » ?

Roquette fronça les sourcils, mi suspicieuse, mi vexée…

Comment ça, moi ?! Et pourquoi pas moi? Hum…je ne comprends pas bien le sens de ta question!

Non, je voulais juste mieux comprendre le contenu de tes missions. Désolée.

Ma réponse la rassura :

Ah ok, ben en fait, je suis détachée auprès de Fabrizzio Di Mattei….

Carrément ? L’héritier de Maison Doleo ?

Oui, ils ont préféré me confier cette mission pour des raisons qui leur sont propres. Moi, je fais juste ce que j’ai à faire, sans me poser de questions. Je vais aux réunions, je fais des comptes-rendus que je transmets à Mr Di Mattei.

Et tu l’as déjà rencontré ?

Oui, une fois. Mais il n’est jamais là, tu sais. C’est pourquoi je le remplace aux réunions. Je suis un peu ses yeux et ses oreilles…Ce qui est assez cocasse quand on sait que je n’ai pas implanto.

Oui, bon, moi non plus. On en meurt pas….hein! La preuve!

Roquette me regarda avec la plus grande commisération et prit mes mains dans les siennes.

Je sais. C’est pourquoi nous sommes si proches. Notre handicap nous rapproche.

Je ne relevai même pas la remarque, sur l’ instant. Mais plus tard, dans la journée, je la retournai dans tous les sens, sentant qu’un requin était planqué quelque part sous un gravier. Quelque chose ne collait pas.

Pourquoi Roquette, une jeune femme très sympathique, mais dont l’absence de vivacité d’esprit était connue de tous, se tenait-elle à la table de si importantes négociations, en représentant le numéro 1 de Maison Doleo, qui plus est ?

Ils ne pouvaient ignorer le fait qu’elle ne soit pas implantée, et donc dans l’incapacité de participer complétement aux réunions…ce qui était aussi mon cas, du reste ! Se pourrait-il qu’elle ait été choisie spécifiquement pour ces traits distinctifs, dans un but autre que la démarche inclusive annoncée ?

Je rentrai directement à la maison, en déclinant la proposition de Michal et Alice, de passer un moment en terrasse. Roch s’était littéralement collé à eux, et il m’avait semblé avoir perçu un bref éclair rageur dans le regard de la douce Alice.

Une fois rentrée, je ne pris même pas la peine de passer par le salon, toujours occupé par les équipes survoltées de Skye, et me dirigeai tout droit dans ma chambre.

Mais comment s’organisaient Baissé, Doris et Oksana, les employées de Mama-Zen pour circuler dans tout ce foutoir. Je réalisai d’ailleurs que cela faisait un moment que je n’en avais croisé aucune, et que le bac à linge sale ne se désemplissait plus dans la salle de bain.

Je regardai mon téléphone : aucun message. Personne ne pensait à moi. Par un automatisme relevant quasiment du fétichisme régressif, j’écoutai un ancien message laissé par nos parents, il y’a quelques jours, quelques semaines ou quelques mois….qu’importe, au final ils n’étaient pas là.

« Coucou ma chérie, c’est maman. Comment allez-vous, toi et Skye ? J’espère que vous ne faites pas trop tourner vos nounous en bourriques, en particulier Baissé ! Rangez au moins vos chambres, ce ne sont pas des bonnes. Vous nous manquez énormément. Nous finissons encore cette tournée dans quelques villages, et nous rentrerons bientôt. Vous nous manquez tellement…Je vous embrasse fort, toi et ta sœur Skye. Veille sur elle, ou elle sur toi (rires)

Reste en ligne, papa veut te dire un mot… ». Hello, hello, mes deux petits gribouilles, je vous aime. Soyez aussi sages que vous le pouvez. On vous aime fort. A très vite ! » Bisous, bisous, à 3 on raccroche, 1, 2, … mouak, mouak »

Ma mère avait l’irrépressible besoin d’embrasser le combiné en mimant le bruitage exagéré d’une bise, en fin d’appel, tout comme elle avait instauré un ridicule décompte avant ce baiser lointain. C’était plus fort qu’elle. Le grotesque ne tuait pas, sinon nos parents auraient été décimé avec toute leur espèce, avant ma naissance. Même les nouveau-nés n’avaient plus de « nounous », mais des puéricultrices responsables. Et Gribouille était un dessin animé des années 70, peut-être en noir et blanc…voire même muet , qu’on ne passait plus que dans les irréductibles ciné Art et Essais, à la limite de l’activisme culturel.

Ils me manquaient néanmoins cruellement et j’aurais tout donné pour les serrer, là tout de suite, dans mes bras. Je m’endormis en pensant à eux, à leur amour chaud, tendre et enveloppant.

Je me réveillais le lendemain, en sursaut, avec l’impression de ne m’être assoupie que quelques minutes. Mon réveil n’avait, une fois encore, pas sonné.

Je cherchais un vêtement propre sans souci d’harmonie des couleurs ou de recherche stylistique. Les seuls que je trouvais étaient lamentablement froissés : un chemisier mauve fleuri, plus chiffonné que Doris dans ses mauvais jours. Impossible de trouver un jean ou un pantalon propre dans le linge jonchant, en vrac, le sol de la salle de bain. Idem dans les armoires, commodes et bac à linge.

Passant furtivement la tête par l’entrebâillement de la porte de la chambre de Skye, alors absente, je m’apprêtais à passer en revue sa garde-robe car si huit années nous séparaient, Skye était déjà plus grande que moi d’une bonne tête au moins, en plus d’être plus charpentée. Une main passa la porte avant moi, me présentant un pantalon noir en flanelle, assez chic, que je ne me souvenais pas avoir jamais vu. C’était aussi vrai pour cette main, jeune, ferme et manucurée. Je me jetai sur le vêtement que j’enfilais à toute vitesse avant de me tourner vers ma bienfaitrice, que je remerciai également.

C’est vraiment sympa, merci ! Mais…vous êtes qui ? Demandai-je, Mama-Zen ne nous a pas prévenu de l’arrivée d’une nouvelle nou…gouvernante!

Bérénice !

Je marquai une pause :

-Sans blague ! Quelle curieuse coïncidence, dis-je en souriant, comme c’est étrange !

C’est l’adjectif qu’on emploie le plus souvent pour me décrire.

Je la regardai avec défiance. Mama-Zen devait être vraiment débordée pour nous l’avoir envoyé. Nos parents ne l’auraient jamais choisi. Je n’eus cependant pas le temps de m’interroger davantage sur l’étrangeté de la situation, ni du drôle de choix de carrière de ce top-modèle slave en minijupe et hauts talons. Mes retards étaient devenus une règle et non plus une exception. Je risquais le renouvellement de ma place dans le programme.

Après avoir avalé à la hâte un jus de fruit, je quittais précipitamment les lieux pour finalement arriver au boulot en retard, malgré les dix minutes précédentes de sprint.

Rock hurla depuis son poste de travail :

Trente minutes de retard aujourd’hui. C’est Quinze de moins qu’hier. C’est bien, y’a du progrès. Tu seras peut-être à l’heure le jour de ton renvoi !

J’enlevai mon faux vison à motif léopard, et courus servilement récupérer sa tasse afin de la remplir.

Laisse tomber le café, j’en suis à mon 3é ! S’il fallait que je compte sur toi pour une tasse matinale, je pourrai aussi bien le cultiver et le moudre moi-même, ca irait plus vite ! Sinon, j’adore ton manteau, c’est une pure tuerie. Je le préfère au café, si tu vois ce que je veux dire…

Ouais, ben je vais quand même te faire une petite tassounette de plus, je sens que t’es pas bien réveillée, t’ es en train de rêver!

Rock avait beau râler, il ne commencerait pas à travailler avant une heure, comme la moitié du bureau du reste. C’était le moment de sa revue de presse, autrement dit le visionnage de plusieurs vidéos sans réel interet pour la ligne éditoriale du magazine, ni de lien direct avec ses articles en cours. Je lui tendis son café en contournant l’écran holographique en suspension.

Tu sais, tu peux le traverser. Ça ne risque strictement rien, dit-il en guise de remerciement.

Mais je faillis finalement laisser tomber la tasse sur ses cuisses, saisie par la surprise, peut-être même par un léger effroi. Là, à l’écran et depuis notre salon, Skye donnait une conférence TedEx interactive.

As-tu entendu parler de cette petite nana, mi-prophétesse, mi-neird ? Elle fait des prophéties qu’elle prétend tirer à la fois de fugaces intuitions, des prémonitions en quelque sorte et l’analyse cérébro-quantique que ses équipes font des données des usagers, issues de leur Implanto. Le croisement des deux permet d’avoir des prédictions dont l’exactitude avoisinent les 90% ! du jamais vu ! Le pire est qu’elle n’est même pas implantée la gamine, tu peux y croire…?! Ben oui, suis-je bête, toi non plus tu ne l’es pas !

Il éclata de rire en faisant tournoyer son siège. Me sentant défaillir, et ayant un besoin soudain et irrépressible de m’assoir, je me posai sur son accoudoir.

Ben faut pas te gêner…Là où il y’a de la gêne, y’a pas de plaisir!

Je l’écoutais à peine. Une voix féminine, familière sans être intime, rauque et suave à la fois, me tira de ma léthargie :

Je ne la trouve pas si télégénique que ça, ta sœur, dit-elle.

Bérénice !!!!! m’écriai-je, vraiment catastrophée cette fois, mais que faites-vous ici ?!

Attends…ta sœur ? coupa Rock en me dévisageant d’un œil neuf. Peut-être me regardai-t-il vraiment pour la première fois. Il faut absolument qu’on en reparle toi et moi, mais quand t’auras remis ton cerveau en mode ON. Béré est avec nous depuis trois semaines déjà. En stage d’obs, c’est bien ça, Béré ?

C’est bien ça, dit-elle en reposant sur le bureau de Rock la tasse qui avait failli tomber et qu’elle avait saisi au vol.

Elle précisa : – « Ce qui signifie que mes deux yeux sont les seuls organes que je suis supposée utiliser ici : pas de pieds pour d’incessants allers-retours entre deux étages, et pas de mains pour le café. Juste une jolie paire de yeux verts pour observer. »

Elle est drôle, tu trouves pas ?, ponctua Rock

Moyen, tempérai-je de mauvaise grâce.

Bérénice semblait connaitre tout le monde, ou plutôt nul ne semblait ignorer qui elle était. Elle saluait un tel d’un absurde sobriquet sans qu’il ne s’en offusque et claquait trois bises sonores à telle autre, réputée pour ne supporter personne à plus de quinze centimètres d’elle. J’assistai à des scènes surréalistes d’aisance et de familiarité :

Elle faisait des courses de chaises de bureau roulantes avec les autres membres du bureau, de la machine à café jusqu’au double ascenseur, depuis lesquels elle et ses concurrents accédaient au rez-de-chaussée. Il fallait ensuite faire le chemin inverse, en ayant fait tamponner sa main par l’hôtesse du hall d’accueil. Bérénice était imbattable, et tous y compris la Domi-la-diva et Sofia Kolza. Rock avait manqué par deux fois de gagner ! Domi-la-Diva, mauvaise perdante avait surchargé la pauvre Maguy de tâches ingrates, et pris le reste de son après-midi.

Je surpris, plus tard, Maguy avec Bérénice dans la salle des archives où cette dernière l’avait rejoint afin d’alléger sa charge monumentale de travail.

Tu devrais rire plus souvent Maguy, la vie n’est pas toujours facile, ni drôle. S’il faut attendre une occasion pour s’amuser, elle ne nous y invite jamais. C’est à nous de faire le premier pas vers la joie…

Maguy se cacha derrière son opulente frange. Je sursautai presque en voyant Bérénice les lui relever en chignon. Elle lui tendit ensuite une paire de créole et un gloss. Maguy hésita avant de les saisir, et enfiler gauchement les boucles d’oreilles, puis appliquer le gloss avec encore moins d’assurance.

Voilà ! Tu sais ce que disait Coco Chanel, ou Marylin Monroe, ou peu importe, n’importe qui de mort, ne pouvant contester ce que je dis, fera l’affaire…hum… ?

Non, répondit Maguy en gloussant…

Tout va tout de suite mieux avec le bon rouge à lèvres, et la bonne paire de boucles !

Ok, je veux bien te croire , mais ça n’enlève rien à mon actuel fardeau !

Bérénice balança la moitié des dossiers par-dessus la corbeille.

Et voilà ça de fait ! Le reste, on le partage à deux !

Mais…Mais…Tu connais pas Domi, toi ! Elle va…

Elle va quoi, râler un bon coup ! Ce qu’elle fait déjà que le travail soit fait ou non, qu’il soit bien exécuté ou balancé par-dessus une corbeille à papier…Ménage-toi autant que Domi se ménage. Tu pourras toujours avancer avec une graine de riz, et c’est à peu près le niveau de reconnaissance qu’elle te donne…une graine de riz, juste histoire de pas crever de faim et d’ingratitude.

Mais de quoi tu parles ?

C’est un conte populaire ancien, qui relate l’histoire d’un âne à qui son propriétaire ne donne qu’une graine de riz par jour à manger. Ça le tient suffisamment en vie pour qu’il accomplisse sa tâche…mais pas assez pour qu’il soit en bonne santé, et s’émancipe. Ne sois pas cet âne, Maguy-San !

Puis, en prenant l’accent japonais le plus médiocrement imité de tous les temps, Bérénice mima une posture bouddhiste et rajouta :

Le grand maitre Zheng a dit : « Si tu as faim…mange une pomme ! »

Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire depuis le secret de mon mirador.

Ah ben voilà, je me disais bien qu’on n’était pas seules Maguy…heureusement qu’il ne m’est pas venu à l’esprit de te rouler une galoche ! ESPIONNE !

J’étais juste venue te dire que j’allais rejoindre Roq…euh Diane à l’entrée du bâtiment voisin.

Je viens avec toi, répondit prestement Bérénice en sautant sur ses longues gambettes.

Elle se tourna rapidement vers Maguy, en lui rappelant de renvoyer Domi-la-Diva vers elle en cas de réclamation:

Je vais te la canaliser, moi, tu vas voir….elle va arrêter de diva-guer !

J’essayai tout le long du chemin de me débarrasser de Bérénice, mais elle semblait impossible à semer. Elle trouvait une parade à la moindre excuse, et lorsque je parvins après un bref sprint à refermer les portes de l’ascenseur sur elle….je la trouvais en bas, assise, ses longues jambes croisées, à m’attendre.

Mais comment t’as fait ?!!!

On y va? , dit-elle en déroulant avec la grâce d’un lierre grimpant sa silhouette élancée, et elle ceintura son bras autour du mien, décidée à m’accompagner à ce rendez-vous.

Nous rejoignîmes Roquette, qui commençait à s’impatienter. Sa colère redoubla lorsqu’elle nous vit, et je la soupçonnais d’utiliser notre retard mineur comme exutoire à la jalousie naturelle que provoquait généralement Bérénice, parmi la gente féminine. Cette magnifique blonde d’1m80, moulée dans un perfecto à col mao et une mini-jupe japonisante noire et juchée sur de hauts talons de créateur, ne passait pas inaperçue.

Mais c’était sans compter sur l’art consumée avec lequel Bérénice savait attirer la sympathie des gens.

Hello, tu dois être Diane…Je suis super contente de faire enfin ta connaissance.

Oui, répondis Roquette, gênée. Euh, moi aussi. Tu es ?

Bérénice ! J’ai manqué votre promotion JCD (Jeunes Créatifs de demain). Du coup, je suis un peu la stagiaire volante….Je vais là où il y’a besoin, et aujourd’hui, je suis Kora comme son ombre. Ca te dérange pas ?

Non, pas du tout, se radoucit-elle, toujours méfiante. Je propose qu’on se pose dix minutes dans le troquet d’à côté. L’heure de déjeuner étant passée, a priori, on n’y croisera personne.

Nous allâmes donc nous attabler autour de trois cafés et cinq cupcakes, exclusivement réservés à Bérénice qui les engloutissaient les uns derrière les autres. Roquette et moi, la regardions fascinées.

Mais comment tu fais, demanda Roquette en riant, où vont donc tes kilos ?

Ils sont flechés exclusivement en direction des seins et des fesses! C’est injuste :moi, j’en prends dix anarchiquement, rien qu’en posant les yeux sur une pâtisserie.

Si vous saviez depuis combien de temps je rêve de gouter à ces petits amas de sucres et de graisses saturés, surenchérit Bérénice, entre deux bouchées.

Je redirigeais notre entrevue vers son objet initial :

Alors , comment se passent tes réunions en ce moment, chez DOLEO ?

-Comment ça? Demanda Roquette en désignant silencieusement de la tête Bérénice

Ca va, la rassurai-je. Elle est cool, elle dira rien.

Ecoute, ça va super bien ! J’ai même pu échanger un peu avec Fabrizzio Di Mattei, le directeur de DOLEO. Il est très content de notre collab’ car il a toujours voulu donner à son entreprise une dimension RSE assez prégnante. Les non-implantés à l’heure du transhumanisme étant considérés comme des « handicapés », à tort selon lui, il a vraiment voulu me mettre en avant dès qu’il a appris ma « singularité ». Et ce nouvel investissement en est l’occasion parfaite. Ca me fait du bien, surtout que j’ai toujours manqué de confiance en moi…Pour une fois, je me sens valorisée.

Désolée de m’immiscer dans la discussion, mais Kora aussi n’est pas implantée, pourquoi pas elle ? demanda Bérénice la bouche pleine, et les pieds dans le plat.

J’en sais rien…Peut-être qu’ils ont vu, avec mon profil que je serai mieux à l’administratif qu’à la créa comme Kora. T’en penses quoi, Kora ?

La question aurait agacé Roquette en d’autres circonstances que celles-ci, qui n’aurait pas manqué d’exterioriser en des termes fleuris son mécontentement, mais attablée entre deux femmes qu’elles admiraient et considéraient comme des amies, elle en fût bouleversée.

Je restai silencieuse. Quelque chose me chiffonnait aussi dans toute cette affaire, sans que je ne parvienne à mettre vraiment le doigts dessus.

Tu m’as parlé d’un certain Mr Sagato, qui n’était ni de Trend’Art, ni de maison DOLEO. Tu peux m’en dire plus sur lui ? Il assiste à toutes les réunions, c’est bien ça ?

Oui, tout à fait. Mr Sagato est un investisseur d’Asie du Sud-Est, qui participe à l’ensemble des réunions, bien qu’il ne soit pas très loquace….

C’est bien ça le problème, nota Bérénice, il n’a pas besoin de parler, comme tous les autres du reste. Tu es la seule Diane, à avoir cette nécessité et obligation d’échanges par la parole. Les autres communiquent non-stop par Implanto, c’est une dimension de la réunion à laquelle tu n’as pas accès. Tu ne rends donc compte que d’une partie de la réunion, pas toute la réunion…au directeur de Doléo, Mr Di Mattei.

Roquette jetait vers moi des regards affolés, et agitant les mains, catastrophée.

Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas vraiment…

Tu es instrumentalisée!, ajoutai-je, soulagée de voir, enfin, le nuage d’incertitude se dissiper. Ils ont vendu ça en communication interne et externe, comme une opération de Responsabilité Societale des Entreprises envers des publics en difficulté, empêchés ou pseudo-handicapés, tout ce que tu veux… mais au fond, il s’agit juste de tractations officieuses, allant bien au-delà d’un simple investissement.

Tu penses à de l’actionnariat?, demanda Bérénice ?

Ca pourrait être le cas, en effet. La prochaine réunion a lieu quand ? m’enquis-je auprès de Roquette.

Je n’ai pas mon agenda sur moi, mais je t’envoie ça dès que je suis à mon poste de travail.

Il faudrait qu’une personne de confiance, une personne implantée t’y accompagne sans attirer leur méfiance, Ajouta Bérénice…Et je propose que ça soit moi !

Certainement pas ! m’exclamai-je, avec le soutien de Roquette qui secouant négativement la tête, avait perdu la langue, mais pas la raison.

Ah bon, et pourquoi ?

Parce que tu attirerais même l’attention d’un aveugle, mort et enterré. Ouais, tu pourrais bien le ramener à la vie, alors l’équipe de dirigeants composée à 70% de mâles tout à fait fonctionnels, euh…non, merci, ça va aller !

Est-ce que je t’ai pas prouvé mes grandes capacités d’adaptation aujourd’hui, Kora ? Tu l’as vu la Domi chevaucher sa chaise comme un pur-sang? Bon alors, laissez-moi vous aider sur ce coup. Croyez-moi, je serai indétectable. Donnez-moi au moins une chance d’essayer ? S’il vous plait, s’il vous plait, s’il vous plait…..

Il fut finalement conclu que Bérénice accompagnerait Roquette à la prochaine réunion. Et bien que Diane, la Roquette et moi, étions absolument convaincues de courir à la catastrophe, nous n’avions aucune autre option, et nous fîmes donc, contre mauvaise fortune, bon cœur.

Le soir, Bérénice s’invita assez cavalièrement chez moi, et en dépit du fait que nous ayons déjà passé toute la journée ensemble, j’acceptai de la recevoir pour le dîner. Bérénice était marrante, et j’avais précisément besoin d’énergies positives, en ce moment. L’ambiance, sans que je ne sache dire pourquoi, était devenue pesante à la maison. Même les intervenantes de Mama-Zen semblaient fuir notre univers domestique, autrefois si cosy et accueillant. Je n’en croisais plus aucune. Si Skye, avec sa nouvelle lubie de papesse de la métasphère, ainsi que sa fâcheuse tendance à rendre poreuse la frontière entre vie-privée et vie-publique , était le bouc-émissaire idéal, je savais au fond de moi, que le problème était ailleurs.

Nous restâmes à l’étage, le temps que Skye termine son habituel petit manège avec son équipe de professionnels, et de bénévoles.

Quand elle eut fini, elle nous alpagua du bas de l’escalier d’un tonitruant :

J’ai faim !!!!la place est libre !!!!

Je m’apprêtais à descendre et faire à manger puisque Doris, Oksanna et Baissé ne s’en chargeaient plus depuis quelques semaines, mais Bérénice m’arrêta net :

Et tu crois que ta petite sœur va grandir comment, si tu ne le lui en laisses pas l’occasion ?

Je la regardai, interrogative. Elle n’avait pas tort, et puis j’étais crevée.

C’est ton tour cette fois-ci, Skye!

Comment ça, mon tour ? T’es sérieuse ? Tu veux manger ou tu veux tester ma capacité à transformer tout ce que je touche en charbon ?

Je capitulai : elle avait raison, j’avais faim ! Mais Bérénice me bloqua le passage, puis élevant le ton, elle hurla à son tour :

Dans ce cas-là, on mangera du charbon, et toi, la première. J’espère que t’as aucun problème de transit, parce que faire un direct sur la métasphère en ayant la chiasse, ce n’est pas super commode !

T’es qui toi ? De quoi je me mêle ?!!!

Je suis votre invitée ce soir. L’art de la Teranga, si cher à vos parents, ça te parle ? Alors, plus tôt tu t’y mettras, et plus tôt on mangera…et plus tôt, je m’en irai. Ça te va ?

Skye ne répondit pas, mais nous entendîmes au bout d’un moment le tintamare bruyant de casseroles en action, et je m’installai enfin sur mon lit, soulagée. C’était vraiment une super idée de l’inviter, finalement.

Bérénice était restée debout, et inspectait les différents posters et babioles disposés sur les murs, et étagères de ma spacieuse chambre, dont j’étais plutôt fière. Elle reflétait bien avec ses tentures perses, son paravent asiatique, ses bibelots africains, ma personnalité avec tous ces objets que mes parents rapportaient de leurs voyages en des contrées reculées.

Mes parents….

Bérénice venait de parler d’Art de la Teranga, et de mes parents. Comment savaient-elles que c’était un de leurs principes éducatifs. Elle ne les avait jamais croisés.

Mes parents étaient en effet très attachés à ces codes ancestraux africains, tout comme à la charte du Manden , en bons pacifistes, mais comment elle, Bérénice, dont j’ignorais l’existence il y’a vingt-quatre heures encore, le savait-elle?

Je me relevais et la regardais. Qui était-elle ?

Elle fixait, immobile, une photo épinglée, au milieu de dizaines autres. Celle de mes parents, moi et Skye lors d’un des rares voyages que nous avions fait avec eux au Sénégal, pays de la Teranga. Comment le savait-elle ?

Qui es-tu ? Lui demandai-je, la voix tremblante

Elle se tourna vers moi, et me regardant intensément, sans concession, implacable comme la tranchante vérité, elle dit :

Tu sais qui je suis. Tu m’as appelé.

Comment ça, je t’ai appelé ? Tu racontes n’importe quoi ? Comment tu connais mes parents ? Tu les as rencontrés ? Où et quand ? Mais t’es qui, bordel ?!

J’eus soudainement extrêmement chaud, ma tête tournait, ma gorge était à la fois sèche et brulante. Un nœud invisible s’y coulait, rendant ma respiration difficile et haletante. Je pleurai sans même savoir pourquoi, étreinte par une angoisse caverneuse. Je regardai Bérénice, qui portait sur moi le même regard de commisération que j’avais lu des semaines plus tôt dans les yeux éplorés de Baissé, Oksana, Doris, Maya, ce regard qui comprenait mais ne pouvait venir me sortir du gouffre dans lequel j’étais plongée depuis la terrible nouvelle, et qui ne m’était d’aucune aide face au précipice devant lequel je me tenais, menaçant de m’engloutir par vagues de réminescences.

Un hurlement glaçant jaillit de ma poitrine :

PAPA !!!! MAMAN !!!!!!!

Bérénice me prit aussitôt dans ses bras, et j’y pleurai à chaudes larmes. Skye nous regardait en pleurant aussi silencieusement dans l’encadrement de la porte. Une marmite de pâtes brulées à la main.

Dès l’instant où nous dûmes faire face à cette indicible réalité, la disparition de nos parents et la certitude de ne plus jamais les revoir sous la forme que nous leur connaissions, il fallut organiser « la suite ». Cette expression signifiait pêle-mêle : la succession, la vente de la maison, le déménagement et la tutelle de Skye, puisque j’étais majeure.

L’avocate avait laissé de nombreux message que j’avais tout simplement éludé, oblitéré de mon réel et de notre quotidien. Les factures avaient cessé d’être payées, les comptes des parents avaient été bloquées, mais les nôtres étant encore approvisionnées, en partie grâce à l’activité trés lucrative de Skye, les dépenses de notre quotidien étaient largemment couvertes.

J’avais dans l’idée de trouver rapidement un travail, chez Trend’Art ou ailleurs et prendre mes responsabilités en tant qu’ainée, majeure, et seul parent proche encore vivant de Skye. Nous avions déjà un toit au-dessus de la tête, et avec le substantiel héritage de nos parents et mes propres ressources, je pourrai assurer le couvert. Si Skye voulait travailler, cela devait etre exclusivement par plaisir, et pour elle seule. Non par nécessité.

Mais l’appel que je reçus le lendemain, de l’avocate me laissa sans voix :

Nos parents s’étaient davantage endettés qu’ils n’avaient gagné d’argent avec leurs multitudes brevets et licences, gracieusement offerts au domaine public. Leurs campagnes de sensibilisation à la médication naturelle étaient financées, en raison de nombreuses coupes budgétaires, par la double hypothèque qu’ils avaient faite sur la maison. Une fois leurs dettes soldées, il ne restait plus rien. Aucun plan-épargne, aucune économie, rien. La maison était la propriété de la banque, et l’avocate avait négocié 48 heures de plus pour nous permettre de la vider.

Tous les employées de Mama-Zen s’étaient portées volontaires pour nous aider à faire les cartons et vider les pièces de la maison, une fois que Skye et moi aurions empaqueté nos effets personnels, ainsi que quelques objets et photos que nous souhaitions conserver, en mémoire de nos parents. Baissé s’était spontanément proposée de nous accueillir jusqu’à ce que nous soyons en mesure d’être autonomes. Cela pouvait vouloir dire six mois, un an, ou deux, voire trois. Peut-être plus. Mais dans la bouche de la pragmatique Maitre Drumont-Mouéllé cela signifiait surtout un problème dont elle n’avait pas à se charger : j’étais majeure, j’avais la charge de ma sœur et nous étions hébergées chez Baissé Ouedraogo, mère de Maya, ma meilleure amie. Cette ligne de sa « do-it » liste pouvait être rayée. Problème suivant !

Elle ne pouvait pas imaginer que cela signifiait pour moi, comme pour Skye de quitter le confort spacieux d’une maison de banlieue verdoyante, pour l’exiguïté verticale des tours bétonnées des quartiers Nord. Baissé avait eu Cinq enfants, et trois étaient toujours à sa charge. Seule la mort, irréversible, lui inspirait une grave solennité. Le reste devait être appréhendée avec philosophie, y compris la douleur d’un deuil inévitable, celui des parents. Il fallait bien les enterrer un jour, non ? L’inverse eut été une tragédie. Pour la pudique Baissé, le temps allait faire son œuvre, mais il n’avait aucune prise sur leur réorganisation immédiate, ni sur la promiscuité de son petit deux pièces. Le temps ne repoussait pas les murs : il fallut acheter un lit superposé, qui prit la place de la bibliothèque et la commode de Maya, ravie de partager sa chambre, avec ses « deux sœurs de coeur», comme elle les appelait.

Afin d’échapper à la vigilance musclée de sa mère, la promiscuité des lieux mais surtout tromper la douleur du deuil, Maya me donnait parfois rendez-vous au cineverse de nos années d’adolescence. Nous nous rejoignions dans le joli petit square boisé qui lui faisait face. Maya arrivait toujours la première, prenant place dans le même banc public, situé sous une allée de robustes platanes, profitant de leur ombre, du soleil filtrant leur frondaison et de la brise légère qui la bravait.

A cette heure de la journée, les enfants des quartiers populaires sortaient par grappes bourdonnantes des écoles modestes ne disposant pas de programmes innovants de téléchargement. Ils se ruaient sur les jeux, tobbogans et balançoires, en répondant au piaillement des oiseaux par un joyeux brouhaha.

Comme toujours, Maya avait anticipé mon retard et donné rendez-vous à l’un de ses crush du moment. Elle avait rencontré Dave quelques semaines plus tôt sur une des nombreuses plateformes de rencontres de la métasphère. Après quelques échanges, elle lui avait donné un rendez-vous plus privé au même endroit que moi, anticipant mon léger retard. Grand, athlétique et confiant, Dave attirait par sa démarche tous les regards adultes, célibataires ou non, aux alentours, ce qui excita Maya que la compétition avait toujours émoustillé.

Aprés les salutations d’usage, il s’assit assez prés d’elle pour que lui parvienne l’odeur boisé et marine de son after-shave. Sa voix était grave et chaude, s’harmonisant parfaitement à sa machoire carré et au sourire enjoleur qu’elle aimait regarder à la dérobée. Ce fût lui qui prit l’initiative du premier contact physique en aisissant sa fine main, qui se perdit dans sa grande paume tiède, rêche juste-ce-qu’il-faut. Des mains d’hommes, mais pas de bucheron non plus. Alors qu’il s’approchait pour l’embrasser, son image s’altéra, puis disparut en gresillements toussifs.

Je secouais Maya, dont les yeux vitreux reprenaitent peu à peu leur teinte habituelle.

Désolée pour le retard, lui dis-je après sa compléte déconnexion, j’ai fait aussi vite que j’ai pu. Ne me dis pas que tu étais encore en train de procéder à une de tes simulations de rencontres débiles!

Ca n’a rien de débile! Je ne vais pas aller directement à la rencontre d’un mec dans la vraie vie, comme une dératée. Non, mais QUI fait ça??! Je préfère tester son avatar en simulation, dans un premier temps. Et si ça match, là…Voilà, on peut se croiser dans un des holo-pub du métanet! Faut faire les choses bien…t’as capté? Dans l’ordre!

Je vois! Non, en fait , je pige rien! La seule chose que je veux savoir, c’est si tu lui donneras quand meme une chance IRL… s’il foire tout ton process de sélection virtuel ? y’a quand même rien de mieux que le « vrai », non?

Elle me jeta un regard exaspéré.

– Je ne vais même pas te répondre. Si tu essayais, tu ne te poserais même pas la question. Allez viens, je t’offre ta place de cinéverse!

T’es gonflée, elle est gratuite, je suis même pas implantée, répondis-je en lui passant la main sous le bras.

– Justement !Voilà la réponse à ta question: je t’ai bien laissé plus qu’une chance IRL, non? Et je vais même t’offrir une vraie glace, tiens!

En effet, Maya avait toujours été plus qu’une amie pour moi. Elle a toujours été la soeur que je pensais jusqu’ici ne pas avoir.

SKYE

Skye eut beaucoup de mal à faire le deuil de son ancienne vie : changer d’école et passer du privé au public, se déplacer en bus, manger épicée, supporter le chahut des deux petits-frères de Maya…ce qu’elle avait perdu, et qu’elle refusait d’admettre, c’était plus que deux parents.

Nous fûmes surtout au contact immédiat et constant de toute une population très largement implantée, ce qui était déstabilisant pour deux jeunes filles dont les parents n’avaient jamais autorisé la leur.

Entrer dans une rame de tramway surpeuplée et parfaitement silencieuse pouvait filer, même au plus valeureux d’entre tous, des angoisses hitchcockiennes. Chaque usager était perdu dans sa propre bulle cérébrale, en plein échanges silencieux avec un correspondant, ou perdus dans un des nombreux metavers peuplant l’internet quantique. Les implants les plus performants permettaient de passer de la vision réelle à la réalité augmentée sans la médiation de casques ou lunettes adaptés, et projettaient hologrammes et interface en transparence, grace aux signaux neuromoteurs.

Maya, technophile assumée, venait de bénéficier du dernier bijou issue de la nano implantologie, de toute dernière génération. L’implant était plus petit qu’une graine de riz, et permettait, via l’hub holographique, de converser avec n’importe quelle autre génération d’implants, y compris celui de sa mère, qui nécessitait encore un appareillage intracrânien, une oreillette « visible, ce qui constituait le comble de la ringardise », et surtout une commande sonore comme

« Ok VoiceToSkull » pour établir une communication cérébrale.

Mon hermétique incompréhension la poussait à dévoiler des argumentaires dignes des plus grands prétoires, sans que mon avis ne vacille d’un pouce :

-Tu réalises, tout ce qu’il est possible de faire depuis son seul cerveau ? Depuis mon Hub, une intelligence artificielle « organique » qui est à la fois une plateforme de contrôle et une vitrine d’interaction sociale, je peux choisir n’importe quel avatar et naviguer dans les métavers de mon choix. Je peux surveiller mes constantes vitales, les apports nutritifs de mon alimentation, mes besoins en eau ou éventuels défaillances organique. Je peux écouter de la musique, télécharger les cours gratuits des bénésciencias, faire des thinkshare, des conférences. J’ai même un GPS intégré avec vue aérienne, trop kiffant ! Mais attends, le nec plus ultra, accroche-toi bien, je peux faire des enregistrements visuels de courte durée car l’implant est aussi relié au nerf optique ! Non mais est- ce que tu réalises les possibilités infinies dont tu te prives ? »

-Oui et ça me va !

-Non, ça va pas du tout. Tu es à présent la représentante légale de Skye, qui est déjà une petite star sur pas mal de plateformes de la métasphère. Les influenceurs dont les holoplaces sont les plus suivis sur le net quantique, la citent régulièrement…et elle n’est pas même implantée! Imagine, ce qu’elle pourrait accomplir si elle l’était! Tu la prives des capacités de son propre cerveau…il ne s’agit pas que de machines, mais bien des capacités optimisées du cerveau par la machine ! En gros , tu la prives de son avenir, quoi…

-Ne t’inquiète pas pour elle. Si elle a réussi à tirer son épingle du jearu sans etre implantée, chez les implantés, elle s’en sortira partout. Elle est bien plus futée que tu ne le penses !

Skye m’inquiétait : elle avait laissé tomber ses activités du jour au lendemain, en dépit de l’engouement suscité. Elle avait donné quelques interviews locales, dans lesquelles elle prétextait avoir besoin de repos et de se concentrer sur son année scolaire, afin de justifier d’une pause dont elle ne pouvait prévoir la durée, à ce stade. Les consultations et la prise de rendez-vous étant suspendus, son équipe ne communiquait que sur le contenu dont ils disposaient avec toutes les précédentes captations et consultations.

Mais même dans l’intimité de notre nouveau foyer, Skye conservait une distance sociale, issue de sa nouvelle posture professionnelle, qui n’avait rien à voir avec l’impertinente pétulance que ses proches lui connaissaient. De plus, elle disparaissait régulièrement de l’appart, sans aviser qui que ce soit du lieu où elle se rendait, ou même de la durée de son absence.

Baissé, dont l’inquiétude grandissait toujours dans le calme, l’avait aussi noté et m’interrogea un jour à ce sujet.

-Tu sais où vas ta sœur, ces temps-ci ? Elle est comme ce Clark Kent, ou la femme au lasso magique là, dans les anciennes séries. Elle disparait toujours aléatoirement, pour réapparaitre de façon encore plus impromptue. On ne sait jamais ce qu’elle fait, ou elle va ..pourquoi, comment…je sais pas moi, elle a peut-être un costume de super-héros dans les placards, une bat-mobil garée sous l’immeuble et elle va sauver le monde pendant qu’on met la table

Je riais à gorge déployée, l’humour désarçonnant de Mama Baissé était aussi doux et réconfortant que l’ordre chaleureux et la nonchalante discipline avec lesquels elle orchestrait le quotidien. Bérénice joint ses rires aux miens, et ressentant probablement l’élan de tendresse que j’avais pour elle à ce moment-là, se leva précipitamment et trotta sur ses talons de douze, les bras grands ouverts dans l’idée de l’enlacer. Baissé s’était aussitôt écarté en mettant son écuelle entre elle et Bérénice, l’œil sourcilleux.

-Je ne crois pas, non ! On n’est pas si proches ! Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous faites toujours fourrée chez moi ? Y’en a une qu’on voit plus et une autre qu’on voit trop !

Bérénice recula, en haussant les épaules, un large sourire aux lèvres. Mais Baissé n’était pas disposée à se contenter de ses ravissantes dents blanches : « On ne mange pas la beauté » avait-elle coutume de dire, adage qu’elle tenait de sa grand-mère africaine, qui le tenait elle-même de générations de femmes avant elle, ayant connu un temps où la parole était si précieuse et secrète qu’elle ne transitait même pas par les livres, passant de lèvres sacrées en lèvres sacrées. Il y avait des chances pour que le discours ait été transformé au fur et à mesure des énonciations, et interprétations, mais l’idée même approximative, était là !

-Sérieusement Kora, que fais cette jeune fille sous-alimentée dans ma cuisine ? Elle te lâche plus, je croyais que c’était Maya ta meilleure amie.

Sa jalousie de mère pointait sous le reproche, ce qui amusait follement Bérénice :

-Maya est NOTRE meilleure amie, se hâta-t-elle de rectifier, sous le regard courroucé de Baissé et mon étonnement amusé.

-On ne peut pas sortir quelqu’un de sa table, dit Baissé, le plus calmement possible, mais après le diner, je vous prierai de quitter les lieux mademoiselle. Je n’ai pas vocation à vous accueillir, après une certaine heure. Les filles sont de ma famille, Skye et Kora sont aujourd’hui mes enfants, comme le sont Maya, Thomas et Niels. J’en ai donc 5 à ma charge et non pas 6. Vous restez la bienvenue, mais aux horaires « normaux » de visite. On n’est pas en boite de nuit ici !

Nous éclatâmes franchement de rire. En partie parce que Bérénice, poursuivant ses pitreries, s’était mise à danser, après avoir exécuté une théâtrale révérence auprès de Baissé, qui tordait sa bouche dans tous les sens pour se pas se laisser emporter par l’hilarité générale, et préserver son autorité de mater familias.

Le lendemain matin, je demandai à Bérénice de filer en douce Skye afin d’avoir une idée de ce qu’elle faisait de son temps libre, à présent qu’elle avait cessé ses consultations holographiques. Bérénice se montra extrêmement compréhensive, et retira même un poids énorme de mes épaules en évoquant mes nouvelles responsabilités qui m’obligeraient à faire parfois des choses dont je n’aurai pas envie, que je n’aurai peut-être jamais eu à faire en tant que sœur, mais auxquelles je ne pouvais échapper aujourd’hui, en ma qualité d’unique représentante légale. C’est donc pour son bien, conclut-elle. Elle m’en convainquit.

De mon côté, j’arrivai à l’heure au boulot, ce qui n’était pas arrivé depuis très longtemps. Je trouvais Michal en larmes au pied de l’immeuble, sa main tremblante tentant de porter maladroitement une cigarette à moitié consumée à ses lèvres. Nous nous exilâmes aux toilettes pour dames, dont nous condamnèrent l’issue. Michal était au bord du nervous breakdown. Je le laissais organiser sa pensée et rassembler ses mots :

-Merci. T’es vraiment adorable Kora. Je ne me comprends pas toujours…du coup, je ne délivre peut-être pas les bonnes pensées au bon moment. Bon, toi t’as pas ce problème, puisque t’es pas implantée. Mais sache que si on peut filtrer ce qu’on dit, on ne peut pas filtrer ce qu’on pense. Du coup, ma petite amie Alice, est persuadée que je ne suis pas bi, mais un gay. Voire même un gay qui ira peut-être au bout d’une transition, un jour ! tu te rends compte…ok, je suis pas super viril mais, je pense pas ne pas l’etre à ce point-là, non plus.

-Toi, tu veux quoi ? demandai-je stoïque

-Comment ça, ce que je veux ? J’en sais rien, je sais pas ce que je veux. J’ai 24 ans, pas 44 ! Puis, elle est supposée mieux le savoir que moi. On a jamais eu besoin d’ouvrir la bouche comme toi, pour savoir ce que l’un ou l’autre pensait. Nous échangeons cérébralement tous les soirs, on s’endort littéralement dans les pensées l’un de l’autre. Même des jumeaux intra-utérins n’ont pas notre degré d’intimité…

-Tu veux qui, Rock ou ta copine ? demandai-je.

Depuis que le voile sur la mort de mes parents s’était levé, je n’avais plus de temps ni de patience pour les faux-semblants. Michal pris à nouveau le temps de dissiper la confusion de ses pensées, et de les clarifier avant de les exprimer :

– « Je ne pensais pas qu’à notre siècle, à l’ère de la communication quasi télépathique, le siècle de la transparence et de l’évolution quasi transhumaniste de la société, on en serait encore à se poser ce genre de question primaire sur le genre ! »

-Tu as dit 2 fois « trans » : transparence, transhumanisme.

-Très drôle, tu peux en rajouter une 3e, transplantation d’un organe…sérieux, fais-toi greffer un cœur !

-Ou alors « transcender », car si tu veux mon avis, tu en fais des tonnes. Dépasse ce stade, ne te focalises pas sur ce détail. Tu as le droit d’expérimenter ce que tu veux, c’est ta vie et il faut bien que jeunesse se fasse (une expression qui était chère à ma mère) ! Mais tu n’as pas le droit de l’imposer à ta copine, dont tu connais aussi les pensées et les envies. Tout le monde a le droit à l’excentricité et la découverte, au polyamour non genré et à la sexualité fluide, mais tout le monde a aussi droit à l’hétéronormativité tradi et planplan. Y’a pas de normes « acceptables » au final, juste des envies légitimes qui divergent…et donc une séparation aussi sympa, propre et cool que la relation tissée ….tu comprends ?

-T’as peut-être pas de cœur, mais t’as une cervelle dit donc !

-Offre-lui la plus belle des ruptures : c’est aussi un geste d’amour, tu sais…de laisser partir ceux qu’on aime. Je l’ai moi-même appris récemment, en acceptant enfin le départ de mes parents !

Il la regarda avec tendresse, et la prenant dans ses bras, ajouta :

-Tes parents seraient drôlement fiers de toi, tu sais ! sacrée ch’tite nana, va ! Je t’adore !

-Mais moi aussi, je t’adore !

Je passais la journée entière à éviter Rock, ayant assez donné en conseils amoureux sur les relations triangulaires. Je ne voulais pas avoir à arbitrer quoique ce soit, même pas la couleur du ciel ou le prix des croissants, entre deux personnes qui s’étaient déjà vu nus. Je me glissai hors du bâtiment le plus discrètement possible, une bonne demi-heure avant l’heure du déjeuner. Bérénice était déjà là. En jupe courte en latex rouge, talons vertigineux et veste de brocart dans un camaïeu bleu afrofuturiste, elle ne passait pas inaperçue. Elle seule semblait l’ignorer.

-Tssss, tsssss, me sifflait-elle avec l’indiscrétion criarde que seule la recherche excessive de discrétion rend possible

-Je t’ai vu Béré, j’arrive. Alors, comment ça s’est passé ? T’es sûre que Skye n’a rien remarqué ?

-Non, j’étais plus discrète qu’une ombre. Elle n’a pas pu me voir ! Impossible.

-Si tu le dis, répondis-je, dubitative

-Mais, je n’ai pas de bonnes nouvelles. Pas bonnes du tout.

-Ne tournons pas autour du pot, qu’est ce qui se passe avec Skye ?

-Elle fréquente des coins pas nets, et des gens qui le sont encore moins…Elle s’est rendue ce matin au Val-de-Garde.

-C’est un quartier qui lui est prohibé ! Tu as pu voir ce qu’elle y faisait ?

Bérénice projeta l’ecran entre elle et moi: l’image holographique de Skye, en jogging, capuche relevée sur une casquette baissée, et lunettes noires, apparut. Malgré son mode incognito, on pouvait clairement voir que c’était elle : elle portait les infames converses jaune-poussin que notre père lui avait offert. J’étais à peu près certaine qu’il n’existait aucune autre injonction qu’un indéfectible amour filial, capable de pousser un être vivant à s’infliger pareille torture vestimentaire.

-Oui, je sais moi aussi, elles m’ont fait mal à la rétine…

-Mais comment tu sais ?! J’ai pas implanto..

-Ma chère, 90% du langage est non-verbal. L’expression de ton visage était sans équivoque !

-Bref, ce n’est pas le propos. Je ne distingue pas très bien. Est-ce que tu peux zoomer ?

Skye sortait une liasse de billet qu’elle remettait à un lascar à casquette, entourée de trois autres. L’homme comptait lentement les billets, et regarda Skye avec une lueur malsaine dans les yeux. Je sentais sa lubricité poisseuse d’ici. Je priais pour que Skye s’en aille vite, mais au lieu de ça, elle pénétra dans l’entrebaillement sombre de la porte, que lui indiquait le type. L’enregistrement s’arrêtait là.

-C’est tout ? demandai-je, inquiète

-Oui, c’est tout. Enfin, je me suis un peu renseignée ensuite sur ces types qui tu t’en doutes ne sont pas des enfants de chœur. Ils vendent toutes sortes de drogues, comprimés en tout genre et substances hallucinogènes. Je crains que ta sœur ne cherche à faire son deuil d’une drôle de manière.

J’avais beau avoir les idées encore un peu embrouillées, je savais que Skye ne touchait à aucune drogue. Nous n’avions pas été élevées ainsi. Mais Bérénice déroulait un argumentaire convaincant :

-On fait parfois les choses de manière quasi inconsciente. C’est comme si l’esprit se scindait en deux, et qu’une partie déraillait pendant que l’autre était incapable de réagir. C’est bien ce qui t’est arrivé avec ce déni assez costaud, non ?

-Tu n’as pas tort. Je reste dubitative, mais je vais lui parler. C’est aussi mon rôle de prévenir toute dérive et rester attentive. Merci Béré, c’est super sympa…ça n’a pas du être simple de la filer avec tes talons. Je n’en ai jamais vu d’aussi pointu…l’avantage est qu’ils peuvent aussi te servir d’armes en cas de problème !

-Je décline toute responsabilité, mais crois-moi ou non, être enfermée dans un rôle de bimbo à la garde-robe limitée, par un esprit créatif certes mais un brin paresseux, peut présenter quelques avantages auprès de la gent masculine…

-Je n’en doute pas , mais j’espère que tu sais que la mission qui t’attends cet aprém avec Diane requiert la plus grande discrétion ?

-Je le sais : je serai totalement invisible !

-Je me demande bien par quelle magie….

-Pas de la magie…de la science !

-Pardon ?

Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. », c’est une citation de Arthur C. Clarke….Tu connais?

Je ne relevai pas. Bérénice était une personne vraiment bizarre, à laquelle je m’étais attachée en partie pour cette excentricité. J’avais renoncé à la changer, et à complétement la comprendre. Sa part de mystère était lié à son extrême marginalité : on ne pouvait remettre en cause l’un sans que ne soit affecté l’autre. J’avais accepté ces deux pans de sa personnalité.

Roquette qui arrivait en courant, eut la même remarque que moi :

-Waow, Béré, tu déchires ! J’adore ta jupe en latex ! Très rouge, très sexy et très voyante dis donc ! Tu n’as jamais froid ? Tu es toujours en jupe !

-Non, ca va, Tu devrais essayer aussi, je suis certaine que ça t’irait bien.

-Je te remercie, mais non merci, se hâta de répondre Roquette gênée, J’ai des jambes de gnomes, un vrai petit farfadet ! Puis il faudrait s’épiler et j’ai horreur de ça : tu n’imagines même pas le nombre d’hommes que j’ai converti aux poils aux pattes, surtout en hiver…Mes poils me tiennent chaud! Si on rajoute la couverture dessus, ça fait deux couches. Plus un gars un peu épais en troisièmecouche…on fait même des économies au niveau du chauffage, dis donc!

Roquette rit seule de sa blague, comme toutes les fois où elle s’aventurait sur les sentiers tortueux de l’humour, qui lui étaient particulièrement inhospitaliers. Elle joua la carte de la diversion :

-Et puis ces talons, ces stilettos en métal HIGH HEEL…leur dernière collection printemps-été, je crois. Je les adore : très pratique pour se glisser discrètement en salle de réunions.

-C’est exactement ce que je lui ai dit, surenchéris-je cette fois.

-Rooo, les filles : je gère ! On y va, Diane ?

-Ok, on y va ! A tout à l’heure Kora.

Je regardai s’éloigner, leur improbable duo comique en priant, pour la première fois depuis longtemps, pour qu’il réussisse à déjouer la tragédie qui se jouait en un acte.

Nos parents avaient toujours veillé à ce que Skye et moi ayons, à défaut d’une éducation religieuse, une véritable initiation spirituelle. Nos parents étaient chrétiens. Pas le genre à se prendre pour les substituts de l’Eternel sur terre, jugeant les autres à l’aulne de leur culture religieuse en oblitérant le fait que les chemins spirituels étant pluriels, nul ne pouvait prétendre détenir la vérité. Pas le genre non plus à avoir des positionnements dogmatiques strictes et coercitifs sur des sujets comme l’homosexualité, plurisexualité ou les frontières du genre. Plutôt le type de chrétiens ouverts, un peu folk-baba cool-rétro, n’allant pas à l’église puisque la plus grande des cathédrales, celle de la Nature, témoignage vivant de Dieu, était à leur disposition.

Dans cette cour intérieure, encadrée de hauts cyprès verdoyants et opulents, balayés d’un côté à l’autre d’une légère bourrasque ou d’un murmure, j’eus tout à coup envie d’adresser une prière secrète à l’univers. Levant les yeux vers l’immensité du ciel nuageux, depuis lequel se devinait la présence timide du soleil, je lâchai enfin prise :

On ne pouvait rien contre la bêtise, la méchanceté humaine, l’acharnement, les épreuves, les blessures…Mais rien n’était éternel. Seule la terre l’était. Et encore.

Les arbres centenaires le savaient, eux qui accueillaient stoïquement la pluie et le soleil, et avaient vu passer des générations d’hommes, et de femmes de toutes conditions. Tous retournaient un jour à la poussière, après avoir nourri la terre bienfaitrice, de leur chair en décomposition dans un cercle vertueux :la biomasse microbienne autour du cadavre permet à la vie végétale l’environnant, de se diversifier.

Lorsque ta sœur et toi, êtes moquées pour votre différence, pour le fait de n’être pas implantées, souvenez-vous qu’un jour, même vos détracteurs les plus virulents et acharnés, ceux qui auront passés leur temps à haïr, détester, détruire, ne seront plus. Ils pourriront sous terre encore plus vite qu’ils ne vous pourrissent la vie. Lâcher-prise : rien n’est éternel. Sauf l’ Eternel.

Il fut un temps où j’aurai longtemps lutté, crispée, au bord du précipice pour ne pas être inexorablement attirée par la force d’attraction du néant et sa supposée tranquillité. Mais aujourd’hui, ici et maintenant, était le moment parfait pour ne plus rester accrocher à ce qu’aurait dû etre la vie, comme si elle était gravée dans un quelconque marbre normatif. La vie était organique, à la fois prédestinée et accidentelle. Il nous fallait nous adapter.

Je me signai gauchement d’une croix maladroite, après cette prière peu conventionnelle, ressemblant plus à un pacte sacré envers moi-même qu’à une récitation craintive et dogmatique. Puis je remontai au bureau.

Ma prière fut peut-être entendue car le soir venu, malgré la douleur sourde de l’absence et la conscience aigüe de l’insupportable et irrévocable perte qu’elle entraine, j’eût le sentiment un peu honteux d’avoir gagné, malgré tout, la chaleur d’un foyer. La familiarité avec laquelle Skye et moi nous étions glissés dans la truculente vie familiale et monoparentale de Baissé tenait moins du miracle que des années durant lesquels celle-ci avait veillé sur nous en tant qu’employée appliquée et aimante, laissant parfois ses propres enfants à l’exception de Maya que j’avais rencontré par son intermédiaire, sous la responsabilité de tierces personnes. Baissé s’assurait que notre linge soit propre et repassé, que nos repas soient bien empilés dans le frigo suivant les jours de la semaine et notre régime alimentaire, et que nos devoirs soient bien faits. Et même si elle ne comprenait pas un traitre mot du blabla-esoterico-new-wave d’Oksanna, elle l’avait intégré à notre routine, comme le voulaient les directives de nos parents alors en vie. L’exiguïté de son appartement, et les disponibilités des unes et des autres, avaient depuis réduit ces possibilités.

Mais Baissé prenait d’elle-même l’initiative d’appeler certains soirs Oksanna et Doris , afin de préserver notre lien avec les autres « nounous ».

Aussi, je me sentais chez moi bien avant d’y avoir mis les pieds parce que Baissé était un ancrage sur et solide, auquel Skye et moi pouvions nous amarrer au sens propre comme au figuré, lorsqu’elle fermait sur nous ses bras replets, nous protégeant de l’âpreté du monde, vers lequel elle nous renvoyait après un revigorant câlin.

Ce soir, comme les précédents, « à la maison », la tablée fut animée et bruyante. C’était une tradition familiale à laquelle nous eûmes du mal à nous plier, Skye et moi, habituées à diner dans nos chambres respectives et devant des écrans distincts. Mais nous en appréciâmes très rapidement les bénéfices : Chacun énonçait, tour à tour, les aspects les plus marquants de sa journée. Qu’ils soient positifs ou négatifs, il y avait toujours une leçon commune à en tirer.

De joyeux échanges volaient ensuite au-dessus des assiettes pleines et du cliquetis de nos couverts. Environ une heure plus tard, nous étions tous couchés dans la chaude quiétude des étroits espaces personnels, qui nous étaient réservés. Je profitais ce soir là du tour de vaisselle de Maya pour parler à cœur ouvert avec Skye :

-Skye, je peux te demander, sans que tu te braques, où tu étais aujourd’hui ?

-J’étais en cours. Pourquoi ?

-Non, avant tes cours. Ce matin ?

Skye me jeta un regard soupçonneux, pas loin d’etre colérique.

-Pourquoi cette question ?

-Ecoute, je veux juste m’assurer que tout aille bien pour toi. Ce n’est pas une période facile. On a connu de nombreux bouleversements : on a perdu nos parents, notre maison, nos repères. Et moi, je me suis peut-être aussi égarée, un moment. Du coup, tu t’es retrouvée seule, je le vois bien. J’en suis désolée, j’aurai dû etre là. Je t’ai laissé te débrouiller toute seule, et malheureusement, il n’y a rien qui puisse être dit ou fait pour effacer cette période. Mais je suis là à présent : tu peux compter sur moi. Tu peux TOUT me dire. Je veux juste etre certaine que ça va, pour toi.

Skye se raidit un moment, avant de lâcher-prise.

-Et qui t’en as parlé ? Laisse-moi deviner…Bérénice !

-On ne peut rien te cacher. Oui, elle t’a vu ce matin, dans ce quartier mal famé…

-Où elle passait par hasard, je suppose…C’est qui cette fille à la fin, un agent de la police sécrète ou quoi ?

-Non, juste une personne qui s’inquiète pour toi, tout comme moi.

-Et puisqu’elle est omnisciente et omniprésente, elle t’a pas dit que j’en suis sortie avec une voiture ?

-Non, son enregistrement était plutôt court. On te voyait entrer mais pas en sortir…

-P*tain d’implantés, des mouchards sur patte ! Désolée, c’est sorti tout seul, je ne voulais pas être si grossière. En fait, c’est un garage pas cher, qui revend dans sa cour intérieure des véhicules d’occasion. Rien d’illégal, tout est réglo. Et j’ai aussi passé ma licence de supervision routière, en accéléré si tu veux savoir, afin de gagner en autonomie, aider un peu Baissé pour quelques courses ici et là. Je l’ai eu, et avec mes économies j’ai investi dans l’achat d’une petite flotte de véhicules robotisés, permettant un déplacement autonome en pilotage automatique. Je le vois comme un investissement.

Je la regardai, franchement admirative.

-Quoi, tu ne me crois pas ?

-Si je te crois ! Et je trouve tes choix très matures. Tu t’en sors finalement mieux que moi, ta grande sœur : t’as créé une boite, tu as innové, tu es devenue une star du net, t’as passé ta licence de supervision en conduite routiere, et investi dans une flotte de véhicules autonomes ! Waw ! Je suis hyper fière de toi !

Je pris ma petite sœur dans mes bras, instinctivement, sans la gêne habituelle, ressentant le besoin pressant de la protéger, et être à son apaisant contact. Skye, la revêche rebelle, posa sa tête sur ma frêle épaule de grande sœur. Nous étions désormais responsables l’une de l’autre.

-Tu crois qu’ils seraient fiers de moi ? me demanda-t-elle d’une petite voix, après une longue communion silencieuse.

– Fiers comme t’as même pas idée !

– Papa me ferait quand même remarquer que c’est une licence de supervision routière de vehicules autonomes, et non le permis super bolides, ajouta t-elle en souriant.

Le lendemain, je me dépêchai d’arriver au bureau afin de m’acquitter le plus tôt possible de l’ensemble de mes taches, et programmer une pause méridienne plus longue, me permettant de profiter pleinement du briefing de la réunion qu’avaient eu la vieille Bérénice et Roquette. Roquette, autobaptisée et non sans humour « lance-Rocket » pour l’occasion, dont le potentiel de combattivité avait dépassé les prévisions les ambitieuses de mon imaginaire guerrier !

-Ecoute, elle m’a bluffée, elle m’a juste bluffée débitait-Roquette dans un flux rapide et saccadé, à peine fût-elle assise. Je crois que personne n’aurait pu rater l’entrée d’une telle bombasse en salle de réunion. Les mecs étaient en chien. Tu sais quoi, ils bavaient tellement qu’ils auraient pu, tous ensemble, remplir une piscine olympique de bave lubrique ! Je crois qu’ils n’avaient jamais vu une telle apparition de toute leurs vies, y compris antérieures. Puis elle a sorti d’improbables lunettes des années 80’s, et elle s’est « évanouie » !

-Comment ça « évanouie « ? Elle est tombée…t’as fait un malaise, Béré ?…ça va ?

-Je ne suis pas tombée et tout va très bien. Ecoute plutôt le rapport de Diane !

-Quand je dis « évanouie », c’est parce que je ne trouve pas d’autres mots…je ne sais pas comment dire…Ce n’est même pas qu’elle a disparue, non elle s’est « évanouie ». Elle s’est comme fondue dans le décor, dans une sorte d’invisibilité cognitive. C’est pas qu’on la voyait plus ou on l’entendait plus, c’est qu’on avait juste plus conscience de sa présence incarnée, quoi ! Je n’ai jamais vécu une telle expérience.

Roquette semblait fascinée par cette scène, comme si elle la revivait en la racontait…ou plutôt la comprenait enfin, en l’explicitant. Elle poursuivit :

-C’est un peu comme une pièce négligemment posée sur le bord de la fenêtre que tu ne vois plus car tu es absorbée par le spectacle au-delà de cette fenêtre. Tu passeras 100 fois, peut-être même 500 ou 1000 devant cette pièce, et tu verras que la fenêtre, les rideaux, les volets, les carreaux sales, l’horizon lumineux…et puis un jour, tu verras à nouveau la pièce, et elle seule ! Ça nous a fait à tous dans la pièce, cet effet-là, lorsqu’à la fin de la réunion, Bérénice nous est comme « réapparue », en remerciant l’assemblée et en sortant la première. Ils étaient tous choqués ! Bravo ! Je ne sais pas comment tu as fait, mais tu les as eus en beauté, sans mauvais jeu de mots.

Bérénice ne boudait pas son plaisir et souriait malicieusement. Elle enchaina :

-Et comme nous nous en doutions, ces saligauds organisaient bel et bien des Thinkshare en marge de la réunion, dont Diane était exclue à son insu, et par extension aussi Fabrizio, le patron de Doleo. Ils ont profité de son « handicap » et de la démarche inclusive de Fabrizio pour mettre en place une véritable prise de contrôle de l’entreprise. L’Investisseur, Mr Sagato,était en fait un actionnaire majoritaire. Ils avaient collectivement prévu plusieurs étapes avec pour objectif final d’évincer Fabrizio : Tout d’abord, l’impliquer de moins en moins dans les décisions stratégiques. Puis procéder au déménagement du siège social, faire passer ses parts de 70%, à 5% , diminuer son salaire de 90% , après l’avoir rétrogradé au rang de simple salarié sans responsabilité, et enfin à terme… le virer, sans indemnités. J’ai rarement vu un tel concentré de cruauté, assumée en plus !

-Incroyable ! soufflai-je, absolument atterrée par ces révélations.

-Ils ont bien essayé, rajouta Roquette, de contester la validité du Procès-Verbal de réunion lorsqu’ils ont noté que Bérénice avait assisté à la réunion, et donc à leur Thinshare en aparté, mais nous avions respecté toutes les clauses : Nous avions leur consentement pour la mise en réseau des implantos, c’est juste que je n’y avais structurellement pas accès. Mais juridiquement, nous sommes couverts. Et la clause de confidentialité ne nous concerne pas, puisque j’avais demandé une autorisation exceptionnelle à Fabrizio pour Bérénice en la présentant comme une stagiaire en …Stage d’observation. Ca s’invente pô!

Elle fit un clin d’œil à l’attention de Bérénice en prononçant ces derniers mots.

-Alors là, Bravo les filles. A toi, une belle promotion bien méritée Roquette !

Et joignant le geste à la parole, je les applaudis chaleureusement. Lorsque Roquette nous quitta avec ses expansifs, toujours excessifs, tremolos, Bérénice et moi, nous retrouvâmes seules. J’osai enfin lui demander, surtout au regard des derniers développements, la raison véritable de sa présence parmi nous.

-Qui es tu finalement ?

-Je te l’ai déjà dit: tu m’as appelé. Et tu le sais.

-Je me souviens en effet, à présent, avoir écrit sur toi. Je te voyais plus rousse que blonde d’ailleurs…Mais, je ne pensais pas que tu apparaitrais. Tu étais un fantasme égarée de velleité de toute-puissance d’une gribouillarde en mal de reconnaissance…pas une personne incarnée. Au final, tu es quoi au juste…un programme avancé d’intelligence artificielle ? Un ange envoyé du ciel ? T’es quand même pas une version IA d’un de mes deux parents, hein …parce que là je ne te pardonnerai pas d’être revenu(e) sous cette forme en m’ayant légué ces gênes !

Bérénice rit, exagérément me sembla-t-il, de toutes ses belles grandes dents blanches.

-Disons que je ne peux pas te répondre avec précision car dés l’instant où je te dirai qui ou ce que je suis plutôt, la somme des possibilités qui ont permis mon existence s’annuleront. Et je disparaitrai. Mais sache, pour nourrir ta culture générale, qu’en alliant l’intelligence artificielle à la physique optique, on peut créer un système d’algorithme capable de modéliser des objets holographiques qui peuvent évoluer dans le même espace et interagir avec toi, Roquette, Michal, Baissé, un Conseil d’Administration crapuleux, et…Je suis le fruit de la science, pas de la magie!

-Ok, je comprends grosso modo, c’est ce qui te permet de t’« évanouir » aussi , par exemple ! Mais ça fonctionne comment concrètement, si tant est que tu puisses répondre ? Ça a un lien avec la lumière ?

– Tu es vraiment la digne fille de ton père. En effet, cette « illusion » est en partie possible grâce à un faisceau laser quasi invisible qui en se déplaçant très vite, va générer une persistance visuelle. C’est une technologie assez ancienne, connue sous le nom d’Optical Trap ou « piège optique », qui ne nécessite aucune force électrique comme l’implanto, mais plutôt une force thermique et va agir sur les particules absorbant la lumière, afin de créer l’hologramme…Bon, je m’arrête là, je sens que je te perds !

-En effet, la théorie de l’ange gardien descendu du ciel, en plus d’être beaucoup plus digeste, m’aurait davantage botté !

-Cela dit, j’ai quelque chose qui pourrait te plaire ! Tu ne sais pas à quel point il me tardait de vous délivrer ce message à toi et à ta sœur, mais vous deviez être prête. C’est un message de tes parents.

Je me redressai vivement, les yeux brillants.

-Quoi ?! Tu as donc vraiment connu mes parents ?

-Je ne peux pas t’en dire plus sans la présence de ta sœur !

Je gardai le silence pour ne rien laisser paraitre de ma colère. Mais la blonde, que j’invectivais muettement, devina mes pensées sans les lire.

-Je n’ai pas cessé d’être ton amie, tu sais. Ne m’en veux pas d’être aussi celle de tes parents et de respecter leurs dernières volontés.

-Je comprends, répondis-je, résignée.

La douce chaleur qui m’accueillit le soir, une fois rentrée, bien plus que l’appétissante odeur des pastels que Kora aidait à frire en compagnie de Baissé et Maya, me donna l’impression d’appartenir à ces lieux. On se sent chez soi, lorsqu’on est plus saisie par l’odeur intime des lieux habités, et qu’elle fait au contraire, partie de vous. Je me dépêchai de les rejoindre en cuisine, salivant déjà devant le délicieux diner qui nous attendait, et espérant chiper un pastel à la dérobée. Mais Baissé qui connaissait ma gourmandise de longue date veillait impitoyablement, régnant en despote dans sa cuisine. Je m’attablai auprès de Maya, dans ce gynécée culinaire, prenant ma faim en patience.

Skye avait gagné en aisance et en confiance depuis que Baissé l’avait prise sous son aile :

« Une femme doit savoir cuisiner, conduire et nager » se plaisait-elle à répéter, bien qu’elle n’ait qu’une compétence parmi les trois. Et aucune intention d’acquérir les deux autres.

-Courir vite, peut aussi aider dans certaines circonstances, ajouta Maya qui venait de prendre un pastel et filait le manger en dehors de la cuisine.

-T’as intérêt de courir vite, gare à toi, si je t’attrape ! menaça sa mère, riant de sa facétie et son culot.

Maya revint sur ses pas, et rompant le pastel en deux, m’en tendit la moitié, que je saisis aussitôt. J’avais terriblement faim. Je l’avais déjà avalé à moitié lorsqu’elle dit :

-Maman, tu as vu, on est deux sur le coup ! Je demande une amnistie !

Je n’en revenais pas, Maya était en effet vraiment culottée. Skye, sur ces entrefaites, demanda le silence en frappant une écuelle en bois contre un bocal en métal.

-J’ai une annonce à vous faire. Et comme il n’y a jamais vraiment de « bons moments », on va dire que celui-là fera l’affaire. J’en reparlerai aux garçons aussi à table, mais bon, ils sont pas décisionnaires. C’est pas facile du tout à dire, en fait…

-Parle, on t’écoute, ma fille, la rassura Baissé.

-Voilà, je voudrais prendre une année sabbatique dès à présent, si vous m’y autorisez. J’ai bientôt 15 ans, j’ai un an d’avance, j’ai des économies. J’ai prouvé ma maturité en lançant SILN, qui a très bien marché. Je viens de le revendre et franchement, j’ai fait de très bons bénéfices, avec lesquels après avoir bien réfléchi…je voudrais voyager. découvrir au moins les autres états et fédérations.

-Mais…et ton école ? demanda Baissé

-Je peux reprendre l’an prochain, en profitant de mon année d’avance. J’aurai aucun retard.

-C’est pour ça que tu as investi dans une flotte de véhicules autonomes ? demandai-je, un peu sonnée par la nouvelle.

-Non, j’ai profité d’une bonne occasion pour investir. Je me suis pris un van d’occasion…un Wolwaggen T1,que je suis en train d’aménager en Tiny House.Je veux voir du pays comme nos parents l’ont fait, et ils nous ont toujours encouragé à le faire jeune !

-Mais tu es si jeune, tempéra Maya, tu n’as pas peur ? Toute seule, sur les routes ? C’est déjà trés déconseillé aux adultes, alors aux ados….

-J’ai un plan de route, et toutes mes étapes seront connues. Ca sera relativement encadré. On se parlera tous les jours via l’holophone….je voudrais avoir ton autorisation, Kora…et toi Baissé, ta bénédiction me serait précieuse !

-Si c’est moi, je n’ai pas les moyens de t’en empêcher, tu le sais bien. Mais je suis pas trop d’accord. Bon, comme c’est Kora qui décide de toute façon, tu as ma bénédiction.Tu l’auras toujours : tu as largement prouvé que tu étais une jeune fille avec la tête sur les épaules.

Baissé la prit dans ses bras, de la façon si particulière qu’elle avait de le faire depuis que nous étions enfants. Je proposai , quant à moi, mitigée:

-Est-ce que je peux te donner ma réponse sous 24 heures ? On a un rendez-vous important demain. On décidera ensemble après.

Je savais que le terme « ensemble » la rassurerait, et de toute façon, l’autorité que je pouvais avoir sur une presqu’adulte, qui s’était montrée plus mature que moi sur bien des aspects, ne pouvait qu’etre concertée. Mais Maya avait raison, les autorités déconseillaient fortement de sortir des frontières.

-Bon sur ce, blagua Maya, moi aussi je veux arrêter mes études pour un an et voyager, maman ? T’en penses quoi de cette idée ? T’es fan ou pas ? Et si je le faisait en slow-trottant, le nouveau sport à la mode, hum ?

-Toi ?!, rit Baissé à gorge déployée, mais t’as même pas assez d’économies pour faire le tour du quartier….Tu veux aller où? Comment?

Nous éclatâmes toutes de rire avant de passer à table. La perspective d’un éventuel futur départ rendait ces moments de joie et cohésion familiale, d’autant plus précieux.

Le lendemain, nous rejoignîmes Bérénice au lieu de rendez-vous qu’elle nous avait donné, un parc en centre-ville, qui était aussi l’un des poumons verts de la ville depuis le 19é siècle. Etabli dans une ancienne carrière, il disposait de vastes espaces clairs, de grands arbres centenaires dont un majestueux sophora aux branches sinueuses, dansant une bacchanale au-dessus de l’eau. Une île rocheuse et poétique élevait, au milieu du lac, un temple antique dédiée à la Sybille, prêtresse de la divination. Nos parents avaient toujours adoré ce lieu reposant : Bérénice avait fait un excellent choix.

Nous la vîmes arriver avec une femme d’âge mur, très élégante et soignée. Son visage déterminé s’éclaira d’un large et chaleureux sourire en nous voyant, comme si elle nous reconnaissait. J’étais à peu près certaine de la croiser pour la première fois.

-Les filles, dit Bérénice, je suis particulièrement émue et honorée de vous présenter Fatem. Elle a bien connu vos parents, et a beaucoup de choses à vous dire à leur propos. Je vous laisse avec elle.

C’était aussi la première fois que je voyais Bérénice, visiblement émue. Alors qu’elle s’éloignait, nous laissant en compagnie de Fatem dont les yeux aussi étaient embués, je lui demandai :

-On te revoit après, Béré ?

-Ça ne sera pas nécessaire. Mais je ne suis jamais loin. Si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver, répondit-elle au loin, en faisant mine de griffonner.

Après avoir pris une longue inspiration, et laisser s’échapper une larme, Fatem nous prit chacune une main :

-Je suis très contente de vous rencontrer enfin. Je déplore que ça le soit dans ces circonstances, et je vous présente toutes mes condoléances. J’aimais beaucoup Erik et Line, et j’avais la plus grande admiration pour eux. Vous leur ressemblez tellement :je vous regarde et je les vois, désolée. Ca me bouleverse. On s’assied ? Vous devez vous demander qui je suis…On ne s’est en effet jamais rencontré. Mais je vais tout vous raconter.

Elle reprit, une fois assise, en nous faisant face. C’était une belle femme à la peau cuivrée.

-« J’ai d’abord connu votre mère, Line, très jeune, ou plutôt sa petite sœur Alma. Nous nous sommes rencontrées sur les bancs de l’école, du même quartier d’Odysséa. On a quasiment fait toute notre scolarité ensemble. Line était pour nous, une grande sœur du quartier. Elle avait déjà l’esprit libre et fantasque qui l’a caractérisa toute sa vie. Elle quitta le quartier bien avant nous pour entrer en résidence universitaire. Ce choix me sauva peut-être la vie. A cette époque, certains pères de famille dans ces quartiers enclavés qui n’avaient jamais eu de problème avec la mixité, ont été peu à peu manipulés par leurs fils, les fameux « grands frères » qui prônaient un retour aux valeurs plus rigoristes et rejetaient la mixité, et le métissage. Mon copain de l’époque était d’une autre origine que la mienne. Je devins une cible pour eux. Lorsque les premiers enlèvements commencèrent, je ne me sentis pas immédiatement concernée, mais le récit de l’enlèvement de ma cousine m’invita à la plus grande vigilance : ayant réussi à s’échapper dans un premier temps, elle avait ensuite été piégée par sa famille qui l’avait mise manu militari dans l’avion afin de la marier à un cousin au pays. Son départ me choqua. Quand j’appris que ma sœur et moi, allions faire l’objet d’un mariage forcé, polygame et incestueux, avec des inconnus ayant deux fois notre âge, j’ai fui et je me suis réfugiée chez Alma, ma camarade de classe…votre tante que vous ne connaissez probablement pas. Elle nous a emmené dans la chambre universitaire de votre mère, afin que nos « grands frères » ne sous trouvent pas. Nous y sommes restés cachés une semaine et avons pu faire toutes les démarches à l’aide de certains professeurs et travailleurs sociaux. Je dois à votre mère la vie. J’ai pu poursuivre mes études, voyager, devenir une femme indépendante et autonome. Epouser l’homme que j’aimais, tout comme votre mère, qui épousa un homme merveilleux, mais sans fortune…ce que sa famille qui avait pris une certaine orientation idéologique et ultralibérale, ne lui pardonna jamais.

Votre mère ne le réalisa pas tout de suite, mais elle perdit peu à peu la place d’ainée qui était la sienne au profit de ses frères et sœurs ayant mieux réussi, portés par une ambition dévorante. Votre mère se réjouissait pour eux, et elle ne voyait pas comme ils la tournaient en ridicule dans son dos, avec leurs proches, dont mes « grands frères », devenus leurs hommes de main.

Lorsque votre grand-père, pilier de la famille et authentique humaniste, est mort…toute la famille s’est arrangée pour piller l’héritage de votre mère, beaucoup plus conséquent que le leur. Ils se sont offert les services d’hommes de lois, de notaires et plusieurs autres cœurs de métier, corrompus. Votre mère n’aurait même pas pu franchir les portes d’un commissariat de quartier sans être aussitôt signalée, et sans certitude non plus de recouvrir ses droits. Elle était devenue une citoyenne de non-droit. Son caractère patient et pacifique l’a beaucoup desservi, face à la cruelle cupidité des siens. A cette époque, elle fréquentait déjà votre père, et voulait l’épouser. Et la tragique histoire des filles de banlieue, supposées passer de la tutelle de leurs pères à celle de leur époux, s’est répétée. Avec l’expertise des « grands frères », votre famille a essayé de la piéger, à son insu, dans un mariage illégal et arrangé avec un cousin. L’objectif était patrimonial, récupérer sa trop grande part d’héritage mais le cousin, qui se voyait déjà avoir des droits sur elle qui n’était même pas informée de ce projet machiavélique, a essayé de la violer.

C’est devant la mansuétude familiale face à des faits aussi graves, et leur volonté collective de l’incriminer elle afin de protéger le seul fautif qu’elle a décidé de s’enfuir. »

-Aidée de tante Alma ?

– Votre tante Alma ne l’a pas aidé. Bien au contraire…C’est aussi le cas de votre grand-mère. Parfois, les femmes sont les gardiennes les plus fidèles du patriarcat oppressif, tant qu’il leur assure une place de choix. C’est l’un des « grands frères » de quartier, qui a probablement eu pitié d’elle qui m’a contacté et m’a aidé à l’exfiltrer. J’ai organisé sa fuite et sa disparition. Elle a pu épouser votre père, et accessoirement changer de nom, de région, de vie. Elle ne les a jamais revu, mais elle et moi sommes devenues très proches. Nous organisions des « exfiltrations societales» pour les femmes victimes de violence, mais surtout d’emprise. Y compris la forme la plus insidueuse d’emprise, le contrôle mental et la cybertorture.

Elle marqua une pause et pu lire l’admiration béate que nous avions pour notre mère, dans nos regards attentifs. Ceci expliquait toute ces longues absences, cette constante indisponibilité.

-« Votre mère a beaucoup souffert, poursuivit-elle. Elle a connu la cybertorture. Ca ne vous parle pas, et c’est normal…. Aujourd’hui Implanto est un mode de communication connue de tous, mais à l’époque, les choses étaient différentes. C’était une période d’incertitude et très complexe. Une certaine catégorie de personnes étaient ciblées par des expériences illégales, comme la cybertorture. C’était le cas de votre mère, qui faisait l’objet d’une forme de traite humaine. Je soupçonne Alma qui a toujours eu le bras long de l’avoir balancé dans ces programmes informels, paraétatique, couvert par le cartel militaire et le secret defense. Mais votre mère n’était pas la seule : de nombreuses personnes, considérées par leurs pairs un peu mieux lotis, y compris leurs proches, comme des personnes inutiles, alimentaient ce traffic d’êtres humains. Une nouvelle forme d’esclavage pour des surnuméraires vivant, soi-disant, aux crochets de la société. En échange de politiques publiques d’assistanat les concernant, des programmes confidentiels de cybertorture expérimentale avait été mis en place. C’était probablement considéré comme un échange de bons procédés.

D’autres étaient ciblées pour des raisons politiques, ou personnels comme votre mère, et atterrissaient dans les mêmes programmes, ce qui confirmaient bien leur aspect punitif et éliminatoire, car personne ne les croyait et ils passaient pour schizos.

Ces expériences ayant permis de mettre au point une innovation technologique majeur, l’Implanto, marquant notre entrée dans la véritable révolution numérique, certains politiciens réactionnaires ont étouffés ce dossier, en considérant même que c’était un service rendu à la nation, puisqu’ en dehors de cela, ce qu’ils estimaient etre des rebuts de la société n’avaient rien à offrir d’autre que ce tribut nécessaire au progrès. »

Skye et moi étions en larmes. Notre mère avait vécu l’horreur, mais avait tenté par sa joie débordante qui n’avait d’égal que cet opaque omerta, de nous protéger.

-Vous pouvez être fières de votre mère. Elle aurait pu tourner le dos à tout cela et vivre égoïstement sa vie, mais au lieu de ça…elle a rendu au centuple qu’elle a reçu.

-Comme vous, précisai-je, en lui reprenant la main.

-Merci, c’est très gentil. Mais sans vos parents, Line et Erik, je n’aurai pas pu poursuivre mes exfiltrations et organiser les disparitions de femmes violentées. La mise au point d’Implanto, communication par empreintes cérébrales qui sont aussi que les empreintes digitales, a compliqué nos process. La géocalisation de ces femmes devenait possible et très aisée pour un bon biohacker, et c’est pas ce qui manque chez leurs prédateurs. Ce sont vos parents qui ont mis en place un nouveau protocole avec brouilleur de fréquences, et ont acheté un domaine recouvert d’un dôme électromagnétique. Ca a sauvé le programme, et tant de femmes !

-Et votre cousine qui a été enlevée et envoyée au pays. Vous avez pu faire quelque chose pour elle ? s’enquit Skye

-« Ma cousine, c’est fini pour elle. Elle est engluée dans une tout autre dimension, prise au piège d’un mariage polygame. J’ai essayé de l’exfiltrer depuis le pays, mais elle n’a pas voulu : elle avait déjà des enfants. Elle aurait pu faire un mariage arrangé, mais finalement heureux comme pour certaines, mais qui dit « polygamie » dit aussi « régime matrimonial », ce qui implique de revenir à la base de ce qu’est le mariage : c’est un contrat, protégeant les intérêts des épouses, mais surtout ceux de leur descendance.

Or, quand un patriarche monogame meurt…c’est déjà le panier de crabe au niveau des ayants droits, au regard de la succession qui relève pourtant du droit napoléonien. Votre maman en a fait les frais.

Au pays, le régime polygame, fait partie du droit coutumier…et disons que même l’astrologie, qui fait le lien entre la position des astres et l’humeur de Mme Michu dans la journée, est plus précis et concis que le droit coutumier. La coutume, orale en plus, c’est « A » le lundi, et peut-être « Z » le lendemain: ça dépend souvent de votre capacité de distribution de pagnes, caisses de bière, régime de bananes, ect….

L’interprétation de la coutume, c’est la grande roue, et la polygamie, c’est la pagaille, au niveau des droits de succession, il n’y a aucune protection juridique des ayants-droits :c’est un contrat imparfait qui , pour moi, n’a pas lieu d’être ! Mais on marie et de force de jeunes filles n’ayant rien demandé, sous ce régime ! Pour le replacer dans un contexte occidental, la polygamie du droit coutumier, c’est le genre de contrat que font les assureurs avec les clauses invisibles en police 5, noyés dans la 251éme page, dans un français abscons, et qui vous prive de vos droits au moment où vous en avez le plus besoin….Ma cousine qui était la 6éme épouse d’un inconscient, vit aujourd’hui dans la plus grande indigence. Aucun de ses « grands frères » ne pourvoit à ses besoins. Je suis la seule à lui envoyer, quand je le peux, des subsides. Excusez-moi, je me suis un peu lâchée…on touche un sujet si personnel. »

-On comprend parfaitement. Vous n’avez pas à vous en excuser. Merci d’être venue jusqu’à nous, nous parler de nos parents. Ça nous fait tellement de bien !

-« Je ne suis pas venue que pour ça. Vos parents se sont assurés que Bérénice m’introduise à vous au moment où vous seriez prêtes à m’écouter vous confier une histoire dont ils n’ont pas voulu vous embarrasser de leur vivant. Je suis en quelque sorte « la passeuse« ! A présent que vous connaissez leur histoire, vous êtes préparées à faire vos choix : ils m’ont aussi confié deux enveloppes à votre attention. La première concerne votre famille maternelle et son vaste domaine familiale, dans la fédération d’Odyssea, où vivent votre grand -mère , Alma et ses enfants. C’est à trois heures de route. Vous avez certainement des cousins et cousines de votre âge que vous voudrez peut-être rencontrer. Ou Pas. C’est un choix qui vous appartient, Dans la deuxième enveloppe, vous avez l’adresse du dôme de vos parents, qui est restée un lieu de mise à l’abri pour les femmes violentées. Il est à l’opposé. Je ne vous cache pas que je préférerai que vous preniez celle-ci, afin de poursuivre le programme d’exfiltration, mais je ne dois pas influer sur votre décision. Les directives de vos parents sont très claires : Vous pouvez n’en choisir aucune, ou prendre les deux et les bruler dans la seconde suivante. Aucune contrainte. De toute façon, nous resterons en contact. Comme Bérénice et Baissé, je veille aussi sur vous. Je dois vous laisser à présent : certains groupes, adeptes du crime de haine pratiqué en meute, me surveillent. Je ne voudrais pas que votre image soit associée à la mienne : c’est trop dangereux. »

Elle les embrassa chaleureusement l’une et l’autre, et se sauva presque aussitôt.

Se rendre à la première adresse était pour nous une évidence. Skye avait par chance choisi un véhicule autonome aux options les plus avancées, ce qui nous laissa tout le loisir de débriefer cette rencontre bouleversante. Je choisis, consciente que nous aurions à affronter une prochaine lourde charge émotionnelle, le parti de l’humour :

-Alors, Mme Michu…Aka SILN, ironisai-je, vos prévisions seraient donc aussi aléatoires que vos sautes d’humeur ? Hum…

-Sérieux, j’étais trop mal quand elle a parlé de ça ! Tu crois qu’elle a entendu parler de SILN ?

-Qui n’a pas vu ta conférence TedEx, serait plutôt la question…Rappelle moi le nombre d’hololike s’il te plait ?

-Je sais, c’st aussi pour ça que j’ai tout lâché ! J’en avais marre de cette surexposition, même si elle n’était que locale. Bon ok, peut-être fédérale quand même!

-Ca répond pas à ma question…cette science « divinatoire », ça t’es venu comment ? On a grandi ensemble et tu ne pouvais même pas prévoir le jour de tes règles. C’était de l’esbrouffe, un coup de génie marketing ?

-J’aurai pas eu des taux de réussite avoisinant les 90% si ça avait été une simple arnaque. Je ne suis pas à ce point géniale. C’est juste de la science et du bon sens. On a crée un code qui permet de faire une simulation, donc une prédiction, Tout repose essentiellement sur le choix des paramètres qui va définir les différentes possibilités, le tout est optimisé par la vitesse de calcul que permet l’ordinateur quantique. Les simulations sont ensuite complétées d’éléments que je grapille lors de l’entretien…rien de nouveau sous le soleil, c’est de la psychologie pour débutant…

-Et c’est cette méthode que tu as vendu avec la boite ? Bravo ! Mais t’es vachement douée en fait. Maya avait raison : heureusement que t’es pas implantée !Tu serais bien capable de briguer la présidentielle le mois prochain…

– Ca risque pas! Nos parents avaient complétement raison sur les dérives d’un progrès scientifique mal encadré. J’aurai aimé le réaliser et le leur dire.

– Tu crois qu’on fait bien d’aller voir la famille de maman?

– J’en sais rien…On verra bien sur place, non?

– Et sinon, puisque tu es si calée en NBIC…est ce que tu saurais me dire, toi, ce qu’est Berenice exactement? On a une réelle sensation d’incarnation physique en l’approchant…la science est déjà capable de créer un hologramme aussi vrai?

– Hum…Possible. Les technologies vont tellement vite de nos jours. On a à peine le temps de tourner la tête qu’une innovation vient en remplacer une autre, et ainsi de suite. Regarde, par exemple le métavers implanté, il est trés sensoriel, je dirais même presque trés innervé: les cinq sens sont transposés dans une sorte de virtualité faite réalité, et non plus l’inverse. Je crois que même au début d’internet, à l’époque de la gratuité des codes sources, quand tout était encore un vaste espace vierge plein de possibilités, on atteignait pas ce niveau de démesure quasi vertigineux dans l’exploration de l’infini. Les frontières sont sans cesse repoussées avec les métavers, la réalité augmentée, la réalité virtuelle, à tel point sis’, que je me demande même si on en viendra pas à s’ interroger sur ce qui fonde le principe de réalité.

– Waow, t’avais tout ça en toi et moi, je suis passée à côté toute ma vie, dit Kora admirative, En tout cas, t’as bien fait une filière scientique, je confirme. Tu parles déjà comme eux: en répondant à toutes les questions, sauf à celle qu’on a initialement posé.

– Non, ça c’est la politique, justemment!

La capsule s’immobilisa une demi-heure plus tard devant une grande batisse au style victorien qui se dressait fièrement au milieu d’un impeccable jardin à la française et son bassin central. Nous n’eumes pas vraiment le temps de réflechir à ce que nous allions dire, ni comment nous présenter que nous sonnions déjà à la porte. Une domestique en livrée nous ouvrit la massive porte, sans nous laisser la moindre ouverture pour un éventuel passage.

– Bonjour, en quoi puis-je vous aider?

– Nous aimerions voir madame Andrieux, dis-je d’une voix claire et décidée.

– Mme Andrieux, mère ou fille?

– Peu importe, l’une des deux, si c’est possible.

– Ca ne sera malheureusement pas possible. L’une est absente et l’autre se repose. Pourriez-vous repasser dans une heure?

Nous rebroussames chemin, déçues. Une Baissé nous aurait fait entrer, permit de nous asseoir et nous rafraichir avec un verre d’ eau. Ces gens arrosaient leur jardin prétentieux de plusieurs litres d’eau par jour , mais étaient incapables d’offrir un verre d’eau à un visiteur, de passage.

Nous n’ eumes pas besoin de beaucoup nous concerter pour déchirer, après entente tacite, l’envellope qui les concernait. Si nos routes devaient se recroiser un jour, soit. Mais nous n’en serons pas à l’initiative. Inutile de contrarier le destin: notre curiosité avait été satisfaite.

Nous ouvrimes alors fébrilement la deuxième envellope qui contenait une adresse, un jeu de clé et une photo. Au premier plan, nos parents tels que nous les avions connus. Délurés, amoureux de la vie, autant que l’un de l’autre. Derrière eux, un chalet en bois rustique et accueillant, entouré d’une luxuriante végétation et dégageant une lumière diffuse et apaisante, depuis la grande baie vitrée de l’entrée.

Nous reprimes la route en sens inverse. L’état fédéral vers lequel nous nous dirigions était à l’extrême opposé mais l’autonomie de la capsule était suffisante. Nous n’avions encore jamais été si loin, le cloisonnement fédéral n’était pas explicite mais la mobilité était peu encouragée, voire suspicieuse. Mais au delà du simple appel à l’aventure chère à Skye, le devoir filial nous appelait dans ce cas.

Qu’il s’agisse de nos parents décédés ou de notre trinité de mères de substitution (Baissé, Fatou ou même la fantasque Bérénice), tous comptaient fermement sur notre solide détermination à vivre, non suivant les critères de réussite ou de succès établis par la société, mais dans le respect de nos aspirations les plus profondes: Trend’Art voulait m’embaucher, mais cela pouvait attendre. Le road-trip de Skye, en tiny house écolo, aussi. Peut-être même assez pour qu’elle change d’avis. Qui sait!

En revanche, il nous tardait d’aller à la rencontre de la secrète mission de vie qu’honorèrent dignement leurs parents, toute leur vie durant.

LINE ET ERIK

Les paysages defilaient à une vitesse si délirante au delà de la capsule, que ni Skye, ni moi ne remarquames qu’ils avaient changé de nature. Skye voulut masquer la monotone trace cinetique dans laquelle ils se fondaient, en projetant sur les vitres une ambiance teintée s’harmonisant avec la playlist electro-dub qui passait en boucle depuis le début de leur road-trip improvisé. Mais je la retins, aprèsavoir ralenti la vitessse, fascinée par l’apre rugosité des irregulières parois rocheuses encadrant la route sinueuse. Bien qu’en mode de conduite autonome, nous avions activé la commande vocale de supervision après deux ou trois virages surraigues qui nous causèrent quelques frayeurs.

« Flash info: Nous interrompons ce programme musical pour vous informer du deces de la militante feministe pour les neurodroits de l’homme, de la femme et des etres vivants, Fatem Bassop-Diop. L’activiste a perdu la vie dans un accident de la circulation survenu aujourd’hui. Une enquête est ouverte, mais la piste de la defaillance technique n’est pas à écarter. »

Skye et moi nous regardions, sonnées. Je m’apretais à formuler à haute voix l’angoissante interrogation qui s’imposait, sans pour autant la matérialiser et l’ancer irrévocablement dans une triste et sordide réalité, lorsque la capsule marqua un arret sec et brutal avant la fine ligne de démarcation, séparant la route goudronnée d’un chemin de terre sableux. Les commandes ne répondaient plus, quelques soient les vaines manipulations que Skye tentaient.

— C’était peut-être pas une si bonne idée que ça, le Val De garde, tentai-je de blaguer, sans conviction.

— Je comprends pas ce qui se passe. La cause n’est pas interne, ça vient de facteurs exogènes que je ne parviens pas à saisir, là tout de suite…Je sais pas…C’ est comme si le système avait été désactivée sur ce territoire.

— Et où sommes-nous? Est ce que le système de géolocalisation de la capsule fonctionne encore? Parce que sinon, on a un vrai problème: les montres connectées sont à plat!

— Non, il marche plus non plus. Il va falloir qu’on trouve un patelin, même dans ce bled paumé, afin de nous repérer. On va bien trouver quelqu’un quelque part pour nous aider! Et puis, nous avons les coordonnées du chalet des parents. Ca devrai aller…..Quoi, t’as peur?

Je ne bougeai pas, et ne répondais pas. «  C’ est pas vrai! T’as peur! » Skye riait,tandis que j’hésitais en effet à sortir du véhicule, tout en ayant bien conscience que nous n’avions pas d’autres options. Aucune de nous n’étaient implantées, personne ne risquait de nous venir en aide puisque nous n’avions même pas indiqué à Baissé et Maya le lieu où nous nous rendions, au chalet parental, dans ce dôme mystérieux qui fût le fruit de leurs efforts et de leur sacrifice.

Je suivis finalement un peu penaude et honteuse ma petite sœur , dont le pasfermeet décidé, bravait l’adversité, à plus de 100 mètres devant moi.

Skye voulait absolument couper par une des allées aléatoires et sombres qui s’enfonçaient entre les roches, en affirmant avoir repéré quelques minutes avant complète deconnexion du véhicule un petit village, peut-être un hameau, où nous pourrions solliciter de l’aide. La rue sur laquelle la capsule s’était arreté , était peu fréquentée, voire pasfréquentée du tout. Pas une seule voiture n’était passée depuis notre arrêt. J’ insistais pourtant pour qu’on la longe à pied dans l’espoir de croiser un providentiel véhicule. Skye ne m’écouta pas, et entreprit d’enjamber un haut talus avec sa détermination habituelle. Cédant à la peur panique de me retrouver seule, je la suivis en trottant, dépitée.

Au bout d’une demi heure de marche, nous tombâmes sur un village troglodyte, dont la place centrale regroupait une dizaine de tablées silencieuses. Les habitants, statiques, d’abord immobilisés par l’univers captif de la métasphère, se défigèrent un à un, au fil des déconnections, nous jetant tour à tour des regards méfiants et sourcilleux, sous leurs chapeaux à larges bords. La plupart des personnes assises étaient des hommes, accompagnés pour quelques rares d’entre eux, de compagnes. Les lunettes noirs que certains portaient, ne parvenaient pas à masquer l’animosité franche que nous provoquions du simple fait de notre présence.

Alors que mon regard, gené, balayait l’architecture surprenante des batisses encastrées dans la pierre, je crus voir à l’une des fenêtres un drap blanc, séchant sous le soleil dru, sur lequel était inscrit en lettres écarlates: « PARTEZ». Lorsque je levais les yeux à nouveau vers la fenêtre, elle était close. Nulle trace du drap,ni du message.Je l’avais néanmoins reçu, qu’il s’agisse ou non d’une hallucination, et heureux hasard, il s’accordait parfaitement à mon souhait le plus pressant.

Nous pûmes néanmoins acheter de l’eau fraiche, quelques snacks locaux, recharger nos montres connectées et entendre les voix chaleureuses de Baissé et Maya à qui nous ne manquèrent pas de donner notre localisation. Il n’y avait fort heureusement aucune chambre de disponible dans ce lieu inhospitalier, mais les coordonnées du dôme indiquait qu’il était tout près, par delà la « fôret interdite » aux abords du village.

— « Foret interdite »?! Non, mais ils se croient dans un conte des frères Grimm ou quoi? Ironisa Maya, moqueuse.

— Vous n’êtes pas d’ici, jeune fille, l’interrompit séchement la forte femme drapée à la caisse, ça se voit à vos paroles inconsidérées, mais surtout à votre accoutrement: des shorts beaucoup trop courts, et complètement échevelées. C’est parfaitement inconvenant.Où sont vos maris? Une femme correcte reste sous la responsabilité deson mari. Elle ne court pas les rues comme une je-ne-sais-quoi!

Elle termina sa diatribe indignée par un glacial «  Sur ce, bonne fin de journée! »? , nous signifiant notre congé dans sa boutique dont nous bloquions l’entrée. Je saisis à temps Maya, qui s’appretait à lui répondre vertement, par les épaules en la poussant vers la sortie.

La fôret interdite était un écosystème vert et opaque, monde dans le monde, avec des branchages entravant le passage de tout intrus de ses ronces ciselés auxdents meurtrières. J’avançais péniblement, derrière une Skye vaillante et comble de la honte, encourageante. Sa vigueur croissait proportionnelement à mon abattement, qui suivait me semblait-il, la course déclinante du soleil, caché derrière de lourds nuages. Pourcouronner le tout, une pluie diluvienne s’abattit sur nous au moment où une ronce particulièrement perfide, me déchira la jambe droite. Je hurlais de douleur en claudiquant.

— Tu exagères, persiffla Skye, ce n’est même pasune égratignure. Allez, bien tenté, mais on avance!

— Non, toi avances si tu veux, mais moi je fais une halte. Je ne peux pas faire un pas de plus. Et puis, tu veux aller où sous cette pluie? ! Regarde, tout est sombre et boueux…C’est plutôt le moment de voir si tout ce qu’on a appris chez les scout et avec les parents, tient vraiment la route in situ!

Je devais faire peine à voir car Skye rebroussa chemin et s’adossa à son tour, contre l’arbre sous lequel je m’étais laissée choir.

— C’est Baissé qui avait raison en vrai sut ta copine Bérénice: elle est jamais là où elle est supposée être et toujours là où elle devrait pas. Elle nous serait pourtant bien utile en cet instant précis, tu crois pas?

J’étais si épuisée et essoufflée que je me contentais de poser ma tête, lourde et vaporeuse sur son épaule, au moment où elle s’assit près de moi. Ma forte petite Skye, si brave, courageuse, intrépide, si solide, si…Je sus que je sombrai dans le sommeil au moment où je ne perçus plus distinctement le son de sa voix…ou de la mienne.

— Du chaos naissent les étoiles…

Une femme noire sans âge, enturbannée, le front haut et scarifié, avait remplacé Skye à mes côtés. Je n’éprouvais plus aucune douleur, et les immenses arbres de la forêt formait en cet endroit un puis de lumière, dans leur farandole. J’étais comme hypnotisée par sa voix, calme et mesurée, ressemblant à une sonate oubliée. Nous étions alors plongées dans un silence, habté parde fortes vibrations collant à l’air comme une brume agitée. La femme semblait soupeser chaque mot sortant de son être, avant de les libérer telle une délicate brise.

— Le chaos, poursuivit-elle; devient étoiles à condition de trouver en soi les ressources pour l’affronter, et le dompter en le travaillant à même la pâte , grace à une résilience créative. Tout est matière, finalement! Vous n’êtes pas ici par hasard. Il y’a plusieurs années, j’ étais aussi à votre place. J’ai du , ici même, dans cette forêt affronter un serpent sept nuits succesives! Vous imaginez…Je venais de fuir un programme musclé d’encerclement systémique en réseau et élimination sociale…Tout comme vous, j’ai dabord été accueillie comme une étrangère bizarre. Avec défiance. Seul le Nganga, le sorcier, m’avait reconnu. Les gens d’ici se détournaient de moi en crachant comme pour évacuer un mauvais sort, même après avoir été avisée que j’étais « dupliquée », ce qui dans une culture où les ancêtres ne cessent de revenir sous les traits d’un nouveau-né, n’a pourtant rien de bizarre…

Celle qui aurait du être ma mère dans cette dimension, si elle n’avait pas perdu mon double à la naissance, refusait même de croiser mon regard. Ici, tu n’esvrien sans ton nom. Et il se trouve que les gens appelent leurs enfants par leur nom, avant même qu’ils ne les conçoivent. Lorsque l’enfant vient au monde, son nom est révélé au clan. Ici, tu n’esrien sans ton nom. Celui que j’avais en arrivant, Guinée Oblé, ne signifiat plus non plus rien, nulle part. Le nganga m’encouragea à donc trouver mon nom caché….Ca n’a pas de sens pour toi? Ca n’en avait pas non plus pour moi! Hum, s’il fallait donner un nom à chaque chose n’ayant pasexisté, chaque ébauche de vie perdue dans les limbes!

Et pour retrouverce nom secret, je devais affronter mes peurs, dans cette foret interdite. Ce serpent m’a tourmenté , nuit après nuit! Jusqu’à ce que je saisisse sa peau visqueuse et écaillée entre mes deuxmains nues, et que j’arrache son hideuse gueule ouverte à pleine dents, avant de la recracher vaincue et inerte!

En rendant l’âme, poursuivit-elle, ce serpent m’a restitué mon identité. J’avais affronté, et vaincuema plus grande peur. Dès lors, tout a repris sa juste place, et j’ai été accueillie avec cette chaleur rustique qui caractérise les miens, et leurs proches: les gens d’ici sont aussi simples et rustres qu’ils sont vrais et bienveillants. Je te raconte tout ceci car un combat aussi t’attend. Toi et ta sœur. Cette guerre est avant tout spirituelle, une guerre vieIlle comme le monde, muette et secrète comme la roche fosilisée. Certains traversent la vie , les bienheureux sans avoir conscience de ce qui est invisible à l’œil, sans prendre connaissance de cette dimension. Ils n’en meurent pas cela dit….ou plutôt si! Ils en meurent, mais comme nous tous, cela dit

Elle éclata de rire, sans ouvrir la bouche. Un rire dont le tintement joyeux flotta longtemps, se reverberant d’arbre en arbre.

— Je comprends pas, on va affronter un serpent? demandai-je, étonnée de ne pas avoir à bouger les lèvres pour m’exprimer, horrifiée et endormie.

— Ne sois pas naive! Le serpent est un symbole. Il prend des formes et des significations différentes suivant les cultures.

— Mais…mais vous prétendiez avoir terrassé un boa..

— Moi?!!! S’offusqua t-elle, interdite, j’ai jamais parlé de boa géant! Cela pourrait être un python, un cobra, la mauvaise langue d’une rivale jalouse, ou le sexe armé d’un homme violent…Et puis, pourquoi géant? Surtout dans ce dernier cas!

Le rire flotta à nouveau, avant de s’évaporer…

— Le serpent prend des significations différentes suivant les cultures. Ce programme d’élimination sociale qui a failli détruire ma vie, relève aussi d’un affrontement spirituel. Au final, il n’en est que l’émanation physique, malgré toutes les tortures subies…le plus grand mal est spirituel, dans la façon dont il colonise les âmes, sépare les familles en exploitant la moindre brèche, détruit la plus petite étincelle de bonté chez l’individu, la communauté, l’institution, le corps d’état. Et pour y parvenir , ce programme utilise le reférentiel culturel des personnes ciblées: dans ma culture, le serpent représente une divinité aux cheveux de serpent, sorte de méduse à qui 7 vierges furent sacrifiées. Dans les cultures monotheistes, c’est son aspect phallique et maléfique qui prime:il est tentation et corruption à la fois. La maitrise de ces mythes a d’une façon ou d’une autre participé à la neutralisation des cibles, à la manipulation de leurs affects, tout comme à la libération de l’hubris et du sentiment de toute puissance des tortionnaires. J’ai été violée: des hommes, un en particulier, ont pris possession de mon corps sans me demander mon avis. Dans un contexte où la censure social du tabou a sauté et où la déshumanisation de la victime est totale, mes tortionnaires sont passés de pensées lubriques et interdites au viol, sous fond d’inceste, légitimé par un sytème d’inversion de valeurs où la luxure est érigée en droit absolu….je n’ai plus été considerée comme une personne « violée », mais suivant leur propres termes, comme une « prisonnière enceintée ».

Lorsque des familles, des communautés entières se sont laissés pieger par leurs propres vices et démons, institués en pactes aussi secrets que sataniques…comment dès lors faire sociéte?

En faisant voler en éclats les interdits, garants des équilibres sociétaux, ils ont partagé une turgescence honteuse, dangereuse…d’autant plus dangereuse qu’elle avait la vélocité débridée d’un reptile sournois traquant avidement sa proie.

C’est ce chaos que je suis venue vaincre en etouffant ce serpent!

— Vous … vous avez dit lui avoir arraché la gorge de vos dents…

Je sentais bien, à ma répartie, que ce n’était pas le rêve dans lequel -si j’étais bien en train de rêver- je brillais le plus de vive perspicacité. J’avais la sensation tout en étant bien présente, de n’etre qu’ un réceptacle, comme une feuille d’impression reflétant l’indicible car le message reçu allait au delà des mots.

— Oui, bon! En tout cas, je l’ai vaincu dans le vaste anasyrma de la Nature, dans le secret touffu et humide de la forêt. J’ai arraché ma liberté, tu comprends. J’ai été, dans un premier temps, physiquement « mise à l’abri » du programme qui me ciblait, grâce à de bonnes âmes. Mais j’ai du gagner ce combat spirituel, pour être véritablement sauvée. C’est un combat qu’on ne perd pas, il est encore préférable de se perdre et errer à jamais dans cette forêt. Et toi, qu’es-tu venue vaincre?

Elle tourna son regard vers moi. Mais seul l’œil auréolé de fines scarifications, sur son front, plus perçant et vrai que nature, m’interpellait, provoquant au plus profond de moi de violents spasmes, qui évoluaient en vigoureuses secousses.

— Réveille-toi! Eh oh! Réveille-toi Kora…..

Skye était accroupie, face à moi et me secouait avec poigne, le visage inquiet. J’ouvris les yeux sur un jour nouveau. La fôrêt était lumineuse et familière.

— On a dormi, ici ? demandai-je , encore hagarde

— Oui, surtout toi! Moi, je me suis inquiétée la moitié de la nuit. Tu as eu un épisode fiévreux assez alarmant. Tu grelottais, malgré de grosses gouttes de sueur, tout en parlant dans ton sommeil. J’ai vraiment eu peur! J’ai fait un feu, et j’ai improvisé un cataplasme avec les herbes trouvés pour faire baisser ta température. Le scoutisme, c’est pas du flan: prouvé et approuvé, dit-elle en dessinant du majeur et de l’index, le V de la victoire.

— J’ai parlé dans mon sommeil? Et de quoi exactement?

— J’en sais rien, tu délirais complétement…t’as parlé d’un œil…Puis t’as sorti aussi un nom comme « Haurys », c’était peut-être Harry, j’en sais rien…

Horus. Tout était encore frais dans mon esprit.

— Je suis désolée, dis-je en me levant. Je fais une piètre grande sœur. Mais ça va mieux, t’inquiète pas. On peut y aller!

— Béré nous a appelé et est déjà arrivée. On est à dix minutes de marche. Si on l’avait su hier!

— Ta montre était encore chargée? Moi, elle ne l’est plus depuis un moment déjà…

— Oui, dit-elle en se retournant, genée, il m’en restait encore un petit chouilla! Ecoute, je sais pas si c’est le bon moment après ta nuit pour t’annoncer ça, mais il y’a pas de bons moments dans ce genre de situation: Béré m’a confirmé que c’est bien la Fatem que nous avions croisé hier, qui est décédée dans cet étrange accident.

Je soupirai sans donner suite à cette révélation. Le fait que Fatem, tout comme nos parents décèdent dans des accidents, étaient pour le moins étrange, en effet. Mais ne souhaitant pas inquiéter Skye, qui avait eu son lot de tracas cette nuit, je me contentai d’hocher tristement la tête. Nous parvinmes en quelques minutes de marche, à une vaste clairière dont les données correspondaient selon la dernière geolocalisation captée par Skye, à celle du chalet, et donc du dôme.Mais ni l’un ni l’autre n’était visible.

— T’es sure que c’ est bien là? demandai-je à Skye, dubitative

Skye sortit sa montre et projeta simultanément deux écrans: le recalcul du temps de parcours et le plan. J’étais de plus en plus perplexe: nos montres étaient identiques. Comment la sienne pouvait-elle encore fonctionner?

— Je suis quasiment certaine que nous nous trouvons au bon endroit, affirma t-elle, regarde sur ce point…et nous sommes précisément là!

Skye rangea à la hâte les deux écrans suspendus, dont la vive surbrillance était sans équivoque, en les glissant vers sa montre.

La voix de Bérénice retentit derrière nous:

— Vous en avez mis du temps pour émerger, dis donc !

Elle se trouvait sur la terrasse d’un chalet en bois, identique à celui figurant sur la photo de nos parents. Il se trouvait à l’emplacement, encore vide quelque secondes plus tôt, de la clairière.

— Ne vous inquietez pas, précisa Bérénice, c’est le principe même du dome. Il invisibilise le lieu. Ah oui….et si vous vous demandez pourquoi, je ne suis pas venue vous chercher hier soir, en pleine nuit, dans la forêt…disons que « météo merdique + talons+ boue » n’ont jamais fait bon ménage. Je ne suis pas responsable des lignes de codes régissant ma garde-robe!

Le chalet était le prototype même du chalet, avec une vaste baie vitrée et une cheminée dont le feu de bois crépitait. Son allure proprette et ordinairecontrastait avec la dangerosité des missions qu’elle abritait, en lui conférant un aspect assez surnaturel que le lustre fin et luminescent du dôme aux alentours,venait accentuer.

Elles entrèrent, timidement, dans le séjour: Line et Erik étaient passés ici. L’arôme du café qu’ils partageaient à 17 heures traversait la pièce, et pour peu qu’on se déplace lentement, les senteurs melés de leurs parfums artisanaux, Patchouli, musc et menthe poivrée, surprenaient par petites touches. Les bonbons miel-ravintsara de leur mère, bec-sucré, trainaient sur le bureau de chêne, près d’un mot jeté à la hâte sur un post-it dont les coins se décollaient à peine. L’espace vide et déserté des pièces devenait matière et s’emplissait de vie. Line et Erik, nos parents, étaient ici.

A peine nous fûmes installées, on frappa à la porte.

Une femme noire sans age avec un imposant turban africain, dégageant un large front scarifié d’un tourbillon de cercles au centre duquel s’enfonçait le dessin boursouflé d’un oeil, parût. Berenice qui avait ouvert la porte, la salua avec la familiarité de vieilles âmes se retrouvant au croisement d’un carrefour.

Enfin, vous arrivez juste a temps! Vous n’avez que deux heures de retard. C’est parfait!

Je me disais aussi que j’etais un peu en avance.

Comment vous portez-vous?

Pas comme vous! Vous faites comment pour ne pas prendre une ride. Habituellement c’est l’un des rares privilèges réservés aux peaux gorgées de melanine. Il faut croire que la mise à jour de votre programme est plus efficace que nos crèmes au collagène marin. Elles sont arrivées ?

Oui, elles vous attendent.

Kora la reconnut immédiatement, tandis que Skye accueuillit chaleureusement cette femme qui lui semblait familière et étrangère, à la fois. Guinée se présenta à elles, après les avoir embrassé, non sans effusion et émotion.

Excusez-moi, je suis tres émue de vous rencontrer. J’ai si bien connu vos parents. Je leur dois la vie, tout comme mes enfants probablement.

Comme vous le savez peut-être, je suis une des premières femmes à avoir bénéficié du programme de protection et d’extraction. Vos parents m’ont permis de sortir d’une situation inextricable. J’ai payé le prix cher: c’était le prix de la liberté et de la sécurité de mes enfants. Je ne les ai pas vu grandir, devenir adultes, se marier, avoir des enfants, mais je les ai protégé.

J’étais une personne ciblée, victime d’ expérimentations odieuses et d’un traffic humain, à peine souterrain. Grâce à Line et Erik, vos parents, j’ai atteri dans cette dimension dans laquelle j’ai pu non seulement me réparer, guérir mes blessures mais probablement aussi « sauver » la famille dont je suis issue, et qui s’était mise à me cibler. Et je ne savais pas à quel point cette étape était nécéssaire à ma résilience avant d’arriver ici. Lorsqu’on est bléssée, on répond souvent à la haine par….peut-être pas de la haine, mais une forme de protectionnisme et de rejet. Or si une partie du harcélement est liée aux technologies furtives et confidentielles, une autre est définitivement spirituelle.

En arrivant ici, j’ai immédiatement rejoint ma famille, disons le clan qui correspond à ma famille dans cette dimension. Le clan Mongo. Ils n’ont rien à voir avec leurs alter-egos du monde dont je suis issue: ils vivent comme nos aieux, une vie simple proche de la terre, dans une foi oscillant entre animisme et edenisme. J’ ai retrouvé, dans cette dimension, la plupart des personnes que j’ai quitté …du moins leurs doubles, si tant est qu’on puisse parler de duplication, à l’exception de mes 3 enfants. Dans ce monde, mon alter-ego n’a pas vécu au delà des première heures de gestation. Puisqu’elle est mort-née, mes enfants n’ont donc pas pu exister dans ce monde. Et pourtant, j’étais attendue. Le Nganga, le guerisseur du clan, savait que je viendrai. C’est lui qui a aidé, à regret, ma mère à faire passer sa grossesse, mais pour lui, j’aurai du naitre. Il m’a vu plusieurs fois en songe et savait que je reviendrai vers eux, d’une façon ou d’une autre, sous une forme ou une autre.

Il m’a initié au voyage dans le monde invisible. Certes, je n’ai pas encore son niveau de maitrise, mais j’ai déjà vu mes enfants en songe. Ils vont bien, tous les trois et sont devenus des personnes formidables. C’ est le plus important! Je peux parler ainsi et échanger avec n’importe qui sans souci de temps ou espace. Une sorte de supraconnectivité…

Elle me regarda longuement, au point d’attirer aussi l’ attention étonnée de Skye sur moi. Je baissai les yeux et gardai le silence. Elle continua.

« Comme le Nganga, je peux dévoiler ce qui est caché à l’aide de plantes, et faciliter le voyage mystique qui permet la délivrance des âmes. Aujourd’hui, les grains, cauris, écorces, dents de fauve et pierre de lune ont remplacé mes tableaux, pinceaux et fusain. A vrai dire, ça ne me dépayse pas tant que ça: c’est une autre forme d’exploration du réel et de restitution de ce qui est imperceptoble à l’ oeil pressé. Grâce aux différents états de transe et aux portails que nous pouvons atteindre en glissant à travers les différentes réalités astrales, nous pouvons interpréter le Ndimsi, le mystère. C’est quelque chose qui n’est ni bon, ni mauvais: il permet juste de voir au delà du temps et de l’espace. L’appeler sorcellerie, avec le sens que l’on donne à ce mot, est un abus de langage.

Dans mon cas, le réel a été un retour aux sources, à la famille, au clan, à l’unité, à toutes ces choses dont le harcélement en réseau et la cybertorture avaient modifié, ailleurs, les règles sacrées pour en faire des régles de domination, de prédation, au détriment des régles séculaires de réciprocité dans la digne lignée de nos vénérables ancêtres.

Au delà de ma propre personne, les équilibres du clan qui avait été détruit dans une autre dimension, ont été restaurés dans celle-ci. J’ai pu être sauvée dans tous les sens du terme, pas seulement d’un ciblage qui allait me tuer à moyen terme, mais aussi de l’effondrement civilisationnel de ma culture, condamnée dans l’autre dimension. Ma dette à l’ égard de vos parents, de votre famille, est immense.

Profitant d’une pause volontairement marquée par Guinée, Skye demanda abruptement:

Mais pourquoi nous parlez-vous de tout ca? En quoi sommes-nous concernées?

— Tout ne m’a pas encore été révélé, ajouta t-elle en nous fixant alternativement, Je ne suis qu’une simple passeuse. Je n’édicte pas les règles: je les suis. Aussi, je ne saurai vous délivrer le but ultime du message qui vous concerne, avant de l’avoir entièrement déroulé. Désolée, ce n’est pas aussi cool que le cinéverse!

— On est pas implantées, donc les cineverses nous sont aussi inaccessibles que ce que vous nous expliquez, répondis-je sur le même ton léger.

— Vos parents vous ont pas fait ça? demanda t-elle, en partant dans un tonitruant éclat de rire, sérieusement? Vous êtes pas implantées alors que même le nganga du village a de temps en temps, cette position ridicule et crispée de tête rejetée en arrière et yeux vitreux? Je crois que je les en aime d’autant plus! Vos parents étaient des visionnaires. Ils ont crée un protocole d’une complexité et en même temps d’une simplicité désarmante. C’est trés juste de parler d’imagination, même si croyez-moi elle est bien plus proche de la réalité qu’on ne le pense. On a tendance à les opposer, or l’état physique dits « réel » et l’état de « rêve » sont deux états mitoyens, aux frontières poreuses. Ils peuvent être superposés avec la possibilité de ne plus les distinguer, et d’avoir une interaction de l’un sur l’autre. Cela est aussi vrai pour les dimensions antérieures, le passé, car le temps n’existe pas en dehors de nous-même. Erik adorait nous rappeler que le temps ne passait pas, que c’est nous qui passions, et qu’à ce titre le temps n’etait qu’une illusion. Je vois à vos sourires qu’il a du vous bassiner aussi avec cet axiome. Tout ce que nous tenons pour vrai peut-être déconstruit: plus on nous donne de technologies, et moins on nous offre de connaissances. Cette déconstruction de l’idée du temps, peut aussi être appliqué à la matière….qui ne représente que 5% de ce qui nous entoure, et que nos 5 sens interprétent comme étant la réalité, principe auquel vous souhaitez toutes les deux vous raccrocher. Et je le comprends. Mais réalité n’est pas forcémment vérité!

La majeure partie de ce qui nous entoure et même de ce que nous sommes nous échappe, et comme cet étendue nous est inaccessible, nous l’avons apellé « vide » , mais la vérité est que nous ignorons de quoi ce monde invisible, ce vide, est composé et de quelle façon il interagit avec nous. Alors nous essayons de l’appréhender via la science, ou la spiritualité.

Le programme qui persécutait dans l’autre dimension, les personnes comme moi, les targeted individuals comme nous étions confidentiellement nommés, était un programme maléfique, s’appuyant sur des technologies d’essence satanistes. La seule façon d’en sortir était un protocole extra-ordinaire et extra-dimensionnel, en hackant les lois de la physique comme vos talentueux parents l’ont fait!

– Si ce que vous dites est vrai, l’interrompit Skye, suspicieuse, cela signifie que nos parents peuvent aussi être présents quelque part, encore en vie comme vous aujourd’hui?

– Je ne saurai vous le dire, admit Guinée, Je ne suis pas là pour ça …aujourd’hui.

Mais Skye ne la lacha pas pour autant, je reconnus sans peine la détermination qu’elle avait bati au fil des années, et qui ne souffrait ni limites, ni obstacle. Elle insista, les lèvres crispées:

– Guinée, est-ce que nous les reverrons un jour?

– Je ne suis pas autorisée à vous le dire; Cela fait partie des mystères qui ne peuvent encore être révélés. Même dans le désordre et le chaos apparent vous savez, il y’a un ordre que l’univers lui seul connait? L’ordre, oui, il y’a toujours…

– Mais comment peuvent-ils ne pas vouloir nous revoir, explosa Skye, en larmes, Ordre? Mais quel ordre? Nos vies ont été foutues en l’air à cause de leurs utopies et idéaux de merde!!!

Elle s’était levée sous l’effet d’une colère impuissante, et hurlait. Guinée restait impassible.

-Vous savez, trancha t-elle avec un calme incisif, je n’ai pas « vraiment » revu moi-même mes enfants!

– C’ est plus que je ne puis en supporter, dit Skye en saisisant son gilet, prête à sortir.

Je la retins, et passant mes bras autour de ses épaules dans un geste tendre, l’enjoignit à s’assoir. Et même si la consolation était maigre, je l’embrassai sur le front comme le faisaient nos parents.

Ok, Guinée, repris-je une fois ma soeur apaisée, d’un point de vue technique, comment ça fonctionne cette extraction? Comment le protocole fonctionne d’un point de vue scientifique et comment s’inscrit-il dans le dôme? Notre époque moderne et si avancée n’a jamais entendu parler de ça. Je suis à peu prés certaine qu’aucun des programmes telechargeables, même les plus avant-gardistes, des benesciencias à la pointe de la technologie, ne propose un tel contenu. Comment est-ce possible?

La voix de Skye, qui gardait dans un renoncement vaincu la tête baissée, devança celle de Guinée.

C’est possible grâce à la stabilisation de l’énergie et de la vitesse quantique, probablement par le moyen de Qbits avec impulsions lasers espacés.

Je regardais Skye, avec effarement mais sans surprise excessive.

C’est quoi une sorte de téléportation?

Oui, une téléportation quantique basée sur le principe d’intrication. Papa faisait des recherches dessus. Je m’en souviens.

Bérénice, comme à son habitude de tomber aussi inopinément qu’ une perruque dans la soupe, fit théatralement son appartion.

Bien Skye, c’était ma partie normalement, mais je vois que tu es aussi redoutablement douée qu’Erik. Le protocole de vos parents se base sur l’idée de patron d’interférence, et copie grosso-merdum l’expérience de Young. Un état de superposition en deux endroits distincts …tant qu’on n’y regarde pas de trop prés. Et pour répondre partiellement à ton interrogation Skye, il se trouve que dans le cas de Guinée, son double mort-né, lui permet d’exister ici sans risque de destruction majeure. Tire en les conclusions que tu peux, ma belle. Nous n’irons pas plus loin sur cet aspect là et tu sais pourquoi.

– La moindre intrusion entraine un nouveau calcul ou reinitialisation, donc l’annulation d’autres possibilités. D’autres réalités possibles, oui je sais, admit Skye, à regret.

Cherchant à changer de sujet afin d’atténuer la deception de ma soeur, mais aussi afin d’en savoir plus sur l’échange informel que nous avions eu dans la foret, je demandai précipitamment:

Vous évoquiez tout à l’heure un serpent, qu’en est-il?

Guinée rassembla ses idées, et après un nouveau regard à la complicité trop explicite, se lança:

Je ne voudrais pas vous induire en erreur, et entrainer une erreur d’interprétation, car la figure du serpent revêt une représentation proteiforme.

Certaines personnes, comme les poètes, peut-être aussi les gens dont l’extreme lucidité a heureusement viré en folie, arrivent à dire mille vérités en peu de mots. Je ne sais pas comment ils font. Moi, même en songe, je n’y parviens pas. On dirait qu’ils créent des mondes entres les interstices vides des mots, puis qu’ils multiplient par effet catoptique ces mots au centuple, et enfin qu’ils leur insufflent vie et forme. Je suis une médiocre passeuse. Mon propos sera plat et sans relief. Je ne sais que retranscrire le réel, je n’ai jamais su le transfigurer.

Les commanditaires et organisateurs du programme d’élimination sociale, l’Encerclement systémique en réseau, dont j’ai fait l’objet, ont encouragé chez des profils borderline, recrutés spécifiquement pour cela, les dérives bacchanales les plus sordides et pratiques contre-nature les plus déviantes. C’est un programme qui reposait sur un enchevêtrement de manipulations. Ce qui signifie que même les tortionnaires, déjà prédisposés en raison de leur esprit tordu à enfreindre certaines limites sociales, étaient manipulés par le biais de leurs systèmes de croyances respectifs, puis ensuite corrompus, et enfin controlés par le secret entourant leurs vices…

Les énergies négatives sombres, les déviances sexuelles et les dépendances aux drogues dures sont les brèches par lesquelles ils s’insinuent dans la psyché humaine.

Telle une expérience de Milgram décuplée, les commanditaires exerçaient sur ces exécutants une autorité abusive et un contrôle social total. L’implication de ces derniers, les tortionnaires, qu’on aurait appelé en d’autres temps « Kapos », dans de graves actes de torture les rendaient à la fois complices pleinement conscients de cette entreprise collective de déshumanisation d’un individu, ET objets non-consentants d’une étude encore plus informelle: celle de leur propre capacité de soumission à des ordres contraires à l’éthique et à la morale. Cette semi-liberté, ce semi-libre arbitre a été pour certains kapos une opportunité certaine de création, en entrainant une mise en abyme de ce processus d’élimination sociale: un harcélement dans le harcélement.

Les réseaux locaux en déshumanisant la cible, devenaient eux même des bêtes féroces,organisant un sous-modèle economique de prédation débridée dans lequel tout était volés à la cible, dans une vaste entreprise de recel: créations artistiques, prestations sociales, comptes bancaires, accès au logement, au travail…et même les faveurs d’un prétendant au capital social trop elévé,pouvant compromettre la mise en œuvre de cette lente et lucrative agonie.

Cela pouvait prendre des formes encore plus graves et glauques: du traffic d’êtres humains avec viol repétée sous GHB au réseaux pédocriminels….

Les commanditaires, sauf commande spéciale, laissaient toute latitude aux kapos de gérer ce recel en observant ces secondaires objets d’étude, et l’impact que leur activité criminelle avait sur le délitement des liens de solidarité des corps intermédiaires qu’étaient les familles et les communautés, habituels lieux de résilience. Ainsi que l’inévitable recul de l’état de droit au niveau des institutions.

Ils ont détruit des familles entières en encourageant le viol, l’inceste, la pédophilie, chez des kapos qu’ils auraint pu « soigner », si seulement les faramineux moyens mis en œuvre avaient poursuivi ce but!

L’instrumentalisation jusqu’à la nausée, de leurs vices permettaient de les faire plonger toujours plus loin dans ce crime de haine. Ainsi, les rapports autrefois de saine tendresse et affection, basculaient vers des liens unilatéraux de domination et de prédation…

La métaphore vipérine du serpent, vous l’aurez compris, n’est vraiment pas usurpée dans mon cas. Je continue toujours de me demander si j’étais la vraie cible, ou si ce n’était pas plutôt les miens, en tant que groupe social à haut potentiel…porteur,peut-être, je sais pas d’une transformation sociétale majeure qui a ainsi été empêchée…. »

Guinée marque une pause, visiblement éprouvée. L’expression de son visage, dont le front avait sensiblement enflée au fil de son discours, était tourmentée.

— C’est sur toi que pèse à présent ce danger Skye, reprit-elle douloureusement, Je ne lesais que depuis les trente dernières secondes. Ne me demande pas comment: nous ne sommes que des vecteurs neutres, nous autres passeuses. Et je ne suis ni Line, ni Erik, ni même Béré, véritable pie qui devient plus muette qu’une carpe quand il s’agit des vraies choses! »

Elle ricana, malgré elle, en prononçant ces derniers mots. Skye et moi nous regardames, l’air interdit. Le logo de la boite montée par Skye sur le méta, qu’elle avait depuis revendue, me revint immédiatement à l’esprit: un entrelacement de serpents qui dansaient, en s’élevant autour d’une main brandissant une boule de cristal.

— Je ne comprends pas trop…ca signifie quoi? Je vais mourir étranglée dans mon sommeil par un serpent à sonnette libidineux, ou être transformée en pierre par une vieille méduse locksée parce que j’ai confié la conception de mon logo à un type un peu barré, en mal d’imagination?! Je lui ai dit en plus que j’aimais pas ce logo!

— La luxure ou la colère ne sont que deux interprétations de ce mystère. Mais le myangi, le mystère, peut en compter autant qu’il existe d’âmes, précisa Guinée.

Alors que je parcourais mentalement, fébrile et inquiète, toutes les interprétions qui auraient pu s’appliquer au contexte du seul être au monde dont la vie comptait plus que la mienne, vie dont j’avais la responsabilité, sa voix s’éleva timidement:

 Je dois t’avouer quelque chose Kora…et tu ne vas pas apprécier. Voilà…j’ai été au Val-de-garde me faire injecter un nano-implant piraté. Ne t’inquiète pas: sa durée de vie est limitée, c’est temporaire. Je peux me le faire retirer au même endroit, sans aucun danger,ni aucune conséquence.

— On non…pas ça!!! m’entendis-je hurler.

— Je suis désolée sœurette, répondit-elle avec un calme qui me semblait nouveau, de puis la glaçante horreur abyssale dans laquelle j’étais plongée.

 Tout à l’heure, dans la forêt… Ta montre connectée? Tu n’en avais même pas besoin en fait!

Skye baissa les yeux, penaude:

 Je suis désolée, Kora. C’était la seule façon de passer les multiples barrages fédéreux. On serait peut-être même pas arrivée jusqu’ici sans ces autorisations, rendues possibles par une simple et anodine implantation. La panne de la capsule était d’ailleurs peut-être dûe à une limitation territoriale, je sais pas…Ce que je sais, en revanche, c’est que je n’aurai jamais pu poursuivre mon projet de road-trip sans cette étape. Je n’avais pas réalisé à quel point la mobilité citoyenne était compliquée: voyager sans être implantée est carrément impossible dans un monde aussi connectée. Kora,je t’en prie, comprend-moi….Je ne voulais pas t’ embêter avec ça, d’autant plus que c’est du provisoire! C’est…C’etait juste pour avoir un numéro d’empreinte cérébrale dont l’immatriculation serait reconnue par le système, sans que ça ne soit définitif. Je te l’aurait avoué, une fois de retour et la puce retirée. C’est sans danger…les faussaires du Val-de-Garde sont les plus safes, ils le font tout temps…y’a jamais eu de problème.

Une pensée fulgurante et rageuse me traversa, me ramenant des tréfonds sombres du néant à la plate, abrupte et irrévocable surface crayeuse de la réalité.

— Et toi béré…En effet, t’es tout à coup bien silencieuse. On t’entend plus! Je croyais que t’étais « omnisciente », que tu voyais tout, savait tout, anticipait tout!!! T’étais où pendant qu’elle faisait cette putain de conneries?!

— Omnisciente n’est pas synonyme de « mouchard » rétorqua t-elle avec son habituel flegme détaché d’intelligence artificielle incarnée.

[1] NBIC : Convergence des Neurosciences, Biotechnologies, Informatique et sciences cognitives.

====> Index de DYSTOPIA

Chapitre I: https://edoplumes.fr/2014/12/15/mobilisons-nous-contre-la-loi-689b322/

Chapitre II: Skye et Kora

Chapitre III: https://edoplumes.fr/2022/10/18/le-journal-de-guinee/

Chapitre IV: https://edoplumes.fr/2022/09/19/publication-de-mon-3eme-livre-un-roman-dystopique-dystopia/

Chapitre V:https://edoplumes.fr/2022/10/18/agent-k717-tome-iii-de-dystopia/

(Texte protégé par les dispositions légales relatives au droit d’auteur et à la propriété intellectuelle.)

Ndolo Bukate: MODERNE LOVE

Clément et la soirée parisienne

L’homme va au théâtre pour se regarder lui-même.

(Louis Jouvet)

La première fois que je l’ai rencontré, c’était en cours d’écriture théâtrale et cinématographique à la Sorbonne. Élève plus brillante que studieuse, j’avais eu mon bac avec mention sans bosser et il était hors de question que je m’y mette à la fac, qui était pour moi davantage un lieu d’expérimentation et de rencontre qu’une réelle opportunité d’accroître mon savoir et ma connaissance sur un quelconque sujet.

J’avais pris cette unité de valeur à défaut, car c’était la seule sur laquelle les inscriptions étaient encore ouvertes. Je n’y assistais que très rarement. Assez populaire parmi les premières années, je trouvais toujours une étudiante chargée de prendre les cours pour moi, sans contrepartie excessive.

La première fois que je l’ai entendu, il expliquait d’une voix grave de tribun, sur laquelle glissaient toute sorte de mots compliqués, en quoi le théâtre de Louis Jouvet était novateur. La profondeur de son timbre et la particularité de sa diction m’ont distraite des habituels commérages auxquels je me livrais à voix semi-basse avec n’importe laquelle de mes voisines. J’évitais les garçons, depuis que l’un d’eux avait profité de nos sympathiques joutes verbales sur le rap de Tupac et Biggie, pour opérer un rapprochement stratégique, qui n’avait pas lieu d’être.

Je me suis retournée et je l’ai vu. Pour la première fois. Il m’était souvent arrivé de le regarder dans le couloir lorsque notre prof avait du retard, mais nous ne nous prêtions aucune attention. Je ne le voyais littéralement pas. Il était si blanc. Si transparent. J’étais le genre de fille à ne sortir qu’avec des noirs, et cette fac offrait peu de possibilités en la matière, malheureusement. J’arrivais en boîte le week-end avec le même regard affamé qu’une gamine devant un candyshop bien achalandé.

Mais ce jour-là, je l’ai vu comme s’il avait été noir ébène. Grand, épaule large, regard ténébreux, mâchoire carrée laissant entrevoir une rangée de dents impeccables et le sourire en biais des bogoss de série télé. La mèche à l’avant vaguement ondulée et négligemment ramenée à l’arrière. Il aurait pu figurer au générique de Beverly Hills. Il était, qui plus est, vraiment brillant, car contrairement à moi qui ne faisais qu’illusion, lui se donnait vraiment les moyens de l’être et avait une érudition livresque, étonnement remarquable pour un jeune de son âge.

Il m’a adressé la parole un jour, alors que nous étions en classe. Je n’aurai jamais fait le premier pas. Je me suis retournée, soulagée. Il m’avait aussi vu. Nous avions hâte de faire connaissance et bientôt nous ne nous quittâmes plus de tout le semestre.

Et bien que nous ne nous fréquentions pas en dehors de ce cours, mes amis noirs avaient remarqué les regards brefs et signes de tête que nous nous adressions furtivement à la cafétéria, à la bibliothèque, dans le hall du bâtiment principal et parfois jusqu’au métro.

— Mais c’est qui ce babtou avec qui tu parles maintenant ? Genre…,Me demanda un jour Mariam.

— Quel babtou, tu parles de qui…

— Arrête de faire genre, le mec qui sautille quand il marche, on dirait qu’il veut toucher le ciel…

Je ne pus m’empêcher de rire. Mariam avait toujours l’expression qui faisait mouche.

— D’ailleurs, on dirait bien qu’il y’a pas que le ciel qu’il veut toucher, Ajouta-t-elle en piaffant…

— Clem, c’est juste un pote !

— Clem… alors, c’est comme ça. À peine arrivés, le gars a déjà un diminutif. Vous êtes des rapides dis donc. C’est quoi son vrai prénom… Clémentine ? Parce que les whites aiment trop donner à leurs enfants toute sorte de noms de fruit.

— Mais non, toi aussi, fais pas ta villageoise qui vient de débarquer en France à dos de caïman…

— Comment ça, je garde leurs mômes, j’ai déjà eu droit à Prune, Clémentine et même Pomme… Et même moi, vu ce qu’ils me paient, ils pourraient tout aussi bien m’appeler « Poire » !

— Toutes des filles, je suppose. Et tu vois bien que c’est un mec.

— J’en sais rien, j’ai pas été vérifier et je te conseille de t’en abstenir toi aussi. Ils ont des pratiques cheloues au lit et les 3 quarts d’entre eux ont des zizis pas coupés…

— Circoncis, Mariam, tu fais une fac de lettres quand même… Tiens, voilà Damian, Lui fis-je opportunément remarquer.

Damian était le petit ami métis de Mariam, et faisait office pour moi, depuis qu’il m’avait prise sous son aile, de grand frère de substitution. Nous partagions en outre, la même passion pour Bob Marley. Je profitais de leurs retrouvailles goulues pour rejoindre à toute vitesse Clément à l’autre bout de la place carrée.

Il était attablé en terrasse, autour d’un café. Sa jambe, posée en équerre sur l’autre jambe restée au sol, laissait largement entrevoir une légère protubérance. Je repensais aux paroles de Mariam, en me félicitant de n’être pas blanche ou tout aussi claire qu’elle. Je n’aurai eu aucune chance de masquer ma gêne.

— Je t’attendais, Me dit-il de sa voix suave,en me présentant la chaise dont il protégeait le dossier de son bras, tout prêt à m’accueillir.

Ou, peut-être, me cueillir. Qu’importe, nous pouvions passer comme tous les étudiants parisiens avant nous et longtemps encore ceux après nous, des heures à discuter en terrasse, communiant par le regard, le rire, le contact accidentel de nos doigts, le frôlement léger de nos bras nus.

Je menais en ce temps-là une vie très oisive qui devait me conduire à retaper mon année et comme je n’avais rien à faire en attendant cet inévitable redoublement, Clément devint rapidement ma principale occupation. Lui, élève studieux se destinant au prestigieux métier de comédien, était toujours le premier à écourter nos moments de partage. Il devait aller répéter, ou se rendre en bibliothèque, ou encore en librairie pour acheter quelques incontournables références.

En dépit du trouble qu’il m’inspirait, je ne me voyais pas du tout l’embrasser ni le toucher. Je ne voyais pas sa peau blanche recouvrant mon corps noir et nu de toute sa surface. Je ressentais sa chaleur protectrice lorsque son bras était posé par-dessus mon dossier, mais je ne me voyais pas le laisser m’enlacer publiquement et marcher avec fierté dans les rues de la capitale, comme je le faisais avec mes petits copains noirs épisodiques.

Pourtant, au fur et à mesure que nous passions du temps ensemble, j’en viens à ne plus voir la couleur de sa peau et admettre qu’il m’attirait littéralement. En aparté.

Il m’avait fait découvrir Louis Jouvet et le théâtre de Carme, ainsi que l’origine de répliques aussi culte que bizarre, vous avez dit bizarre, très largement utilisée dans le langage courant, mais dont beaucoup ignoraient le contexte originel.

L’unité de temps, de lieu et d’action s’appliquait admirablement à nos rencontres en huis clos, à la différence que nous ne jouions pas la comédie. Du moins, n’ayant aucun don de voyance extralucide, les sentiments que je développais pour lui étaient bien réels, même si je ne les assumais pas.

Il me rejoint un jour à la bibliothèque où je travaillais avec Damian sur un devoir d’anglais, en tutorat. Damian avait pris très à cœur son rôle et considérait que sa responsabilité de tuteur allait au-delà de l’aide à l’organisation des devoirs, leur éventuelle supervision ou la visite du site et cette partie du Quartier latin les jours suivant la rentrée. Il avait monté la première association d’étudiants africains et afrodescendants de la fac, à caractère pluriculturel.

Elle avait en fait une forte influence hip-hop et street-art : le rap, R’n’b, Slam, graff, danses urbaines ayant le vent en poupe à cette époque, l’association avait connu une ascension fulgurante et était devenue le point de repère des étudiants branchés. Avoir Damian pour parrain, qui sortait avec Mariam, la plus jolie fille de la fac, m’avait d’emblée propulsée au rang des personnalités les plus populaires parmi les premières années. Mais ce couple nourrissait pour moi un tel attachement sincère, comme celui que l’on a pour une petite sœur écervelée, que j’en étais aussi devenue intouchable. Peut-être même au-delà du nécessaire.

Lorsque Damian le vit s’avancer vers nous, l’expression de son visage alors même qu’il continuait de converser tranquillement sur la force évocatrice et l’élan novateur du Grand Masterflash, père du hip-hop, passa de l’interrogation à la stupeur, puis enfin la colère froide. Sa bouche était toujours avec moi déversant un flot de paroles passionnantes sur le rap contestataire des années 80, mais le reste de son visage, voire de son corps dont je percevais la contraction était déjà mobilisé pour le combat de coqs qui devait suivre.

— Tu crois que tu vas aller ou…Tu crois que tu vas aller ou….Tu crois que tu vas aller ….

Plus Damian répétait cette phrase, plus sa colère grandissait, comme s’il en entretenait les braises. Il fronçait à présent les sourcils, en plantant un regard glacial dans celui de Clément, décontenancé par cette charge. Il savait que Damian et sa bande ne l’appréciaient pas. Amateur de filles noires, il avait toujours été confronté à l’hostilité de frères qui ne marquaient d’intérêt envers la gente féminine noire que lorsqu’un blanc, en particulier, s’y intéressait.

Lorsqu’un asiatique ou un oriental était, chose plus rare, attiré par une soeur, cela passait pour une curiosité, tolérable si l’homme en question faisait allégeance à la culture noire (  Baggy ou peau de pèche, collier, coiffure crantée avec contours ou foulard, Tim au pieds…bref, les marques basiques d’appartenance à cet entresoi alors prisé).

Mais lui, petit blanc, héritier d’un lourd passé colonial et esclavagiste, ayant ce style classique et intemporel que l’on retrouve de Versailles aux Hamptons, passait aux yeux des frères pour un envahisseur. Clément avait appris à faire fi des regards dans la rue, des insultes et des quolibets. Tant que son intégrité physique ou celle de sa compagne noire du moment n’était pas menacé, tout allait bien…jusque là.

Mais lorsqu’une masse aussi nerveuse que trapue vous interdisait le passage en bombant tellement le torse qu’il venait presque se coller au vôtre, était-ce une atteinte explicite à son intégrité physique ?

— Écoute, je veux juste passer voir Jemmy. Ça ne va prendre que quelques…

— Non, Interrompit sèchement Damian, tu ne passeras « rien du tout » et ça va prendre que dalle. Elle a du retard dans les rendus de ses devoirs. Elle va louper tous ses UV, si ça continue. Tu la verras pas tant qu’elle a pas terminé. Je suis son tuteur universitaire – un genre de prof pas payé – tu vas faire quoi… me passer dessus ?

J’étais fascinée. Secrètement ravie aussi. Personne ne s’était jamais battu pour moi et même si aucun de ces deux-là n’était mon petit ami, ça faisait un petit quelque chose de se trouver au milieu de ce qui s’approchait le plus de ce motif que la littérature française a pris et repris : le duel.

Or Clément s’était redressé à son tour et regardait Damian, avec la même animosité, en le toisant du haut de son 1m90 et en pensant certainement qu’aucune des personnes présentes dans cette bibliothèque ne l’avait privatisé.

Je me levais précipitamment pour m’interposer entre les deux.

— Clément, dis-moi, tu peux m’attendre cinq minutes sur le parvis de la fac. Le temps que je finisse de voir un truc avecDamian. Ah oui… Damian, voici Clement. clément, Damien, Rajoutai-je en pointant ce dernier du doigt.

Je pris Damian par le bras en l’entraînant vers notre table, tandis que Clément se dirigeait en bougonnant vers la sortie.

— Il dit quoi le babtou ?!s’enquit Damian, encore passablement énervé. Et puis, tu fais quoi avec lui… Maryam m’avait prévenu à son sujet. On vous surveille tous les deux… Va pas nous faire des petits métis avant la fin de l’année universitaire.

Il avait souri en prononçant ses derniers mots et joignant le geste à la parole, avait mimé un gros bidon.

— Ah bon hein, que toi-même tu es quoi… métis, non, alors pourquoi tant de rancœur mal contenue envers l’homme blanc ?

Je rangeais en même temps mes affaires dans ma besace.

— C’est pas la question… tu en es ou de tes objectifs dans tes notes ? On dirait que t’es en séjour all inclusive à la fac. Mais même à la plage, les gens prennent un bouquin de temps en temps. Fais même semblant, les profs t’appellent la touriste.

— Ouais ben, je préfère être touriste que tourista… donc arrête de me faire ch*er, OK ? Répondis-je en lui claquant une bise affectueuse avant de filer.

Lorsque je rejoins Clément, il était en grande conversation avec une grande liane brune qui absorbait un peu trop son attention. Je m’approchai d’eux bruyamment :

— Heee… J’ai pas été trop longue, j’espère. Bonjour, moi c’est Jemmi…

La liane délia sa large bouche qui s’épanouit aussitôt en un éblouissant sourire. Elle ne se présenta pas.

— Salut, ça va,Me dit-elle. Puis à l’attention exclusive de Clément : On se voit plus tard en soirée, au bar habituel.

Elle s’éloigna tout sourire avec les joyaux royaux qui lui servaient de dents.

Il était évident que ça n’allait pas, et le fait de ne pouvoir demander qui elle était, ses origines, son âge et son CV amoureux, sans passer pour une jalouse compulsive, n’arrangeait rien.

Clément ne m’accorda son attention que lorsqu’elle disparut complètement de son champ de vision.

Nous ne reparlâmes pas non plus de l’incident de la bibliothèque avec Damian, mais je remarquai que toutes les filles en âge de procréer et dont les carnations allaient du noir ébène au miel doré, s’étaient dangereusement rapprochées de Damian. Nous ne pouvions plus traverser le parvis, prendre un café en terrasse ou même attendre le métro sans qu’une panthère ne le salue, pour certaines un peu trop langoureusement.

Parisien de naissance, il avait développé la proximité et familiarité avec certaines d’entre-elles, que ne partagent habituellement les habitants de Paris Intra-muros qu’ entre eux, y compris ceux installés depuis deux heures à peine.

Et pendant que mon RER me transportait vers ma lointaine banlieue au nord de la capitale, je repensais à toutes les occasions qu’il n’avait pas saisi pour me tenir la main, m’enlacer ou même m’embrasser. Peut-être que je ne lui plaisais tout simplement pas.

Les quelques garçons que j’avais fréquenté jusqu’ici étaient beaucoup plus entreprenants. Comme pour les tours de danse aux soirées Zouk du Madikera, boite afro-antillaise: les hommes proposaient, les femmes disposaient. Il s’agissait ensuite moins de provoquer les occasions d’ aller plus loin si affinités, que de freiner certaines ardeurs afin de conserver un capital respectabilité convenable.

Mais comment cela se passait-il avec la catégorie de jeunes hommes à laquelle Clément appartenait? Ca, je n’en savait fichtre rien! Jusqu’ici, si eux et moi nous côtoyions sans problème, nous ne nous mélangions pas.

Je décidai donc de passer  à l’attaque dès que possible afin d’être fixée sur la naissance d’une idylle, ou au contraire, une terrible désillusion.

Le lendemain, je trouvais Clément en grande conversation avec l’étudiante qui prenait habituellement mes notes, une petite blonde aux cheveux ondulés qui n’avait pas appris à parler sans minauder. Il ne supportait habituellement pas le timbre de sa voix, mais semblait aujourd’hui tout à fait disposée à l’écouter aimablement, au vu de leur récente et inédite proximité. Elle était assise à côté de lui, se pâmant, triturant ses cheveux, jambes croisées et poitrine offerte.

Mais pourquoi avais-je à ce moment-là, la musique de LL cool J en tête : Hey lover, this is more than a crush…

— Salut, je peux récupérer ma place s’il te plaît.

— Je ne savais pas que les places étaient nominatives à la fac.

Et moi, je ne savais pas ce qui m’énerve le plus : sa réponse ou le fait qu’elle ne bouge effectivement pas.

— Disons que depuis le début du semestre, j’occupe cette place donc oui c’est la mienne.

— Tu ne viens même pas une fois sur deux, comment pourrait-elle t’appartenir exclusivement ?

— Pas faux, Rebondit Clément à qui je jetai un regard sombre, et sans ambiguïté.

Je ne devais absolument pas montrer mon agacement, dont il semblait manifestement s’amuser. J’avais un objectif précis aujourd’hui.

— Bon, je peux te demander de te lever.

— Attends tu es sérieuse ?!!, S’étonna gratte-papier.

Les éclairs que je lui lançai la convainquirent de se lever prestement.

— Tiens-la TA place puisque tu y as gravé ton nom en lettres de sang. Tu devrais aussi tatouer le mec tant qu’à faire.

— C’est pas une mauvaise idée, ça t’aurait peut-être évité de trop prendre la confiance…Dis-je en tchipant bruyamment, arme ultime contre laquelle, elle ne pouvait surenchérir sans être accusée d’appropriation culturelle.

Je me tournai vers Clément :

— Bon, tu fais quoi samedi soir ?

— Rien, Dit-il en souriant, Pourquoi ? Tu as une proposition à me faire ?

— Oui, on va pas tourner 107 ans autour du pot de Nutella. J’aimerais que tu m’invites au ciné !

— Oh je vois, donc un rencard… que tu me proposes de TE proposer. Tu t’invites en somme ?

— Il serait peut-être temps, tu crois pas ?

— Ok. On en reparle plus tard.

Le cours avait commencé. J’étais soulagée… Ça n’avait pas été compliqué que ça, ni dégradant, ni humiliant en fait. Le sol ne s’était pas ouvert sous mes pieds, menaçant de m’engloutir. Nous avions enfin un rencard.

Samedi soir, je le rejoins au ciné sur les champs Élysées. Nous avions préféré, pour un premier ciné la plus belle avenue du monde à la frénésie trépidante de Montparnasse. J’avais, quant à moi, juste troqué mon habituel blouson pour un blazer et chaussé des bottines à talons, me permettant de me rapprocher de l’objectif final de cette soirée. Il était strictement comme d’habitude, mais en lui faisant la bise, je remarquai en souriant son haleine fraîche et mentholée. Et une fragrance discrètement inhabituelle.

— Il y’a une séance à 20 heures et une autre à 22 heures. Tu veux manger un bout avant ou tu préfères qu’on attende celle de20 heures si tu veux rentrer pas trop tard pour ton train… je sais pas…

Je le rassurai. Loin de la fac, il avait perdu sa belle assurance et paraissait plus nerveux que moi.

— Non, ça va, t’inquiète. J’ai prévu de dormir chez une copine, métro Abbesses. On prendra ensemble le dernier métro. Je veux bien manger un bout.

— OK, y’a plein de restos sympas ici. Tu sais, les gens viennent du bout du monde pour avoir une table dans l’un d’entre eux. Je te propose le plus gastronomique : McDo, ça te va ?

— C’est parfait, Dis-je en riant, en plus on peut y écouter les nouveautés musicales. Y’a deux-trois sons que j’ai pas eu le temps d’aller écouter aux bornes de la Fnac.

Le McDo des Champs-Élysées expérimentait à cette époque un partenariat avec Virgin Megastore, et mettait à disposition de ses clients des espaces avec casques leur permettant de découvrir les nouveautés musicales. Je n’y allais parfois que pour ça…

Mais lorsque j’y allais, j’étais seule. Ou accompagnée de copines noires. Ou de petits copains épisodiques. Et noirs. En fait, en dehors de l’univers de la fac dans lequel j’étais immergée toutes les journées de toutes les semaines de l’année, je réalisai tout à coup que je n’avais pas souvent l’occasion de me balader avec des blancs. La seule amie blanche que j’avais était plus noire que moi, tapait le Lingala, portait des mèches Pony blondes et tchipait à tout va. Elle avait grandi avec nous sans se poser de questions sur la mixité sociale et culturelle. Nous, non plus.

Pourquoi me sentais-je donc si mal à l’aise face à ces regards posés sur nous dans la rue, au McDo, aussi bien en faisant la queue qu’une fois attablés.

J’avais l’impression de lire de la déception dans les yeux de tous les frères noirs qui me regardaient et de la franche hostilité dans ceux qui défiaient un Clément stoïque, évitant tout contact visuel avec l’un d’eux. Quant aux filles noires aux mines si expressives, c’était un festival de je te toise des pieds à la tête en levant ensuite les yeux au ciel, le tout suivi d’une moue dubitative déformant leurs bouches. Je priais pour qu’aucune ne tchipe… J’aurai été obligée de réagir.

Aussi en dépit des réactions d’étonnement, désapprobation ou même dégoût pour certains, je saluais le relatif civisme de mes frères et sœurs noirs. J’avais moi-même eu, alors que j’étais accrochée au bras d’un beau black, plus d’un regard compatissant envers une sœur obligée de se rabattre sur un blanc pour les papiers (sinon quoi d’autre…), et carrément du dédain pour ces noirs acculturés et forcément complexés qui se pavanaient avec des femmes blanches.

Que voyaient-ils en nous regardant ? Dans quelle catégorie nous situaient-ils…

Tout compte fait, je ne savais plus trop moi-même pourquoi je m’étais intéressée à Clément, et encore moins ce que lui le serial black lover avait pu voir en moi de singulier, si ce n’est le fait d’être noire.

Je fus soulagée de m’engouffrer dans la noirceur démocratique des salles de ciné où nous n’avions plus de rôles à jouer en société et redevenions que de simples spectateurs, sans distinction, parfaitement égaux.

Le film, un thriller avec De Niro, comportait certaines scènes assez flippantes pour que je profite opportunément de m’accrocher à l’accoudoir de Clément, frôlant ainsi son bras. La 3e fois, il passa son bras autour de moi et m’attira fermement à lui. Je me sentis intérieurement fondre comme beurre au soleil, en me blottissant dans le creux de ses bras, et ressentais cette place comme une évidence.

Lorsque nous sortîmes, l’espace-temps avait changé et la magie du cinéma avait opéré. J’étais toujours lovée tout contre son large torse, en discutant vivement avec lui des différents détails du film. Je ne remarquais plus les regards posés sur nous, et à vrai dire, il n’y en avait pas tant que ça. Nous remontions tranquillement vers le métro. Lorsque nous passâmes devant un mec en total uniforme virgulé, jogging-casquette-baskets qui interpella directement Clément.

— Eh toi là, le babtou, je te parle… tu me réponds pas, la vie de ma mère, je te fracasse ta tête !

Je pressai Clément d’avancer, le métro n’était plus qu’à quelques mètres. Clément me prit la main, et avança sur quelques pas, mais sentant peut-être que quelque chose était en train de se jouer, il me demanda de ne pas bouger et revint sur ses pas.

— Oui, je suis babtou et alors ?

— Et alors, arrête de te prendre pour un dur. Je te vois marcher depuis tout à l’heure avec ta démarche façon-façon, épaule carrée, on dirait que tu joues le chaud. Fais cemen-dou, je te dis.

— J’ai pas le droit de marcher, il est ou le problème ?

— Je te dis, fais cemen-dou, je peux descendre de là où je suis et te fracasser trois dents devant ta meuf !

Je rejoignis Clément et le pris par la main, me tenant solidement auprès de lui.

— T’as de la chance, t’es avec une sista, Ajouta le jeune homme, manifestement originaire d’Afrique du Nord.

Je t’aurai démonté sinon… »

J’enlaçais Clément par la taille, me lovant tout contre lui.

— Allons-y, Lui chuchotai-je à l’oreille, on a mieux à faire que se taper ce soir, non… En plus, je suis pas en basket.

Il replaça son bras autour de mon épaule et nous partîmes plus soudés que jamais. Nous choisîmes finalement de dériver au gré des rues autour de l’avenue, entre la grande roue et l’Arc de Triomphe. Plongés dans une longue conversation intime, nous nous sommes livrés l’un et l’autre comme nous ne l’avons jamais fait en plusieurs mois, oscillant entre flirt et camaraderie sur les bancs de la fac.

Il me raconta son enfance entre deux parents enseignants et une petite sœur, chipie comme seules savent l’être les petites sœurs ayant un large écart d’âge avec leurs aînés. Son attirance pour les filles noires qu’il avait vécu comme un coming-out dans une banlieue très ségrégée, ou noirs et blancs ne se mélangent pas et toute tentative de rapprochement envers une sista par un blanc, est perçu comme une provocation. Or ses parents, militants et progressistes, n’avaient jamais voulu les mettre sa sœur et lui ailleurs que dans l’école publique, où eux-mêmes enseignaient.

Avec une voix plus feutrée que je ne lui connaissais pas, il me parla d’Elle. Leur rencontre au collège, leur relation idyllique, puis tourmentée. Toujours secrète. Leur première fois. Puis leurs choix opposés : il avait choisi la fac et le théâtre. Ou plutôt le théâtre et la fac. Elle s’était laissée happer par la zone, malgré ses capacités. Elle voulait vivre autre chose après leur longue histoire, sortir avec d’autres mecs. Des blacks.

Il s’était depuis tourné vers son autre passion, si ce n’est même la première, le théâtre. J’étais toujours saisie par la foi qui l’habitait lorsqu’il en parlait. Au-delà de sa grande érudition, quelque chose de grand l’habitait quand il était au contact de ce monde.

— J’aimerai que quelque chose me passionne autant, tu sais. Je peux t’écouter en parler des heures durant.

— Il ne faut pas qu’écouter, il faut venir me voir jouer. J’ai intégré une nouvelle troupe, on donne des représentations à Paris dans un mois. On est encore en répet, mais dès qu’on cale les dates et les salles, je t’inviterai.

— En salle et en coulisse, j’espère…

Il enveloppa mes lèvres du plus doux des baisers, avant de répondre malicieusement.

— En salle, en coulisses et où tu veux…

Je lui parlais aussi de ma passion déclinante pour l’écriture. Je n’avais plus rien écrit en dehors de nos devoirs et autres compositions universitaires, depuis des mois. C’était comme si mon entrée en fac, et donc dans le monde institutionnalisé des adultes, avait éteint cette passion. J’avais, en fait, toujours beaucoup plus lu que je n’avais écrit. J’étais aussi fille de prof de Lettres. J’étais née avec un bouquin dans les mains, au lieu de la traditionnelle cuillère en argent. La bibliothèque de mon père resta longtemps pour moi l’endroit le plus passionnant du monde, jusqu’à ce que j’en fasse le tour. Quant à 12 ans, je fus en âge de me rendre seule dans la bibliothèque municipale, c’était comme si un monde merveilleux, encore plus vaste, s’ouvrait à nouveau à moi.

— Quel est ton livre préféré jusqu’ici ?

— Tu vas te moquer de moi, si je te le dis… bon allez, c’est la Bible.

— Je ne vois pas pourquoi je me moquerais de toi. Tu es croyante…

— Oui, je le suis, même si on est plus supposé l’être lorsqu’on entre dans l’univers hyper cartésien de la fac. C’est un des premiers livres que j’ai étudiés, et longtemps en plus… 5 ans de caté, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige quand même. Et c’est aussi l’un de ceux que j’ai le plus apprécié. Je me sens proche de la plupart des personnages.

— Tu veux dire des prophètes…

— Oui, des prophètes, et même de ceux qui ne le sont pas, Notamment les femmes qui gravitent autour d’eux

— Je comprends.

Il ne se moquait pas et semblait vraiment comprendre en effet.

J’ajoutai :

— C’est comme si tu prenais n’importe quel homme sur terre. Tiens, le type qui nous a alpagués tout à l’heure, et qu’il devenait spécial une fois sa mission révélée. D’ailleurs, beaucoup se représentent Jésus comme toi, blond aux yeux bleus, alors qu’en vérité, il devait plus lui ressembler qu’il ne te ressemble…

— Euh ouais, si lui c’est Jésus, moi je suis l’ange Gabriel alors, Dit-il en riant.

— He bien justement voilà, la magie de la bible et de la Foi, réside là. Tu prends les hommes les plus imparfaits, et en rencontrant Dieu et ils vont aussi à la rencontre de leur destin, quoi qu’il leur en coûte. Noé, par exemple, était légèrement alcoolo, David était infidèle, Joseph était orgueilleux… Paul était un persécuteur hors pair, dont les mains étaient couvertes de sang. Tous ont réalisé leur vocation en empruntant le chemin de la rédemption, quoi qu’il leur en coûte. Puis le Christ, comment dire, c’est l’apothéose, le don de soi absolu, la révolution par l’Amour. Ça paraît con à notre époque moderne, mais c’est quelque chose qui a toujours fait sens pour moi.

— Non, c’est pas con. C’est même plutôt… beau. Et tu vas à l’église et tout ?

— Non plus trop. Ça aussi, ça s’est affadi. Je crois toujours en Dieu mais j’ai un contentieux personnel avec l’église, dirons-nous.

Il me regarda, intrigué… Je complétai :

— Disons qu’elle a joué un rôle non négligeable dans l’esclavage.

— Ah la bulle papale et compagnie… Je comprends.

C’était ce que je trouvais le plus appréciable avec lui. Je n’avais pas besoin de tout expliquer. Au-delà des clivages culturels ou du référentiel universitaire commun, il avait assez d’empathie pour comprendre. Plus qu’intellectuellement ou émotionnellement, il comprenait humainement.

L’aube pointait déjà. Nous étions assis, et en cette aurore printanière, je grelottais légèrement. Il ôta son blouson Teddy Vintage, et le mit sur mes épaules. Puis il s’allongea le long du banc et posa sa tête sur mes genoux. Je l’embrassai tendrement, puis alors qu’il fermait les yeux, je me mis à lui caresser délicatement les cheveux.

Un homme noir, en tenue de travail jaune et verte, descendit d’un camion bruyant et se mit à balayer la rue. Il passa devant nous et nous nous saluâmes. Il me demanda avec un fort accent d’Afrique de l’Ouest :

— Lui est fatigué…

Je souris en hochant la tête, il sourit à son tour d’un air complice.

Un peu plus tard, une vieille femme blanche traversa la place, bien plus promenée par son minuscule chien dont je n’aurai su définir l’espèce qu’elle ne le promenait. À cette époque, je considérais les blancs, en particulier ceux d’un certain âge, ayant connu à minima la colonisation, comme un camp opaque et diamétralement opposé au mien. Mandela était certes libre depuis 6 ans, mais l’apartheid social, en filigrane, n’avait jamais cessé, et ce partout dans le monde.

Emmitouflée dans son manteau de fourrure, chaussons aux pied, la riveraine nous regarda avec bienveillance et nous dit :

— Vous êtes magnifiques.

BOXING DAYS (Nouvelle inédite @Droits protégés)

« Choisis entre elle et moi, cesse de jouer, une fois pour toute, lâche là ou laisse moi tomber. Lâche là ou laisse moi tomber… »

(K-Reen)


« 10, 9, 8…. » La voix du haut-parleur grésillait dans le train à l’arrêt, coincé dans l’obscurité du tunnel.
Mais Jemmi ne l’entendait pas, et répéta une deuxième, peut-être une troisième fois la même interrogation :

— Voici tes quatre choix : Tina, Ekessi, Murielle ou moi. A toi de voir….


Le décompte continuait de tourner : « …..6, 7, 5…… ». L’indécision de Clément les avait figé dans une bulle silencieuse, depuis laquelle le moindre bruit perçu était comme engourdi….
« 3, 2, 1….Mesdames et messieurs, l’équipage de l’Eurostar et moi sommes heureux de vous souhaiter
une bonne année !!!
»


Quelques jours plus tôt, nous avions déposé nos valises sur les trottoirs désertés de la gare de Waterloo. La ville semblait avoir été aspirée, toute entière, par un silence glaçant, même pour un lendemain de fête.

Aucun commerce ouvert, une circulation plate, loin de l’activité trépidante à laquelle cette ville m’avait habitué. Nous n’étions tout à coup, plus certains de la date, au point de nous interroger, mi- sérieux sur un hypothétique décalage horaire ou une erreur dans la datation du
billet. Etions nous bien le 26 décembre ?


L’avantage de cette gare était sa proximité avec le sud de Wimbledon où résidait ma famille. En quelques stations, la black-line nous conduisit presque devant leur perron. Les retrouvailles furent joyeuses et les présentations se firent sans cérémonie : Aussitôt présenté, Clément, bel Adonis charmeur, fût adopté par ma tante Tracy, ses deux jumelles Paula et Debra, et son placide époux anglais, Oliver qui accueillait tout avec une égale sérénité et un affable détachement.


Nous apprîmes, autour d’un bol de chocolat fumant à la cannelle et de bonhommes de pain d’épices que le 26 décembre était en Angleterre, le Boxing Day, un jour férié dédié aux étrennes.

Les deux jumelles, énamourés, se disputaient l’attention de ce frère providentiel qu’elles avaient cessé d’attendre au pied du sapin et le conduisirent dans le vaste jardin où ne se cachaient même plus les
renards, qui avaient fini par domestiquer les humains. Clément promis aux filles, surexcitées par sa bravoure, d’en attraper un.
Une fois qu’ils passèrent la porte, ma tante pointa son pouce vers le haut, en hochant la tête avec une moue appuyée, approuvant ainsi mon choix, sans avoir besoin de prononcer un mot. Je souris de contentement, heureuse d’être enfin là.
Le Nokia de Clément, alors en charge, se mit à vibrer brusquement sur le sol où il était posé, attirant
nos regards, celui de ma tante étant plus insistant que le mien.


— Tu tiens là quelqu’un de bien ma fille, quelqu’un pour toi ! Ne le lâche surtout pas, dit-elle sans quitter le téléphone des yeux.
Lorsqu’elle sortit de la pièce sous un prétexte quelconque, je saisis aussitôt le Nokia : 5 appels manqués de Tina.


BOX 1 : Tina. Copine de Lycée, Amoureuse historique. En couple avec lui depuis plus de 4 ans avec des périodes de battement ressemblant vaguement à l’idée qu’un pensionnaire d’Alcatraz pouvait se faire de la liberté.


La journée se déroula paisiblement. J’avais hâte cependant de me retrouver seule avec Clément,
et partager enfin, un moment d’intimité. Nous étions, à Paris, deux étudiants fauchés, vivant chez nos parents respectifs, et n’avions pas la moindre possibilité de nous retrouver seuls dans une même pièce sans sacrifier une dépense nécessaire de notre budget hebdomadaire.
Ce voyage était donc l’opportunité de nous retrouver et nous rapprocher, sans fausse pudeur ou couches inutiles de vêtements. Mes sens étaient en ébullition, et dans un besoin physiologique,
et quasi animal de le sentir, je le frôlais aussi souvent que je le pouvais, et ne détournait plus timidement la tête, lorsqu’il me volait un baiser.


Le soir, après le dîner, nous jouâmes avec les jumelles, dont l’une était très mauvaise perdante, aux jeux de société qu’elles avaient reçus. Réunis au pied du sapin, dans des pyjamas douillets et coordonnés qu’elles nous avaient imposé, Clément et moi échangeâmes régulièrement des regards amusés et impatients par-dessus leurs têtes bouclées. On tentait quelque fois, sans grand succès :

— C’est pas l’heure d’aller se coucher ? »

— Non, c’est les vacances, répondaient elles à l’unisson.


L’une d’elle finit cependant par tomber de sommeil, lassée de devoir laisser gagner sa sœur à chaque partie. La mauvais foi et l’esprit de compétition de l’Autre la tinrent encore plus éveillée que la caféine bien dosée. Clément s’était rapproché de moi, et me tenait tendrement par la
main. Pendant que Debra était absorbée par sa manœuvre, nous nous embrassâmes à la dérobée. Elle nous surprit :

— Vous êtes amoureux….beurk !, dit-elle en riant.


Lorsque sa mère vint enfin la forcer à rejoindre son lit, nous la bénîmes silencieusement. Nous étions à présent seuls, porte close et la maisonnée glissait dans un pesant sommeil. Nos lèvres se
joignirent naturellement. Il plaqua mon corps contre le sien. J’enlaçais son cou, en m’attardant sur la fermeté de sa nuque. Il remonta à la hâte mon pull, jouant déjà avec l’un de mes tétons. Le désir, délicieux et impatient, croissait par vagues. Et à chaque fois, la tentation d’un vertige
immédiat dont nous retardions la déferlante en profitant des prémices du plaisir.
L’ample voix de ma tante résonna de l’autre côté de la porte :

— J’ai préparé vos DEUX chambres !
Nous marquâmes un arrêt. Il me semblait qu’elle avait appuyé son propos avec un peu trop d’insistance. Je sortis afin de la rassurer.

— Auntie Tracy, c’est vraiment pas la peine de te donner autant de mal, on ne prendra qu’une chambre. Ne te dérange pas pour nous. Deux chambres, ça fait beaucoup de travail, draps, oreillers, tout ça. Non, je…

— Ca ne me dérange pas du tout. Elles sont déjà prêtes. Côte à côte. Attention, le parquet grince : c’est une vieille maison. Je vous ai aussi mis des serviettes, allez bonne nuit.


Je tentais le tout pour le tout :

— Mais enfin, tata, c’est toi-même qui m’a dit que tu le trouvais bien…

— Oui, mais tu connais nos coutumes. Ton oncle est peut-être blanc, mais moi pas. Vous dormirez dans la même chambre, une fois mariés.


Clément n’avait pas perdu une miette de notre conversation, et même si certaines traditions étaient faites pour être brisées, nous n’osâmes pas franchir l’interdit fermement posé par ma tante. Nous nous embrassâmes chastement sur le pas de la porte, avant de rejoindre nos chambres respectives.


La balade dans un bus à l’impériale autour de Buckingham Palace, en attendant la relève de la garde, avait beau être le cliché touristique le plus absolu, elle attirait un nombre impressionnant de touristes, dont nous fîmes partie, sans grande originalité, le deuxième jour de notre séjour. Trop impressionnés comme beaucoup pour taquiner les sentinelles postées devant le palais, nous nous dirigeâmes ensuite vers St James Park pour y déjeuner rapidement avant la visite du Big-Ben.


Quelques années plus tard, mon père, domicilié dans le Kent, fief de Pocahontas, me taquina souvent sur le privilège qu’il avait, en sa qualité de résident anglais de pouvoir visiter, aussi souvent qu’il le voulait, ce monument historique dont on m’avait refusé l’accès.
Ce jour-là, en effet, Clément et moi, touristes français ne pûmes le visiter. La déception fût de taille sur le moment, mais vite oublié une fois de retour à la maison.
Les deux jumelles capturèrent Clément, qui partageait avec joie leurs jeux d’enfants. Oncle Oliver, assis à son inamovible place, devant l’écran de télé, aussi statique que lui, me salua avec sa joie tranquille.

— Alors, c’était bien ? Vous avez fait le marché de Camden ou de Portobello ?

— Nous y allons demain. Aujourd’hui, on s’est juste fait refoulé du Big-ben, répondis je en riant.
Je rejoins ma tante dans la cuisine afin de l’aider dans la préparation du diner. Elle était en grande discussion avec sa voisine nigériane, tante Chioma :

— Tu es là, ma fille !
Ce simple constat de tante Chioma, était une salutation qui vous accueillait avec une solennité égale
dans la culture africaine. Votre présence comptait pour la personne qui la notait.

— Oui, Auntie Chioma, je suis trop contente de te voir, répondis je en l’embrassant avec effusion.

— C’est Emeka qui sera content, poursuivit elle, Tu sais qu’il termine sa 3éme année de droit ? Est-ce que c’est pas la 4éme année, même ! Il parle déjà comme un avocat …Hum, il finira bientôt avec leur perruque blanche bizarre sur la tête ! Heureusement qu’il n’est pas une fille. Avocate ou pas, j’aurai jamais accepté qu’une de mes filles porte une de ces horreurs jurant avec notre teint !


Une petite perruque noire crantée à la Betty Boop apportait une touche de légèreté, à l’allure soignée de tante Chioma.

— Tu as de quoi être fière Chioma, appuya tante Tracy, en hochant la tête à son habitude.
Il n’était cependant pas de bon ton de trop le montrer, tante Chioma tempéra en souriant :

— Bon, il n’y est pas encore, hein ! C’est pas comme son frère Lucius, qui a déjà ses bureaux dans La City. Tout lui réussit celui-là. C’est déjà un brillant homme d’affaire, tu sais ma fille.

— Ah oui, et il fait quel genre d’affaire, au fait? Ne put s’empêcher de demander Tante Tracy, titilleuse.
Vexée, Chioma ne répondit pas et se tourna vers moi, qui épluchait silencieusement les échalotes posées sur la table.

— Dis donc Lovely, t’es déjà bonne à marier, toi. Ils pourront bientôt venir toquer à ta porte pour le mariage. Tu te souviens comme enfant, toi et Emeka, vous vous lâchiez pas d’une semelle ? Malgré la peur du bateau et le mal de mer, t’as toujours traversé la manche pour venir voir ton Emeka.

— Je venais aussi pour vous voir, Auntie Chioma.

— Et peut-être aussi pour acheter des produits qu’on ne trouve pas à Paris, ou pour le carnaval de Notting Hill? T’en as pas marre d’essayer de caser ton garçon, Chioma ? Laisse le donc se débrouiller tout seul comme un grand. Tiens, je te présente Clément, c’est le copain de Jemmi. Ils vont à la Sorbonne ensemble, ajouta t-elle, juste pour le plaisir de s’entendre
prononcer en français un nom lui semblant prestigieux

.
Clément, qui avait semé les deux jumelles, nous avait rejoint, essouflé, en cuisine.

— Ah bonjour mon fils, tu es là !, dit Chioma. (Puis se tournant vers Mary) Ca fait toujours bien auprès des profs un ou deux camarades blancs. Ils sont plus sérieux et plus calmes. Ils prennent mieux les notes.. ;Mais quoi, pourquoi tu fais les gros yeux…C’est vrai, en cas d’absences, on sait jamais. C’est bien d’avoir un camarade de classe fiable !

— Ah ça, vous croyez pas si bien dire! Ajouta clément, en riant.
Je m’apprêtais à lui mettre un discret coup de coude pour qu’il passe sous silence mon assiduité en pointillé à la fac, lorsque soudain :

— EMEKA ! m’écriais-je, en rejoignant en trois bonds le perron, pressée d’accueillir la montagne de muscles qu’était devenu mon ami d’enfance.


La plupart des gens de notre génération partageait un check stylé lorsqu’ils se rencontraient, mais entre Emeka et moi, cela avait toujours été un genre de baiser eskimo. Nous ne résistions jamais au plaisir régressif de frotter nos larges nez l’un contre l’autre, comme d’autres se font la bise ou collent virilement leurs fronts. Nos ainés en avaient peut-être, dès lors, conçu la certitude d’assister à une idylle naissante.
Emeka ne rentra pas à l’intérieur de la maison. Il attendit que je sorte, et referma la porte en nous isolant à l’extérieur. Clément était resté dans le couloir, et espérant, probablement des présentations plus formelles, nous regardait à travers la porte vitrée.
Ce beau black de haute stature et trop tactile, ne venait-il pas clairement de lui passer un message implicite ?

Il ouvrit la porte et salua froidement Emeka, qui lui répondit sur le même ton. Les bases de leurs futures interactions étaient posées. Par chance, le téléphone de Clément sonna. Il décrocha, et déclama, provocateur, en s’éloignant :

— Allo, Ekessi…Tu vas bien ?


Box 2 : Ekessi. Copine de fac, rencontrée le jour de la rentrée après s’être entrechoqué en éparpillant leurs feuilles de cours au sol, comme dans les films. Hyper amoureuse, un brin collante. A pleuré une fois ou deux dans mes bras, à l’époque où je n’étais encore que la pote désintéressée de Clément.


Lorsque tante Chioma rejoint Emeka afin de rentrer avec lui, quelques minutes plus tard, je ne la contredis pas au moment où, nous invitant au mariage de sa nièce, elle rajouta malicieuse « En attendant le vôtre, avec Emeka ». Clément, qui avait raccroché, blêmit.
Après un diner silencieux, nous claquâmes nos portes respectives au moment du coucher, sans avoir décoléré, ni l’un ni l’autre.
Le lendemain, nous nous réconciliâmes avant notre première tartine de marmelade au petit déj’. Les jumelles avec lesquelles nous avions prévu de passer la journée, et qui nous abandonnèrent au dernier moment pour une « Spice girl party » improvisée, y fûrent pour beaucoup.


Earl Court Road où se trouvait le magasin Harrod’s, était le lieu idéal pour faire le stock de thé fruité, scones aux raisins et autres douceurs anglaises, pour mes proches restés en France. Nous flânâmes
ensuite main dans la main dans Piccadilly Circus et ses immenses panneaux d’affichage, avant de nous retrouver par un heureux hasard dans le Chinatown anglais. Nous nous rendîmes ensuite au marché
de Camden où je pu chiner une cape des sixties, un bonnet rasta en tricot et un T-shirt des Doors.
Ma bourse limitée ne me permettait malheureusement pas de prétendre à tous les articles que mes yeux, véritables détecteurs de pièces rares, repérèrent avec une acuité redoutable. Mais rien n’interdisait d’essayer ce qu’on ne pouvait pas acheter. Ce fût le sujet de notre première micro-
dispute d’une journée, qui s’était déroulé jusqu’ici sans accrocs. Il me reprocha de nous faire perdre du temps.
Et lorsqu’il voulut terminer la journée par la visite du musée Mme Tussauds, véritable institution aux tarifs prohibitifs, je lui opposai un refus obstiné en proposant d’ajourner la visite au lendemain, afin
de bénéficier avec les jumelles d’un tarif plus avantageux, en groupe.

Nous nous disputâmes à nouveau : lui se réfugiant dans un silence froid et distant. Moi, criant, pestant et tempêtant en vain : il n’y avait rien à en tirer dans ces moments-là. Il se figea dans le marbre, et ne s’anima que lorsque son téléphone se mit à vibrer. Il décrocha. Il n’avait pas perdu l’usage de la parole :

— Allo !

— Allo, Clem’s….

Il avait mis, peut-être involontairement, la fonction haut-parleur. A l’autre bout du fil, une voix féminine.
Box 3 : Murielle. Etudiante étrangère en programme Erasmus. Libre et exotique, elle avait un corps de contorsionniste et le charme des rivages lointains. Sympathique et aussi addictive qu’un bonbon sucré.
Nous fréquentions la même asso étudiante de danse. Je l’aurai dragué moi-même si j’avais été de ce bord. Comment rivaliser ?


Je souris nerveusement, pendant qu’il s’éloignait pour répondre tranquillement à son appel.
Je tournai aussi les talons sans l’en avertir et m’engouffrait dans la rame opposée. Enervée, et plongée dans la bulle fumante de mes pensées, je mis plusieurs stations avant de me rendre compte, que je m’éloignais du domicile des Cooper : Oliver, Tracy, Debra et Paula nous recevaient avec
tellement de gentillesse et disponibilité, que ne pouvait il leur rendre la pareille en se contentant de leur téléphone fixe pour ses communications au lieu d’être greffé à son portable comme s’il gérait
une multinationale à distance ? Et puis, qu’avaient-elles à lui dire de si important qui ne puisse attendre son retour ? Etaient-elles les membres d’un conseil de sécurité ou d’une cellule de crise ?

La ligne que j’avais emprunté ne menait nulle part. Je descendis pour faire une correspondance, et après un dédale alarmant de couloir, j’atterris sur le quai qui me parut être celui de la direction
opposée. Un employé de gare, au sourire sympathique, donnait des indications à un groupe de voyageurs. Je m’approchai de lui, attendant mon tour.

— Bonjour, en quoi puis-je vous aider ?

— Je souhaiterai rejoindre West Wimbledon, demandai je

— C’est la bonne ligne, répondit il avec un sourire toujours plus large. Puis-je à mon tour vous demander quelque chose ?

— Euh…Oui, bien sûr, dis-je, hésitante

— Votre accent résonne à mes oreilles comme celui d’une perle des Antilles.

— Pardon ? …désolée, mais pouvez-vous répéter ? Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris. L’anglais n’est pas ma langue natale. Vous avez parlé d’Inde, c’est cela ? L’Ouest de l’Inde ?

— Non, des Antilles…peut-être les Antilles françaises, précisa-t-il en riant.

— Ah, les Antilles, répétais je en souriant à mon tour.


Mon origine ethnique, en lien avec mon apparence, me paraissait sans équivoque : chevelure en large afro, jupe en wax que j’avais décliné dans un style sportwear avec des Reebok freestyles blanches.
Qu’importe, j’avais tapé dans l’œil d’un poète underground, me qualifiant de « perle des îles ». Il n’allait pas être déçu. Je me prêtais au jeu de l’étrangère égarée, en prenant l’accent antillais et une
identité d’emprunt.

— En effet, je suis de la Guadeloupe, de la Désirade plus exactement.

— Oh, vraiment ? Désirade comme le désir ? Ça existe ?

— Mais tout à fait ! Et c’est très charmant, un petit paradis à découvrir. C’est pas du tout : vous n’allez pas le croire, mais je m’appelle désirée !

— Nooon ! pas possible ! waouw !

— Si, si, insistai-je en souriant, c’est possible. J’en suis la preuve.

— Si je puis me permettre, Désirée de la Désirade, vous êtes très désirable. Et je serai ravi de répondre au moindre de vos désirs, si vous voulez par exemple…je sais pas, visiter la ville ? Je serai ravie d’être votre guide, si vous le voulez bien. On pourrait échanger nos numéros ?
Vous avez un portable ? Moi, c’est Marvin, au fait.

Je ne voyais pas l’intérêt de visiter une ville dotée de plusieurs centaines de cabines téléphoniques emblématiques, avec un portable à la main. Aussi, je n’avais pas emmené le mien.

— Je suis désolée Marvin, mais je rentre aux Antilles demain. C’eut été avec plaisir. Quel dommage ! Mais merci encore !


Le but était de jouer gentiment et non pas encourager une drague sérieuse. Heureusement, la rame de métro arrivait.
Marvin posa cérémonieusement sa main sur le cœur et me fit une courte révérence. Quel charmeur !
Alors que le métro ralentissait sa course, je repensai aux atermoiements et indécisions chroniques de Clément : ce n’était même pas si drôle que ça, la drague sportive en fait. Comment pouvait il s’y complaire. Bon, c’est vrai que cela flatte l’égo. Je le concevais d’autant mieux après l’échange avec le lumineux Marvin. Mais si cela devait faire souffrir une personne finalement, a fortiori quatre jeunes femmes, est ce que cela en valait vraiment la peine ? « Seigneur, envoyez-moi un signe » implorai-je
intérieurement.
Le signal sonore « Mind the gap » à l’ouverture des portes me ramena à l’immédiate réalité : la faille tectonique entre le quai et la rame, que je devais enjamber sans me louper.

— Jemmi ?!!!
Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il était là, juste devant moi, en ce point précis de l’espace-temps ! Il aurait pu prendre n’importe quel autre correspondance, rame ou siège, mais l’univers l’avait convoqué là, debout, juste devant moi.

— Tiens…Clem’s ! dis-je ironiquement.
Il m’enveloppa immédiatement dans ses bras : — J’éteins mon portable, le reste du séjour. Promis !

Le problème n’est pas là, et on le sait tous les deux, répondis je me rapprochant de lui.
Il appuya ma tête contre sa poitrine, en murmurant : —  Je sais.
On savait aussi que ce problème ne se réglerait ni dans l’heure, ni même durant le séjour. Mais une trêve avait été silencieusement décidé, ainsi que l’ accord tacite de vraiment profiter de ce moment privilégié à deux. Nous nous embrassâmes, dans la rame pleine. Ses lèvres étaient terriblement douces.
Le jour suivant, Debra et Paula se joignirent à nous pour la visite de Mme Tussaud. Cependant, leur pouvoir de persuasion nous fît changer de programme, en cours de route :

— Allez quoi, c’est mieux d’aller voir des animaux vivants, plutôt que des vieilles statuts immobiles, non ?!, dit l’une.
— En plus, on y a été plein de fois avec l’école, c’est chiant…., renchérit l’autre.


Je regardai Clément, indécise : — C’est moins cher, tu sais…On pourra même y déjeuner, et leur prendre des souvenirs avec l’argent restant. Je veux dire…C’est vraiment, vraiment, vraiment plus abordable, mais c’est toi qui décides cette fois!
Clément hésitait. Les deux jumelles étaient cependant redoutables de persuasion, avec leurs doux regards implorants.

Il finit par capituler : —Bon, ok pour le zoo !
L’expérience du zoo, où je ne m’étais pas rendue depuis l’ enfance, s’avéra plaisante au départ : une variété intéressante d’animaux et de reptiles, des espaces boisés et aérés rendant la déambulation agréable.

Lorsque nous arrivâmes à mi-journée, après plusieurs visites, à l’espace des hominidés, nous vîmes un chimpanzé adulte, entouré d’une foule compacte, lançant dans sa direction, cris agressifs et flash lumineux, afin d’attirer son attention. Le chimpanzé leur tournait résolument le dos.
Contrairement aux autres espèces du zoo, il semblait n’avoir nul endroit lui permettant de se soustraire, même momentanément, à la présence intrusive des visiteurs. Son visage exprimait à la fois douleur et colère, comme s’il faisait l’expérience humaine de l’humiliation. Son refus de
communiquer était sans équivoque.


Les filles voulurent se frayer un chemin à travers la masse tassée de la foule, mais ayant promis à leurs parents de les ramener saines et sauves, et ne souhaitant guère risquer ma propre vie en allant chercher au milieu du troupeau humain compressé, leurs corps asphyxiés, je les retins de justesse, d’une main chacune, par le collet.
Le chimpanzé qui nous avait aperçu de loin, marqua un vif intérêt pour notre petit manège, et tout en ignorant la masse tassée des visages blancs qui l’observait, il se rapprocha des grilles et tendit les
bras vers nous. Personne ne nous laissa l’approcher, les flash crépitaient de plus belle.

Mais aucun de nous quatre n’avait l’intention de participer à ce spectacle, à cet instant. L’échange se passa dans le regard, comme lorsque deux individus se croisent, et j’y ai lu la tragédie d’une vie arrachée à son
environnement naturel (Région du centre- Congo, disait la pancarte, devant l’enclos) et catapultée dans le froid londonien, l’incompréhension du déracinement et la reconnaissance fugace, au-delà de
la marée blanche, d’un visage noir et familier.


Nous passâmes respectueusement, douloureusement, et en silence. Nous quittâmes aussitôt le zoo, choqués, sans poursuivre la visite. Même les filles avaient momentanément perdu un peu de leur joie de vivre. Je me fis la promesse intérieure de ne plus jamais remettre les pieds dans un tel endroit, où la privation de liberté était la règle. Peu à peu, mon humeur taciturne se dissipa comme disparaissent les nuages orageux des brèves averses, et je me laissai gagner par la joie contagieuse et salvatrice des enfants.
Le soir, Clément laissa son Nokia à l’étage et nous nous joignîmes à oncle Oliver dans une ambiance cosy et détendue. Blottis contre clément, un thé à la main, nous regardions distraitement l’écran que
fixait le placide Oncle Oliver, depuis son confortable canapé.


L’émission phare « Are you 2 a couple ?» présentait un couple mixte, aussi composite et hétéroclite qu’il soit possible de l’être. Lui dreadlocks blonds et yeux clairs, portant un ensemble peau de pêche bouffant et mordoré. Elle, taille basse, no-name immaculés et courte brassière laissant entrevoir un ventre brun sapotille, parfaitement plat.


L’animateur : Excusez-moi, Are you 2 a couple ?


Lui (surexcité) : Oh que oui !
Il tente de mettre son bras autour de la fille, qui le repousse.
Elle : Bien sûr que non !


La caméra vacille légèrement, l’animateur (en bégayant) : Du coup… je..je sais pas trop..si…
Lui : T’inquiète, on est grave en couple ! C’est juste qu’elle ne le sait pas encore ! Caméraman…hé…(faisant signe à la Caméra) Voilà !


L’animateur : Ok ! Est-ce que je peux vous demander où vous vous êtes rencontré ?
Lui : Laisse-moi faire, bébé ! On s’est rencontré par une merveilleuse soirée dans un Loft-party avec piscine et tout le bazar ! Pas loin d’ici, d’ailleurs. Et c’était un soir de pleine lune, je m’en souviens! Sa
peau douce irradiait sous son reflet. Je me suis senti, comment dire, aimanté. C’est comme si elle m’était destiné, j’ai pas hésité une seconde à aller lui parler.
Elle : Mais pas du tout ! Vraiment n’importe quoi (Rires sonores et moqueurs) …tu dis vraiment que de la m***de !

Lui : Comment ça, je dis n’importe quoi ? ! On se serait rencontrés où alors ? Ah ouiiiiiii, en effet, désolée bébé, je suis à côté de la plaque. C’est vrai ! Nous deux, c’était une rencontre arrangée, un double-rencard à l’aveugle avec un couple d’amis. On a fini la soirée par un strip-poker où je l’ai laissé gagner parce que je voulais qu’elle voie le matos, t’as vu ! Et maintenant, elle est là ! C’est qu’elle a été convaincue par ce qu’elle a vu (rires goguenards)

Elle (se décalant de deux pas) : Non, mais j’y crois pas ! Ce guignol ne sait même plus où on s’est rencontré !!!

Lui (décontenancé) : A l’anniversaire de mon frère ?

Elle (impatiente) : Non !

Lui : A celui de ma sœur alors ?

Elle : Non !

Lui : Celui d’un de mes potes ?

Elle (Enervée) : Non!

Lui : Non ? Alors, au mariage d’un de mes potes ! C’est bon, ça me revient ! passage censuré par la production

Elle (face caméra) : Pffffff !

Lui : J’sais plus moi ! Si c’était pas en boite, c’était à l’église alors ! Remarque, t’es tellement compliquée, que tu dois être une nana d’église, toi. (Face caméra) j’anime une chorale, je fais un peu de son, ici et là. Je suis aussi DJ-arrangeur pour vos événements ou soirées sound-system, demandez DJ Luigi, portable : 0007744398106. Dispo vendredi, samedi, dimanche. Je fais tout anniversaire, mariage, soirée, même les veillés mortuaires, yeah man !

Elle : En fait, tu sais pas qui je suis, pas vrai ?

Lui : Bien sûr que si Gloria, mon petit soleil tropical…quand je disais que t’étais compliqué, c’était dans le bon sens du terme, faut pas le prendre…

Elle : Quoi !!! J’y crois pas ce p de c, vient bien de m’appeler « Gloria » ?!!

Lui : Isabelle ? Patty ? Rhonda, Monica, Rosy ? J’ sais pas moi, euh…Marie-madeleine ?….

Elle : Hé, t’as intérêt de dire mon nom. T’as plutôt intérêt de dire mon nom dans les 30 secondes !

Lui : Tu sais quoi, meuf ? t’as raison, on est pas en couple. On, est graaaaaaaaave pas en couple même ! Bonne chance à celui qui s’y colle, la meuf elle est plus compliquée qu’un scrabble sans notice !

Elle : Looser ! (Alors qu’il quitte le champs)

L’animateur : Bon, ben merci quand même. Ce sont les joies du direct. On était donc avec Luigi et…..comment vous vous appelez du coup ?

Elle : Toi, va voir ailleurs si j’y suis, espèce de c*****d! (Quittant le champ, et continuant en voix-off) Ce débile m’aurait acheté mes mèches naturelles si t’étais pas venu fourrer ton nez dans nos affaires !
Toujours à se mêler de la vie des gens celui-là, n’importe quoi ! Trouve toi une meuf ! Et un vrai taff!


L’animateur (face caméra) : Bon, merci à vous qui nous suivez. A présent, on rend l’antenne !


Le jour du mariage d’ Omotolani, la nièce de tante Chioma, avec laquelle il m’était déjà arrivé dans ma fraiche quinzaine de jouer les hôtesses en servant dans les soirées nigérianes de Londres les boissons auxquels nous n’avions pas le droit de gouter, une interminable pluie battante avait aussi décidé de s’inviter à la noce. Les allers-retours entre la maison des Cooper et l’immeuble résidentiel de tante Chioma devinrent une vraie galère, allongeant les préparatifs et rendant le transport de
victuailles de plus en plus difficile.

Qu’il s’agisse de fines gouttelettes ou de lourds traits discontinus
faisant écran et ne permettant pas de distinguer quoique ce soit à plus d’un mètre, tout devenait plus compliqué.
Clément et moi acheminions à pas mesurés la grande marmite de Ndolé préparé par tante Tracy, lorsque Julius, l’hypnotique frère d’ Emeka s’arrêta à notre hauteur, accompagné d’une jolie poupée
noire qui fixait la route sans nous accorder la moindre attention, comme si en se concentrant bien, elle avait le pouvoir de décoller le bitume.

—Tu veux que je te dépose Babygirl ?
Il ne m’avait jamais appelé autrement, et je doutais qu’il fût capable de nommer autrement tout individu féminin de moins de 25 ans, car cette appellation générique était un efficace outil de management, rendant la gestion de son cheptel beaucoup plus fluide. Aucun risque de se tromper
dans les prénoms. Clément anticipa ma réponse :

—Bonjour ! Ca serait pas de refus !
Mais Julius se ravisa soudainement : —Attend, y’a quoi dedans ? Me dis pas que c’est votre truc de manioc en bâton qui shlingue la mort, là….

—Non, c’est du Enedolé, répondit hâtivement Clément, pressé de se mettre à l’abri.
Julius et moi le corrigeâmes en chœur : —du NDOlé !!!

—Ouais bon, ça va pas être possible babygirl, ajouta Julius, c’est encore pire ! Votre truc vert là que vous osez comparer à l’Amala ne le surpasse qu’en un seul point : l’impossibilité de nettoyer des sièges de voiture, si ça se renverse. Allez, on se voit ce soir babygirl !
Et il démarra en trombe.

Le soir venu, je ramenais mon afro en chignon, et revêtue d’un ensemble sirène en Bazin vert à fin motif brun, je rejoins Clément, tante Tracy et les jumelles pour le grand départ. Oncle Oliver nous salua depuis le canapé.
La salle des fêtes se trouvait à Brixton, le quartier jamaïcain dont était originaire le marié. Les mariés firent une entrée dansante très remarquée, splendides dans leurs magnifiques tenues traditionnelles.
Le contraste entre les tenues en luxueux wax, riche Bazin, dentelles et broderies fines, rehaussées de bijoux en or massif, et la simplicité de la salle communale des fêtes à peine décorée, était saisissant.


Comme souvent dans l’organisation familiale africaine, l’improvisation et la précipitation avaient pris le pas sur l’organisation de départ. Bien qu’invitée, je mis moi-même la main à la pâte, devant le désarroi des jeunes serveuses dépassées par les exigences d’un service en salle. Elles avaient passé plus de temps à harmoniser leurs tenues et faire imprimer leur t-shirt « Staff » aux couleurs du mariage, que de s’entrainer à servir rapidement et maitriser le plan de tables.
Toute cette confusion n’avait cependant plus d’importance lorsque dans la communion musicale, même la plus mécontente des tantines, en général la dernière servie et sans la bonne marque de bière, se levait et retrouvant la joyeuse invulnérabilité de sa prime jeunesse, descendait sur un juju aussi bas que le permettaient sa sciatique et son respectable drapé de pagne.

Au moment le plus critique, celui où les percussions s’emballaient, elle déposait d’abord sa cape pour bien gérer sa descente, toute en lascives ondulations. Si elle avait aussi pu déposer son Gélé, majestueuse coiffe
ajustée, sans se décoiffer, elle l’aurait certainement fait.

Une fois la musique terminée, la tantine replaçait dignement sa cape sur son épaule, vérifiait la bonne tenue de son royale Gélé, et se remettait en chasse de la première serveuse terrorisée qui croiserait son chemin, en exigeant sa boisson.  » — Abeg pikin, gimme me ma biyé ! »
Je pensais alors en mon for intérieur, émue et gagnée par une féroce bouffée d’affection : « Que Dieu bénisse ces femmes ! Elles font partie du village qui m’a éduqué, que ce soit ici à Londres, chez moi en
Mbeng, ou au Mboa, partout où je me suis trouvée en leur présence »


Clément s’ennuyait poliment sur une chaise, son portable sagement rangé dans sa poche. Ayant conscience qu’il ne savait pas danser, il ne pouvait même pas jouer le rôle du « blanc qui ne craint pas
la honte », élément indispensable de toute soirée africaine réussie. Celui-ci était déjà tenu par un homme d’âge mur qui se roulait sur le sol carrelé, en enchainant lorsqu’il se relevait, déhanché et petits pas chassés.
Clément me fit un signe de la tête au loin, je lui indiquais la cour arrière de la main, et nous nous y rejoignîmes en slalomant entre les danseurs, chorégraphiant un Madison sur « CANDY » de Cameo.


J’avais promis de lui « choper » quelque chose auprès de Julius, le business man de la city, qui avait établi une succursale à Brixton, dans la petite cour de cette modeste salle des fêtes. Nous le trouvâmes, assis sur une chaine pliante, adossée au mur de son bureau de fortune et entourée d’un essaim d’attrayantes femmes à l’attention tarifée. La beauté de Julius était une fournaise infernale :
peau miel, yeux verts en amande, traits félins et magnifique sourire carnassier. Il n’y avait aucun moyen d’y échapper. On la subissait, et il adorait me torturer.

—Alors Babygirl, tu t’es perdue dans la cour des grands ?

—C’est pas pour moi, Julius. C’est pour lui ! Je serai pas ici, sinon. Et tu devrais te faire plus discret : ta mère, tu sais la seule personne qui croit encore en toi sur cette terre, pourrait te voir !

—Mais bien sûr ! Bon, puisque c’est pas pour toi, mais pour blanche-neige, je vais te faire un prix spécial : plein tarif !

—Ecoute, vois ça avec lui, et lui propose pas autre chose que de la weed. T’es prévenu !

—Apparemment, il a pas attendu pour tester ma vaste gamme de marchandise. C’est pas lui en train de tirer sur le pétard de Babygirl?!


Julius riait à gorge déployée devant mon embarras. Clément inhalait la fumée, tête penchée en arrière, en appréciant les premiers effets, auprès d’une longue métisse en robe courte et hautes bottes à talon.

—Regarde, il est déjà en train de planer, susurra Julius, Attention, il pourrait avoir envie de choper plus que de la weed…hein Babygirl ?

—Je m’en fous, Julius. Lui donne juste pas de la daube, dis-je en prenant le joint qu’il me tendait.

—Tiens essais ça, et tu verras que je me fous de la gueule de personne, ici. Ce genre de petits blancs, c’est 80% de ma clientèle. Ils composent mon numéro plus souvent que celui de leurs parents. Je les bichonne, en leur réservant la Rolls Royce de la Marie-Jeanne. Tu crois que j’ai
fait mon trou comment à la City ?! Babygirl, tu parles pas à un amateur.

Je me souvins avoir accepté le joint, vaguement tiré dessus une fois ou deux, et m’être assise un moment parce qu’il cognait vraiment dur, sans temps de répit. Au bout de quelques minutes, j’étais
en pleine jactance, riant et pleurant à la fois :
—En fait, je te comprends pas. Je sais pas ce que tu cherches et je sais pas si j’ai ce que tu cherches, et si je l’ai, je comprends pas ce que tu cherches encore puisque tu l’aurais déjà trouvé. A moins que tu l’aies pas trouvé ou que tu saches pas vraiment ce que tu cherches,
auquel cas c’est problématique car on peut pas passer sa vie à chercher, surtout quand on sait même pas ce qu’on cherche en fait. Ca fait perdre du temps à tout le monde, même si c’est vrai qu’on a la vie devant soi a priori, mais quand même pas assez pour perdre du temps et surtout faire aussi perdre aux autres du temps, tu vois ? Chercher, courir, courir, chercher, pourquoi si tout ce dont tu as vraiment besoin en vrai est déjà là, ici, là, maintenant, mais que tu le sais même pas en vrai que c’est ça que tu cherches…je sais pas, j’ai comme une révélation que c’est quelque chose comme l’amour qu’on recherche tous en fait, comme une
boule d’Amour au fond de nous, tu vois, et qui ferait vibrer , un peu comme les tatoos, tu vois, la boule d’amour de quelqu’un d’autre, et là plus la peine de chercher, t’as capté…Comme moi, j’ai trouvé, je cherche plus parce que je crois, Clément, non j’en suis quasiment sûre que je t’aime vraiment beaucoup, beaucoup, mais Je crois que toi, tu veux
vibrer avec trop de gens en fait et c’est ça qui…


—EMEKAAAAAA !!! Hurla Julius, Récupère ta copine s’il te plait. Son pote blanc s’est tiré au téléphone depuis 10 bonnes minutes. Elle parle depuis tout ce temps au masque Igbo que tu vois là bas.
—Bon sang Julius, qu’est ce que t’as encore foutu ! Tu déconnes, mec, râla Emeka
—Moi ?! Et son pote blanc alors dans tout ça ? Toujours à stigmatiser les noirs…
—C’est ça ! Prie pour qu’on croise pas sa tante ou maman, tant qu’elle est dans cet état. File moi les clés de ta caisse, on va se poser dedans.
—QUOI ?!!! Hurla Julius, scandalisé.
—Tu veux que j’aille les demander à maman en lui expliquant pourquoi ? Bon alors file les moi…Merci !
Julius s’exécuta de mauvaise grâce. Le rire caverneux qui le secouait depuis plusieurs minutes l’avait soudainement déserté :

—Pas de vomi dans l’habitacle, sinon tu te charges de la faire nettoyer, à tes frais. Heureusement que j’ai pris le modèle aux vitres fumés ! Soyez quand même discret : elles masquent l’image, pas le son.

Et il rit à nouveau de son allusion graveleuse.


Emeka m’installa dans la luxueuse Bentley grise, côté passager, et il prit place à ma droite, au volant. Mon flot ininterrompu de paroles avait laissé place à des quintes de rires nerveux, sans rapport direct
avec mon environnement, ou même mes pensées qui s’ordonnaient peu à peu . Je parvins à lui demander :
—On va où ?
—Si t’avais pas pris de la merde, tu remarquerais que j’ai pas mis le contact et qu’on est toujours à l’arrêt, répondit-il sur un ton tranchant.


J’éclatais franchement de rire, consciente d’être complétement stone.
—Je parie que tu sais même pas pourquoi tu ris aussi bêtement, dit-il
— Détrompe toi ! Je repensais à ce noël dans une asso dans le coin…
—Ouais, celle de l’église pentecôtiste dont le trésorier a volé la caisse…
—Exact ! Tu te souviens du père Noel noir qu’ils nous avaient dégoté pour la fête des enfants ? Tu te souviens de ce que tu lui as dit ? J’aurai jamais osé, mais toi, Emeka, t’avais jamais peur de rien ! Qu’est ce que tu lui as dit déjà ?
—Arrête, t’en as pas marre de me ressortir cette vieille histoire à chaque fois.
—Moi ? Jamais, même quand je marcherai avec une canne ou un déambulateur, je te la ressortirai encore. Alors, qu’est ce que tu lui as sorti déjà…
J’avais enfin réussi à lui arracher un sourire, malgré son évidente déception.
—Je lui ai dit : « A présent, je suis certain de pas avoir de cadeaux ce Noel, parce que vous êtes noir et probablement aussi fauché que nous » Et puis j’ai couru pour échapper à la dérouillée qu’il s’était promis de me donner.
—Tous les enfants se sont mis à courir à ta suite en chantant « Broke santa, père Noel fauché ! »
Nous rîmes à l’évocation de ces précieux souvenirs.
— J’avais oublié cette partie là…waow, c’est loin tout ça !
—Pas tant que ça Emeka ! T’as toujours été quelqu’un de courageux, qui a jamais eu peur de casser les codes. Je crois que t’as là ta réponse à toutes tes interrogations sur ce que tu dois faire, en particulier au sujet de ta mère.
—Ouais ben, elle a fini par me la mettre, à la maison, la volée de coups.
—Oui, mais après s’être bien marré comme nous tous. Elle est sacrément fière de toi, tu sais.
—Elle est aussi fière de Julius…
—Ca compte pas : toutes les mères noires de leur génération, sont fières de leurs fils clairs aux yeux verts !
Emeka éclata clairement de rire, comme je ne l’avais pas vu faire depuis longtemps.

—Te retourne pas tout de suite, mais c’est pas ton pote qui se dirige vers la voiture là ?
Les vitres avaient été baissées à moitié pour laisser passer un peu d’air frais, et nous étions visibles.
—Fais comme si tu me prenais dans tes bras…On va lui donner une bonne leçon
—T’abuses, dit-il, en me prenant tendrement dans ses bras.
Clément frappa trois coups secs sur la vitre, côté passager. Je pris tout mon temps pour descendre, en multipliant les étreintes et bises sonores plantées sur les joues d’un Emeka, amusé.
La musique et la rumeur de la fête s’infiltrèrent avec le froid dans l’habitacle, lorsque j’ouvris enfin la portière.
—Bon, allez, au revoir, coupa Emeka. Je t’appelle plus tard, ma puce.


Clément grimaça, mais ne fit aucune remarque. Il s’excusa en expliquant que l’appel reçu était celui d’un ami, avec qui il devait passer le jour de l’an et qui devait à cette occasion, lui présenter un célèbre metteur en scène. Il n’avait pas voulu se montrer grossier en raccrochant trop précipitamment, et s’était isolé pour se couper du bruit. Il semblait sincèrement désolé. Je hochais la tête silencieusement. J’étais loin d’avoir récupérer ma complète lucidité mais une phrase s’imposa clairement à mon esprit encore un peu brumeux : « Are you 2 a couple ? ».
Clément me demanda si je lui en voulais, en promettant de ne plus me perdre de vue de toute la soirée.
– Non, répondis-je en faisant complétement abstraction de sa question


**********
Nous avions prévu de passer notre ultime soirée en ville et en tête à tête avant notre départ le lendemain pour Paris où le cours de nos vies, ramifié en deux trajectoires bien distinctes, nous attendait. J’avais toujours imaginé ce moment comme romantique, nous conduisant enfin à l’acmé de délicieux moments de partage et à l’évidente révélation du couple que nous formions déjà de façon informelle.
Je voyais les choses un peu différemment au lendemain cotonneux du mariage d’Omotolani. Il n’était plus question de passer cette dernière journée chez une esthéticienne ou chez un coiffeur pour être à
mon avantage. Les tresses pouvaient bien attendre notre retour sur Paris. Il y avait plus urgent !

Aussi, je pris mon courage à deux pieds et sortit chaudement couverte, sous l’interminable pluie qui avait chargé de gris l’atmosphère de la ville, et accompagnait la rythmique solitaire des gouttes crépitant sur le sol. Je fis un dernier tour au marché de Portobello et je rentrai. La pluie n’était certes pas d’une compagnie désagréable- ça restait de l’eau et non de l’acide- mais je n’aurai pas non plus été jusqu’à chanter sous son déluge.


Le soir, nous nous rendîmes à la station St John Wood pour une soirée Raggamuffin, prévue de longue date et dont Clément avait miraculeusement obtenu des places réservées, qui nous épargnaient une
longue et incertaine attente sous la pluie. Vêtue d’une longue robe fendue, je trottai difficilement derrière lui sur des talons carrées de douze centimètres, ne me permettant en aucun cas d’envisager
de rattraper sa large foulée.
— Dépêche toi, on va arriver en retard râlait il sans ménagement.
J’appréhendais plus que tout le trottoir glissant et les gouttes de pluie glaciales qui nous attendaient à l’extérieur, ayant oublié dans le métro l’élément indispensable d’une garde-robe londonienne, mon
parapluie. Je me sentais presque nue. Et je n’avais pourtant pas encore envisagé le pire : un long
escalator en panne, plus long qu’une agonie sans fin, s’élevant au plus-haut-des-cieux comme une mauvaise blague qui ne sait pas être courte, là, juste devant moi.
—Je n’y arriverai jamais, lâchai je vaincue
—Mais pourquoi t’as pas pris tes baskets ? dit-il avec détachement, depuis le milieu de l’escalator, tandis que je butais sur les premières marches.
La moindre chute signait mon arrêt de mort. J’avançais précautionneusement, et au bout de longues minutes qui me parurent être des heures, j’arrivai enfin au terme de mon ascension. Clément était
entouré d’un groupe de jeunes auxquels il semblait demander des explications. Je priais pour qu’il n’y ait pas trop de marche entre la sortie de métro et le lieu de la soirée.
Leurs cinq silhouettes étaient raides, les visages contractés. Clément bouscula légèrement l’un d’eux, rompant le cercle qu’il formait autour de lui, pour venir hâtivement à ma rencontre.
—On fait demi-tour, c’est pas ici, dit-il en me prenant par la main.
—Ah bon ? C’est ce qu’ils t’ont dit ? demandai-je


Le contact de sa main entrelaçant la mienne, me surprit par sa douceur. Nous étions toujours plus ou moins en froid depuis le retour du mariage. Nous prîmes le sens inverse, nous laissant porter par
l’escalator s’enfonçant dans les sous-sols du métro. Il porta ma main à sa bouche, et l’embrassa avant de l’envelopper de la sienne, protecteur.
—Oui, ils m’ont dit que la soirée avait été déplacée, mais ils ne savent pas où. C’est pas grave, on va trouver un autre plan. J’ai l’équivalent du Pariscope londonien, on va bien trouver quelque chose en ville, non ?!


Nous décidâmes de tenter notre chance sur Tottenham Court Road où se déroulait un festival reggae-Folk- electro. Le programme indiquait deux bouches de métro possibles en guise de sortie, mais nous eûmes beau longer plusieurs fois Oxford Street dans un sens, puis dans l’autre, il
fût impossible de trouver la salle de concert où se déroulait mensuellement ce festival de musique. L’un des passants nous renseigna finalement sur la particularité de cette programmation : c’était une salle éphémère. Seuls les personnes présentes à la dernière date- qui
avait en effet eu lieu ici, mais le mois dernier- étaient informés du prochain lieu où se tenait le festival itinérant.
— On a vraiment pas de bol, dis-je, légèrement abattue
— Comment ça on a pas de bol…On est à Londres ! « London by night » ! Y’a combien d’étudiants parisiens qui voudraient être à notre place à ton avis ? répondit il en souriant, à malgré la pluie venteuse balayant ses cheveux en bataille.
Il s’avança et m’embrassa. On s’était enfin retrouvés : —Et puis, on est ensemble ? non ? ajouta-t-il.
—T’as raison ! On va bien trouver un pub quelque part, pour se mettre au sec, répondis je en riant. Je crois que c’est le seul but de ma vie, à cette heure-ci. J’ai revu mes ambitions à la baisse : Se poser, et au sec !


L’air restait humide, mais la pluie s’était un peu calmée. Nous déambulâmes main dans la main, enchainant plusieurs rues dont les enseignes étaient restées éclairées. Les illuminations de Noel,
malgré le froid, donnait à notre balade une certaine féerie. Les vitrines des grandes enseignes, Debenhams, Selfridge, Marks and Spencer, rivalisaient d’audacieuse créativité : ciel étoilé, anges
aux ailes déployées, chars multicolores menés par des cerfs ailés…


Une porte sombre dans un renfoncement, surmontée d’un néon clignotant irrégulièrement, attira l’attention de Clément. Il avançait déjà, me trainant à sa suite, pour voir ce que c’était. Je lâchai sa
main, énervée. Je n’avais jamais compris le goût immodéré des occidentaux pour l’aventure : tous les micro-mystères de l’univers ne méritaient pas d’être démystifiés ! Avait-il entendu parler de
Jack l’éventreur ? Combien de ses victimes auraient eu une plus longue vie sans cette curiosité déplacée ?! Je levai déjà les yeux au ciel, m’apprêtant à m’énerver, lorsque la porte, qu’il venait
de pousser, s’ouvrit sur un hall coloré, décoré de graffitis et photos Arty en noir et blanc.

Deux immenses vigiles impassibles nous laissèrent entrer sans qu’il fût question de payer quoi que ce soit. La scène était surréaliste pour qui avait connu des physio parisiens plus redoutables que des
gardiens de but de niveau international.
La salle principale avait des allures de pub traditionnel, avec un comptoir chromé derrière lequel s’agitaient plusieurs baristas pressés. Un coin billard et fléchettes, des tables où habitués et gens de passage, consommaient joyeusement leurs boissons. Le son, était la première chose qui vous accueillait familièrement en vous donnant l’impression d’être immédiatement à votre place, au milieu de cette clientèle, jeune, cosmopolite et branchée. Le Dj semblait s’être directement câblé
sur nos cerveaux et devançait le moindre de nos désirs : tout l’univers hip-hop, New jack swing, électro, dancehall et même afro-zouk……..les nombreux danseurs sur la piste en fond de la salle, éclairés par des jeux de lumière, s’ambiançaient dans une atmosphère chaleureuse et détendue.
De parfaits inconnus nous souriaient et échangeaient avec nous, sans autre intérêt que le partage et la convivialité. Une jeune fille replète en microrobe strassée, se débarrassa de ses talons, afin de m’encourager à faire de même, me libérant du poids énorme de la représentation sociale.
« On s’en fout », dit-elle, en souriant. Nous dansâmes pieds nus sur les estrades encadrant le dancefloor, avec un incroyable sentiment de liberté, qui me décoinça au point d’embrasser ensuite Clément langoureusement, sur la piste. Les consos étaient payantes, et plutôt chères, cette réalité nous ramena abruptement sur terre avec la gorge parfois un peu sèche, mais ne nous empêcha pas de passer l’une des meilleures soirées de ma vie.


Clément avait voulu faire les choses en grand pour ce dernier soir, et il nous commanda un black cab, dans lequel je me blottis tout contre lui, le laissant me caresser dans des zones inattendues et jusqu’ici inexplorées. Il m’avoua également, lors du trajet de retour, que les jeunes croisés à la
première station étaient des skinheads qui l’avaient menacé et ordonné de se tirer, dès qu’ils avaient compris que nous étions ensemble. Il regrettait de ne pas les avoir confrontés.
Je le rassurai : certes, il fallait combattre l’intolérance, mais était-ce le lieu et le moment ? Celui qui remportait le combat était parfois celui qui réussissait tout simplement à l’éviter.


—Oui, mais Emeka aurait réagi, lui…
Je me redressai pour rencontrer son regard penaud et troublé. Il était temps qu’il comprenne…


—Qu’est-ce qu’il y’a avec Emeka ? Pourquoi tu te compares toujours à lui ? Vous êtes pas en compét’, tu sais .
—Disons que tu sembles particulièrement lui plaire, et qu’il ne t’est pas non plus tout à fait indifférent.
—J’y crois pas, tu es jaloux ? Tu oses être jaloux ? Toi ?!
—Ce sont des choses qui, crois-moi, ne se contrôlent pas, avoua t-il pudiquement, je préférerai ne pas l’être.
—Surtout qu’il n’y a pas de quoi. Emeka est gay, et ne sait pas comment l’annoncer à sa mère. C’est la raison pour laquelle il m’a autant sollicité ces derniers temps. Il avait besoin de soutien et de conseils.
—Non !!!! J’y crois pas !!! Lui ? Impossible !
—Et pourtant si. Dis donc, c’est quoi ces clichés ? répondis-je en riant, provocatrice, et pourquoi pas lui ? Et pourquoi pas toi, d’ailleurs ? C’est tellement cliché de penser qu’il y’a une physiologie « gay » !
—Moi, je serai au moins bi, tant qu’il restera des nanas comme toi dans mon périmètre. Et du coup, tu lui as conseillé quoi, pour sa mère ?
—Sa mère n’est pas prête à l’entendre. Qu’il s’accepte déjà lui-même sans complexe inutile, ça sera un bon début. Il le lui dira quand elle sera prête.
—Prête…Chioma ?, dit-il dubitatif, mais quand ?
—Peut-être bien jamais, répondis-je en riant aux éclats.
—Ah ! D’accord !, conclut-il, perplexe et résigné.


Ma tante nous ayant confié un jeu de clé, nous pûmes entrer en toute discrétion, à quelques grincements de marches près.
—C’est moi ou l’escalier n’a jamais fait autant de bruit ? murmurai je en étouffant un rire nerveux.
Nous nous embrassâmes longuement en haut des marches, avant de rejoindre nos lits douillets au sein de nos chambres respectives. Epuisée, je pensais trouver rapidement le sommeil, mais j’avais beau me tourner et retourner sur toute la largeur du lit aux proportions démesurées, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Tâtonnant dans une semi-obscurité, je finis non sans peine par me glisser dans la chambre jouxtant la mienne. Celle de Clément.
—Tu dors ? chuchotai-je avec appréhension à la masse inerte dont je n’entrevoyais que le dos immobile.


Le chemin retour me semblait inconcevable : j’avais âprement négocié chaque pas étouffés/ silencieux, avec le bruyant plancher.
Il se tourna enfin vers moi en ouvrant grand sa couette : « — Viens ». Puis saisissant ma main, il m’attira vers lui, avec force. Nos lèvres s’unirent les premières, tandis que ses mains parcouraient mon corps à
une vitesse vertigineuse. Je ne sais plus ce qui, de la morsure de son souffle longeant ma nuque jusque ma poitrine ou de ma main posée sur sa protubérance croissante, me rendit folle d’excitation,
mais n’y tenant plus, je m’assis en amazone sur lui en relevant légèrement ma nuisette et je me frottai lentement sur lui, tout en recueillant ses baisers gémissants. Clément haletait de plus en plus bruyamment. Je mis ma main sur sa bouche, ce qui eut pour effet d’accentuer son désir. Je le sentis
immédiatement, et je mouillais par contagion.


Une voix ample et sonore, traversa calmement la porte close :
« Please be patient with me, God isn’t through with me
When God gets through with me, I shall come forth as pure Gold
»


Tante Tracy chanta ainsi deux couplets de suite de ce magnifique gospel, insufflant conviction et profondeur dans les inflexions les plus surprenantes de sa voix.
Je sentis le désir de Clément diminuer drastiquement.
—Bon, ben quand ça veut pas…., conclut Clément en souriant.
—….Ca veut pas, terminai je en l’embrassant tendrement.
Les pas de plus en plus lointains de tante Tracy m’indiquèrent que la voie était libre. Je sortis aussitôt, et regagnai rapidement la tiédeur de mon lit, portant encore l’odeur de Clément à même la peau.


************
« Mesdames et messieurs, l’équipe d’Eurostar et moi, vous souhaitons encore une fois, une bonne année et vous remercions pour votre compréhension suite au retard que nous accusons en cette soirée de réveillon, en raison de circonstances tout à fait exceptionnelles, indépendantes de notre volonté.
Nous nous excusons de la gêne occasionnée et nous nous engageons à rembourser l’intégralité des frais de voyage, en offrant à chaque voyageur un billet Eurostar.
Nos meilleurs vœux de santé, réussite et bonheur pour cette année nouvelle
. »


J’étais sincèrement désolée pour Clément, qui était dans l’impossibilité de rejoindre la soirée de nouvel an où il était attendu, tout comme celle de prévenir ses amis : le réseau était complétement
saturé. Mais c’était le moment idéal pour lui offrir mon cadeau : quatre box que j’avais été spécialement récupérer dans une boutique de Portobello.

Quatre belles boites cartonnées, dorées et légèrement pailletés sur lesquelles j’avais fait calligraphier quatre prénoms.
—Choisis, répétai-je inflexible. Tina, Murielle, Jemmi, Ekessi. Une box chacune. Quatre mondes, Quatre possibilités. Choisis.

—Je suppose que je n’ai droit qu’à un seul choix, demanda-t-il crânement.
Je ne relevai pas sa provocation, stoïque.
—Et si j’optais pour la polygamie ? tu es quasi mormone en plus d’être africaine. C’est autorisé dans tes deux cultures. Ça devrait pas trop te déranger.
—Ne pousse pas le bouchon trop loin, je crois que tu en as largement abusé, sans trop nous demander notre avis.
Le moment était pour moi solennel, malgré la liesse environnante. Les voyageurs, contraints de réveillonner dans le wagon, avaient sorti leurs cotillons et échangeaient bruyamment leurs vœux, autour de notre bulle silencieuse.
—Tu dois choisir Clément. C’est pas possible de continuer ainsi, je suis pas maso…il y’a que les fakirs qui acceptent d’autant souffrir.
—Ecoute Jemmi, je peux pas choisir !
—Et pourquoi ?
—Je peux pas choisir parce que la boite que je souhaite n’est pas là !
—Quoi ?!!! Il y’a une cinquième fille ? demandai-je, outrée. Mais c’est qui encore, Clément ?!!!
—Non, tu te fourvoies. C’est pas une fille. C’est ma carrière…enfin, celle que je voudrais tracer au théâtre. Tu le sais déjà, je ne t’apprends rien : c’est ma passion. Je veux me donner la possibilité de pouvoir la vivre à fond. Je peux m’engager qu’à ça pour le moment. A travailler
dur pour y parvenir, afin de n’avoir ni remords, ni regrets.

J’accusai silencieusement le coup.

—J’espère que tu n’es pas trop déçu, ajouta t-il.

—Pas tant que ça, admis-je avec recul.
Je n’espérais pas forcément être choisie. Je voulais une réponse claire, dissipant doute et ambiguïté.
Je l’avais eu.

—C’est peut-être toi qui va être déçu…les boites sont vides, ajoutai-je malicieusement.
Sans se laisser démonter, Clément proposa, taquin : —En attendant, puisqu’on est coincés avec tout ce temps devant nous…on pourrait peut-être continuer ce qu’on a commencé ce matin en rentrant de
soirée, avant d’être interrompus ? J’ai toujours eu le fantasme de le faire dans le train, pas toi ?

—Pour notre première fois ? Tu es sérieux ?

—Je suis un mec ! Y’a toujours une part de sérieux, même lorsque je blague sur ce sujet .Tu m’aurais dit oui, on serait déjà enfermé à double-tour au WC dans la position qu’on a laissé en suspens hier…Y’aura toujours une partie de moi qui aura envie de te prendre dans tous les
sens, Jemmi !

—Forcément ! Un classique : on court toujours après ce qu’on a pas et je suis la seule des quatre que t’as pas encore sauté !

—C’est vrai, admit-il, mais y’a pas que ça qui nous lie. Et tu le sais. Viens là, dit-il en me prenant dans ses bras.
Je me laissai envelopper, et posai, pensive, ma tête sur son épaule.

—Ma petite spice-girl, dit-il en ébouriffant mon afro.

—N’importe quoi ! Mais quel cruel manque d’imagination. C’est ta seule référence ? Pourquoi pas Angela Davis ou Kathleen Cleaver ?

—Elles chantent quoi déjà ? plaisanta t-il, moi je connais seulement « If you want my future, forget my past ! »
Il chantait avec une voix de fausset, volontairement caricaturale, qui me fit pouffer de rire. Et longuement tchiper.

—Allez quoi, je sais que l’esprit de Mel B habite ces cheveux là… lâche-toi !

— »If you wanna be my lover, you gotta get with my friend…poursuivis-je, Make it last forever, friendship never ends !« 
Clément m’enlaça encore plus fort, plus tendrement, comme pour me transmettre à travers cette étreinte tout l’amour exclusif qu’il n’était pas en mesure de m’offrir. Nos lèvres se joignirent naturellement, conscients à présent, tous les deux, que nous n’irions pas plus loin que ce baiser
chaste et intime.

—Bonne année, Clément.

—Bonne année babygyal !


Mbenda ou la loi du plus fort

Ligote tes sentiments d’une formule, emprisonne ta douleur d’une ceinture, le loup qui ne montre jamais son sang par l’autre sera laissé vivant.

(Otto Manninen)

« Nos résultats, cette année, à l’ICAF (Institut Collaboratif Afrique-France), ont été certes plus modestes que les précédents, mais les objectifs ont été atteints. Et c’est le plus important, de rester dans une dynamique de prospérité, progrès et stabilité, malgré les aléas politiques sur lesquels nous n’avons aucune prise. Nous avons ainsi monté un chantier au Mali et deux au Burkina Faso. Nous remercions nos partenaires africains pour leur extraordinaire implication de tous les instants.

L’association a choisi d’investir les domaines de l’éducation et de l’agriculture car nous croyons fermement en la capacité de résilience économique et surtout de transformation sociétale de ces deux secteurs. Il s’agit de donner à la jeunesse la possibilité, si tel est leur choix, de rester en Afrique et ne pas être contraints à un exil forcé et risqué. Car nous connaissons trop bien les nombreux dangers de ces incertaines routes migratoires, sur lesquelles sont sacrifiées les précieuses vies de nombreux candidats à l’exil. »

Tandis que le président de l’ICAF parlait, je me tenais debout, dans l’entrebâillement de la porte que je ne parvenais pas à fermer. La salle était comble. Je ne pouvais pas non plus avancer vers la seule place vacante à l’autre bout de la salle. Encore une fois, ma nature timide se trouvait piégée par mon tempérament laxiste d’éternelle retardataire. Le président venait de finir son discours et laissait la place au seul employé de l’association, Fred Mboma-Zinelli, chargé d’expliquer aux adhérents les aspects les plus techniques des bilans financiers de l’association, et l’état d’avancement des différents projets. Je pensais profiter de la courte entracte pour gagner en mobilité et changer de place, mais l’idée de se dégourdir les jambes n’avait pas tout à fait germé dans l’esprit de certains. Je restai immuablement bloquée.

Le président se fraya un chemin jusqu’à moi avec l’assurance d’un navigateur breton habitué à vaincre la houle de n’importe quelle foule.

— Mais je vois que nous avons une nouvelle venue, Dit le président en m’adressant un sourire chaleureux, Ne restez pas dans votre coin. Nous ne sommes ici qu’entre gens de bonne compagnie.

Il me prit par la main et m’installa à la place que je visais depuis mon arrivée. Fred MBoma-Zinelli n’était pas aussi passionnant que le président, dont le charisme avait été façonné par des années de syndicalisme et de combat militant. Métis au teint très clair, il rougissait extrêmement vite et essayant probablement de contrôler son trouble, il n’en devenait qu’encore plus écarlate, de sorte qu’il était alors pour tous extrêmement difficile de rester concentré sur l’exceptionnelle clarté et qualité de ses explications.

Il me plaisait bien, le petit Fred, derrière ses sages lunettes à la Clark Kent. Il avait beau rougir comme une pucelle à sa première communion, il n’en était pas moins bâti comme un guerrier maori maîtrisant l’art traditionnel du Haka.

Son obstination résolue à s’assurer que l’auditoire saisissait bien les informations qu’il leur partageait, parvenait toujours à vaincre sa pesante timidité, grâce au dévouement et la patience qui le caractérisait.

Alors que certaines personnes commençaient à s’agiter sur leurs sièges et d’autres à bâiller, je lui fis un petit signe de la main. Nous nous étions déjà rencontrés lors d’une levée de fond à laquelle, Amy, une collègue, proche du président de l’ICAF, m’avait conviée. Je me persuadai intérieurement que ce geste amical lui avait permis d’avoir plus de contenance, bien qu’il me semblât qu’il rosit légèrement.

L’institut ne se voulait pas qu’associatif, donc dépendant de subventions souvent étatiques, mais souhaitait grâce à son modèle économique hybride poser les jalons de l’autonomisation des bénéficiaires du projet. Ainsi, l’école nourrissait le projet agricole, et vice versa. Les étudiants étaient d’abord formés au sein de l’école agricole sur des thématiques comme le maraîchage, le développement local durable et l’agroécologie.

Ils intégraient ensuite les coopératives, gérées par les femmes du village dans le cadre de stages d’immersion pour commencer. Certains y restaient ensuite en qualité de techniciens, tandis que d’autres rejoignaient les villages voisins, les villages lointains ou encore les périphéries des villes où s’installaient de plus en plus de cultures maraîchères, afin de pourvoir aux besoins de nombreux restaurants des grandes villes.

À l’issue du colloque, les différents participants et le large auditoire, appartenant pour la plupart au monde associatif et institutionnel, gravitant autour du projet, étaient invités à se mélanger les uns aux autres, à travers des échanges conviviaux basés sur le partage d’expérience.

J’avais toujours été très nulle à cet exercice, et Fred, exilé à l’autre bout de l’univers en termes de distance, et par ailleurs assailli de questions, ne pouvait m’être d’aucun secours. Il me jetait de temps en temps des regards navrés. Nous avions prévu d’échanger sur le réseau de bénévoles que nous envisagions de mettre en place, en nous appuyant éventuellement sur l’association de femmes migrantes dont je gérais le volet social et culturel. Une fois encore, ce fut le président de l’ICAF qui vint à mon aide.

C’était peut-être la 2e ou 3e fois que je le croisais, mais j’étais toujours étonnée par le charme désuet de ce vieil homme beau, grand et élégant dont l’extrême courtoisie était d’un autre temps.

— Bonjour, je ne crois pas que nous ayons été officiellement présentés, bien que nous nous soyons déjà rencontrés. Je suis Godeffroy Dulac, et je préside actuellement l’ICAF. Vous êtes Jenny, c’est bien cela…

— Oui, je suis Jemmi Moussinga, une collègue d’Amy. C’est Jemmi en fait, avec un « i » .

— Désolé Jemmi avec un « i » , prénom tout à fait ravissant. Je suis ravi de faire enfin formellement votre connaissance. Amy nous a beaucoup parlé de vous, en vantant vos nombreux talents dont nous aurions grand besoin. Nous espérons vous voir plus souvent, et qui sait peut-être vous compter parmi nous. Nous avons besoin de sang neuf…

— J’en suis très flattée, bien qu’Amy exagère. Je ne parviens pas à suivre son rythme de bourreau de travail.

— Qui le pourrait ? Mais rassurez-vous, vous êtes en bien meilleure position que moi pour y parvenir un jour.

L’homme était charmant et charmeur. Peut-être séducteur mais les 30 ans qui nous séparaient le plaçait dans une catégorie complètement asexuée, un peu comme celle des joueurs de pétanque portant des chaussettes dans leurs charentaises. Je n’étais même pas un projet lorsqu’il devait passer son bac, son permis, son premier entretien d’embauche si ça se trouve. Un homme intéressant, mais d’un temps où les téléviseurs passaient peut-être du noir et blanc à la couleur.

Finalement, Fred nous rejoint, rouge, gauche et essoufflé.

— Enfin, Fred, vous voilà, Sourit Mr Dulac, vous venez au secours de votre belle que j’abreuvais de paroles inutiles. Elle appréciera bien plus votre compagnie que la mienne.

— Mais pas du tout, Protestai-je en riant nerveusement.

Je ne savais pas si je contestais son appréciation de la situation ou l’éventualité d’un rapprochement, autre que professionnel entre Fred et moi.

Fred et moi avions eu une proximité immédiate s’expliquant par notre classe d’âge et nos origines communes, bien qu’il soit un de ces métis n’ayant jamais mis un doigt de pied en Afrique et détestant le Gombo, mets communs à tous les afrodescendants de par le monde.

Jeune diplôme d’une solide école de commerce, il avait choisi d’exercer dans le domaine de la solidarité internationale, sans que cela ne lui attire les foudres de son parent noir qui continuait à lui payer une partie du loyer de son studio parisien après avoir financé en quatre ans d’études l’équivalent d’un immeuble au pays. Preuve de leur totale assimilation au modèle occidental et bourgeois, dans lequel la recherche du bonheur restait une quête individuelle.

— Tu veux qu’on aille prendre un verre, après… tout ça , Me demanda-t-il sur un ton peu assuré.

J’hésitai. Je devais me lever de bonheur le lendemain, pour la mise en place d’un conseil consultatif auxquels les femmes migrantes de mon association auraient pu participer. De nombreux élus devaient être présents. Vivant en banlieue, je n’avais pas les mêmes réalités que les Parisiens.

— Je voudrais bien, mais je sais pas…

— Pas de problème, je comprends. On peut remettre ça… on parlera une prochaine fois des bénévoles.

— Si on était vendredi soir, c’eût été avec plaisir mais là en semaine, c’est compliqué. Écoute, on se prend ce verre dans les quinze jours qui suivent. Promis. On fait comme ça ?

— OK, super. On fait comme ça.

— Au fait, t’as été génial

— Ah ouais, tu trouves… J’ai eu l’impression d’avoir servi de somnifère à la plupart d’entre eux, mais bon…

— Pas du tout, c’était carré, pro et tout. Que du bon, que du bon.

Je l’embrassais sur les deux joues afin de prendre congé, sans m’attarder sur tous les signaux manifestes de déception qu’il envoyait : regard fuyant, épaules basses, mine pincée…

— Bon, ben, OK, à plus. Rentre bien,Me dit-il avec l’extrême neutralité de ton d’un homme venant de se faire friend-zoner et n’en souhaitant rien laisser paraître.

En me dirigeant vers le métro, je me reprochais vaguement ma conduite quelques instants. Mais seulement quelques instants. Fred était le profil du parfait petit ami : idéaliste et rêveur, tout en étant un professionnel talentueux. Jeune et beau, sans éclat tapageur. Accessible et disponible. Il était une promesse de bonheur domestique, le repos de la guerrière sentimentale, un ils-se-marièrent-et-eurent-deux-enfants-un-pavillon-et-un-chien sur pieds. Nous étions faits pour nous rencontrer, et peut-être qu’Amy, ma collègue, l’avait très largement anticipé en me poussant à rejoindre les forces vives de l’ICAF.

— Tu verras, il y’a plein de jeunes comme toi là-bas. Ils militent pour une Afrique meilleure, mais la plupart sont blancs. Est-ce que c’est normal ?! On est les premiers à se plaindre et les derniers à s’engager. Viens, ça va te plaire. Il y’en a un Frédéric, quand je le vois, on dirait toi en toubab. Et sauf que c’est un garçon… sinon, pareil que toi, un vrai passionné.

Et Fred avait en effet l’abnégation tranquille et déterminé d’un moine tibétain, qui face à une tâche impossible au plus grand nombre, s’obstine à n’avancer qu’un pas après l’autre, régulièrement, lentement, sûrement, jusqu’à ce qu’elle s’épuise inéluctablement.

Peut-être appliquait-il la même méthode en toute chose. Il me plaisait bien avec sa tranquillité rassurante.

Quelques jours plus tard, il me devança en arrêtant un rendez-vous dans un café lounge parisien un peu branchouille, l’Impala, pour le jeudi suivant en fin d’après-midi. Si l’horaire ne correspondait pas à celui des tête-à-tête romantiques autour de dîners sophistiqués, ça n’en était pas moins un afterwork dans un endroit très prisé par les jeunes cadres dynamiques souhaitant se détendre après une dure journée de labeur. Un lieu de rencontre, de partage, de convivialité, voire plus si affinités.

J’optais pour un jean brut, une petite blouse noire sexy chocolat, des bottines et une veste en wax.

J’avais apporté un soin particulier à mon afro vaporeux, ainsi qu’à un maquillage un peu plus soutenu qu’à l’accoutumée. Je terminais de ranger mes dossiers en passant une lingette fraîche sous mes aisselles, et en ajoutant une touche de gloss à mes lèvres, lorsque mon portable vibra :

— Allo, Jem. C’est Fred.

Quels prénoms doux à mes oreilles ! Fred et Jem. Jem et Fred. Il m’avait déjà donné un surnom.

— Hello, j’arrive sans retard cette fois-ci, Anticipai-je, tu n’auras pas à attendre. Promis.

Il rit à l’autre bout du fil. Un rire chaud et enveloppant.

— Je n’en doute pas. Mais je ne t’appelle pas pour ça. Je voudrais juste te demander l’autorisation, ou plutôt te prévenir car on n’a pas vraiment le choix, qu’une bénévole se joindra à nous. Tu l’as peut-être déjà croisé… Flora. Elle est informaticienne, et va travailler avec nous sur la mise à jour du site. Le président ne nous laisse pas le choix, il voudrait que le site internet soit livré très rapidement…

— Oh… OK… euh, pas de problème.

Ma voix masquait très mal ma déception, puisqu’il poursuivit :

— On aura d’autres occasions de bosser en binôme, ne t’inquiète pas. Mais là, j’ai pas le choix. Je suis le seul employé de l’asso, et donc sous les ordres du CA, et en particulier du président. J’ai pas la possibilité, comme vous les bénévoles, de moduler mes missions en fonction de mon emploi du temps. Je t’assure que ça m’embête aussi, d’autant plus que Flora, tu verras… c’est plutôt du genre super glue.

Il était encore en deçà de la réalité. Flora était une charmante jeune femme, tout en rondeur et singulièrement courte malgré ses perpétuels hauts talons qu’elle faisait claquer qu’il pleuve sur le bitume, vente sur des dalles en terre cuite ou neige sur sol argileux.

Maman célibataire de jumelles d’un an, elle venait de finir son premier semestre d’études en programmation informatique, et voulait le valider par un stage pratique auprès de l’ICAF. Elle assistait à toutes les réunions possibles en espérant qu’un budget se libère pour un poste de prestataire de service informatique en free-lance, titre dont elle se glorifiait sans jamais avoir pu présenter de travaux à son actif. Je la soupçonnais aussi d’étirer en longueur ce premier semestre d’études, son cycle universitaire n’étant pas sélectif tout en lui permettant un renouvellement régulier de sa carte étudiante et des avantages administratifs qui en découlaient. Bref, une jeune femme luttant habilement pour sa survie.

Si cette survie devait impliquer quelques sourires appuyés envers la gent masculine bien établie professionnellement, elle n’en était pas avare. Il était même difficile de s’arracher à elle, tant elle en devenait collante comme de la glue.

Alors que nous étions assis sur des poufs marocains, autour d’une table en bois d’inspiration africaine, entourés de tentures en peaux de bêtes, écoutant de l’afro-beat et sirotant nos cocktails colorés, Flora était en pleine jactance, ses lèvres s’agitant frénétiquement comme les deux cordes infranchissables d’un double dutch. Elle ne laissait techniquement pas d’espace pour en placer une. En fait, elle ne laissait pas d’espace tout court. Une feuille à rouler n’aurait pas pu s’immiscer dans le mince interstice qu’il y avait entre elle et Fred, et que ce dernier préservait vaillamment, non sans lutte de tout instant.

Il me jetait encore ses habituels regards navrés tandis que je commandais une autre caïpirinha. Nous discutâmes davantage des difficultés rencontrées par les mères célibataires allaitantes, en recherche d’un premier emploi sans avoir terminé leur première année d’études que du projet numérique sur lequel nous devions collaborer. Sujet ô combien fédérateur et non orienté !

Je rentrai chez moi dépitée, affamée (les tapas ne nourrissent pas) et fatiguée. Plus que jamais déterminée à prendre les choses en main. L’ICAF n’ayant pas encore de locaux propres, la prochaine réunion de pilotage du projet dont Fred et moi avions la responsabilité, avait lieu chez le président. Celui-ci avait pour habitude de s’éclipser une heure ou deux pour laisser ses équipes travailler, avant de les rejoindre pour un bref point. Notre projet concernait une filière de transformation de produits et épices exotiques en Afrique qui s’écouleraient en France par le biais de l’association de femmes migrantes m’employant comme coordinatrice sociale. J’avais avancé étonnement vite sur son montage en contactant les prestataires et différents partenaires sur place et en Afrique, et en identifiant tous les points de vigilance et zones d’incertitudes à lever avant sa mise en œuvre. Le financement avait été collaboratif, et même les habitants des quartiers populaires français dans lesquels vivaient les femmes migrantes, et autres diasporas, avaient souhaité encourager cette initiative.

En milieu de journée, le président avait appelé pour me demander, avec la délicatesse surannée qui le caractérisait, si je préférais une assiette de charcuterie ou de fromage, pour accompagner le vin rouge qu’il se proposait de nous offrir. Je trouvais cette attention d’autant plus touchante que le petit manège grinçant et désarticulé auquel Fred et moi nous adonnions depuis plusieurs semaines, voire quelques mois, ne pouvait lui avoir échappé. Peut-être voulait-il donner à cette rencontre un caractère clandestinement romantique afin d’aider son timide employé. Un cupidon 2.0 en somme.

C’était une fin d’après-midi, grise et pluvieuse. De celles qui recouvrent Paris d’un fin voile brumeux, réchauffé par l’activité frénétique de la ville à l’heure de la débauche, ou des cohortes d’employés de bureau s’engouffrent avec précipitation dans le métro afin de retrouver avec hâte le confort chaud et conventionnel de leur deux-pièces cuisine.

Je me présentais à 18 h 30 précises, à la porte du président de l’ICAF. Bibi parisien bleu nuit sur mon afro en mousseline, courte robe-trench Burberry aux manches amovibles, hautes bottes cavalières noires, bouche rouge gourmande. J’étais fermement décidée à ne pas repartir bredouille cette fois-ci.

Le président ouvrit la porte. Nous fumes tous deux surpris : moi qu’il soit encore là, et lui par cette tenue qui tranchait avec mon habituelle discrétion de rat de bibliothèque.

— Jemmi, vous êtes particulièrement en beauté, si je puis me permettre. Je suis ravie de vous revoir. Fred est déjà arrivé. Entrez, je vous en prie, je vous conduis jusqu’à lui.

Il m’escorta, tel un élégant majordome, droit comme un i, auprès de Fred qui n’avait fait aucun effort particulier dans sa mise, et se contenta de me claquer familièrement quatre bises alternatives sur les deux joues, sans un compliment.

— Salut, tu vas bien. On va vite commencer, pour vite terminer et libérer Mr Dulac.

Je devais prendre cela pour un encouragement, j’imagine. Et Mr Dulac pour un signal : Il prit son imper, son parapluie et se dirigea vers la sortie.

— Prenez votre temps, jeunes gens. Je me rends à mon habituel troquet. Je doute que vous ayez besoin de moi et mes modestes compétences en la matière, pour la lourde tâche qui vous attend.

Puis, il disparut de scène, avec la grâce évanescente d’un félin. Nous ne le vîmes pas vraiment partir, mais nous sûmes à un moment donné que nous étions vraiment seuls dans ce coquet appart du 15e, dans la douceur de lumières savamment tamisées, qui se mêlait admirablement à celle du vin. Et là, la magie opéra.

Travailler dans ces conditions était un véritable plaisir. Nous avançâmes vite en effet, le plus gros du boulot ayant été fait en amont. Nous nous lancions parfois des regards entendus et complices lorsque nous nous accordions sur certaines propositions qui n’avaient d’évidence que pour nous deux, et notre vision solidariste des projets associatifs.

À une ou deux reprises, nos doigts se sont frôlés, sans que nous nous pressions pour écourter ce contact. Et bien que ce ne soit ni le lieu, ni le moment, nous ne fûmes jamais aussi proches, seuls et en osmose qu’en ces brefs instants.

Lorsque le président revint, un peu trop tôt à mon avis, nous travaillions depuis une heure et demie déjà, dans ce cocon douillet. Le président se joint à nous pour l’habituel compte-rendu. L’air frais lui avait redonné de vives couleurs, me semblait-il. Je le trouvais particulièrement jeune et beau dans sa chemise d’un blanc éclatant, légèrement ouverte et à col relevé. Ses tempes grisonnaient vaguement autour d’une chevelure encore ample et blond cendré. Ou Châtain. Je n’avais jamais rien compris aux nuances des cheveux des blancs.

— Désolé d’avoir écourté votre tête-à-tête, Dit-il en remontant méthodiquement ses manches sur des bras un peu maigres, je déteste prendre mon café en terrasse sous la pluie. Et puis hors de question de le déguster au comptoir.

— Je vous comprends. Le comptoir est le repère des piliers de bar…

Mais pourquoi avais-je sorti ça ? L’alcool avait un effet si désinhibiteur chez moi que ma bouche devançait toujours de très loin ma pensée.

Mr Dulac me regarda, amusé, comme s’il me voyait pour la première fois. Fred était vaguement choqué. Peut-être, se sentait-il quelque part encore sur son lieu de travail.

Mais Mr Dulac lui, était chez lui. Il y prit ostentatoirement ses aises.

Augmenta le volume sonore de la musique de fond (St Thomas de Sonny Rollins, qui a toujours résonné pour moi comme la musique de prédilection des riches heureux qui ont toujours des macarons LaDurée dans leurs réceptions…).

Nous resservîmes un verre de cet étourdissant Beaujolais, un Brouilly précisa-t-il à chaque fois (je n’en avais jamais bu d’aussi bon et c’est vrai qu’il commençait à me brouiller les idées.).

S’assit face à nous, comme Dieu le père, en se redressant de toute sa haute stature. Recoiffant sa frange blond-châtain et sel, d’un leste geste de la main, un brin féminin.

Nous lui présentâmes nos propositions : Fred le premier, rougissant à la moindre remarque de Mr Dulac, les franches critiques comme les simples alertes sur les points de vigilance, redevenant un petit garçonnet gauche et hésitant face à la présence totémique de Mr Dulac.

— Godeffroy, Précisait-il à chaque fois à mon endroit.

Mais il restait l’intraitable Mr Dulac pour Fred, qui finissait sa partie avec le professionnalisme carré qui le caractérisait. Je pris le relais en choisissant délibérément un ton plus léger et badin, visant à détendre cette atmosphère rigide, en nous rapprochant des publics cibles… des hommes, des femmes, des enfants dont nous modifions les vies autant qu’eux bouleversaient les nôtres. Je proposais d’intégrer à la présentation du site des photos de l’équipe parisienne de bénévoles et de Fred, seul employé, et par effet miroir, ceux des femmes dirigeant les coopératives de nos projets-chantier et du coordinateur local, en Afrique. Des témoignages des bénéficiaires des différentes actions étaient aussi prévus. Il était important que les adhérents et donateurs réalisent l’heureux impact de chaque euro collecté.

— Je valide complètement votre démarche, Dit Godeffroy Dulac. Il est vrai que nous avons le privilège d’évoluer entre gens de bonne compagnie, et de n’être pas réunis autour de capitaux comme dans l’économie traditionnelle, mais autour de l’humain. Il est bon de le rappeler, même si je félicite également la rigueur budgétaire de Fred, qui nous permet de conserver ce privilège. Bravo à tous les deux. Si je puis me permettre une brève digression : qu’avez-vous pensé du vin ? Est-il assez bon pour que je vous serve à nouveau…

Avant même que nous ayons eu le temps de réagir, il avait prestement rempli nos verres en repartant sur une nouvelle anecdote relative à l’un de ses nombreux voyages en Afrique de l’Ouest. Son parcours de vie était passionnant et il n’avait, suivant l’adage, jamais eu à travailler de sa vie puisque, de rencontre en rencontre, il avait tracé un riche destin, placé sous le signe de la joie autour de l’effort partagé. En fabuleux conteur et grand dramaturge, il savait captiver l’auditoire à travers ses récits, qu’il illustrait parfois de photos jaunies par le temps, ou présents offerts à certaines occasions et qui se fondaient désormais dans le style épuré de son chic salon parisien.

J’avais l’impression, sans avoir bougé de ma chaise, de retomber dans le bonheur sans nom que j’éprouvais lorsque je franchissais le vieux grenier de ma grand-mère et que j’imaginais autour des photos en noir et blanc, des étoffes anciennes ou des lettres trouvées, l’époque où ses joues lisses et rebondies et son sourire charmeur faisaient tourner les têtes crépues des plus beaux éphèbes de New-Bell.

Mais rien n’égalait les tranches de vie qu’elle ressuscitait, avec de doux rires de jeunes filles en fleurs, lorsqu’elle me racontait ses 700 coups. Sept pour le chiffre porte-bonheur qui ne l’avait jamais quitté et avait guidé sa propre destinée de New-bell jusqu’ici, en France.

Lorsque Fred refusa une énième tournée, en enfilant son manteau avec résolution, il ne doutait pas une seconde que je le suivrais avec précipitation, loin de ce patron barbant sentant vaguement la naphtaline et pour lequel il avait autant de respect que de crainte, comme n’importe quel homme averti en aurait envers toute personne ayant la légitimité de suspendre arbitrairement son salaire.

Je restai figée sur ma chaise, rêveuse. Que je veuille me lever ou non, les vapeurs d’alcool n’aidaient pas. Et je ne comprenais pas l’urgence soudaine qui motivait Fred. Nous étions bien là, non ?

— Il va bientôt être 8 h 30. Jemmi, nous aurions dû être partis depuis longtemps…

Je ne bougeais toujours pas, hypnotisée par le curieux regard vairon de Mr Dulac, qui annonçait la dualité et ambiguïté de sa personnalité : un côté sombre et un côté lumineux. Je n’avais jamais remarqué ce reflet particulièrement carnassier, qui ne semblait apparaître que sous un certain angle. Un angle le rendant particulièrement séduisant. Et encore si frais.

— Je ne suis pas certain qu’on trouve grand-chose, si on tarde trop. Et puis, n’oublie pas que tu dois attraper ton RER ensuite… Insista-t-il maladroitement, soustrayant volontairement Mr Dulac de son champ visuel.

J’en voulus presque immédiatement à Fred de me rappeler sans ménagement ma réalité de banlieusarde sans permis dont l’absence de mobilité abolissait toute velléité de liberté, passée une certaine heure. Je voulus lui répondre abruptement que je n’avais pas envie de quitter le décor coquet et lumineux de cet appartement où je me sentais chez moi, que je n’avais pas davantage envie d’enfiler les bottes au-dessus desquels mes pieds croisés s’agitaient sur Please, Please, Please de James Brown ou At Last D’Etta James (je laissais Bacchus en décider, les deux m’allant très bien), que je ne souhaitais plus tant que ça partager la note d’un restaurant cheap, ni me poser de questions sur le fait de plaire ou non à un homme qui ne me l’avait jamais fait clairement savoir jusqu’ici.

Mais l’acuité du regard dardant que Godeffroy, particulièrement séduisant à la lumière diffuse de cet éclairage savant et probablement hors de prix, posa sur moi à cet instant précis, se fraya un tranquille chemin, au milieu d’un chapelet de peurs familières et de doutes encombrant le quotidien: L’assurance animale d’être incroyablement vivante fit instinctivement vibrer tout mon être. Le corps emploie parfois un langage plus explicite et définitif qu’une série de mots qui n’épargnent jamais, quoiqu’il en soit, frustration et incompréhension.

Fred déclara très vite, trop vite forfait et, sans un mot, déserta, l’air navré, cette scène de combat avorté, abdiquant au duel indigne qui s’y dessinait, indigne car déjà perdu.

Mr Dulac, vieux loup aguerri, jadis souverain, avait à pas souples et silencieux, approché la proie d’un aspirant Alpha, la reniflant discrètement de son museau avide avant de s’en éloigner, les sens furieusement aiguisés par sa proximité. La ruse lui permit, sans crocs ni griffes, de déjouer la vitalité, force et légitimité de celui qui ayant timidement marqué son territoire, avait aux yeux de tous, la prévalence que la manœuvre déloyale d’un inattendu rival était venue lui arracher.

Le privilège de la victoire avait rendu Mr Dulac extrêmement magnanime.

— J’attendais d’être seule avec vous, depuis le premier instant où je vous ai vue, dit-il enfin, après être resté un moment silencieux, comme pour signifier par cette minute de silence son respect à une romance manquée.

Nous passâmes le reste de la soirée à non pas refaire ce monde, civilisé où la despotique loi du plus fort continue de l’emporter, mais à créer le nôtre à travers un incessant dialogue, sous fond de jazz, qui s’étala sur les cinq riches et précieuses années que durèrent notre relation. Cinq années qui nous polirent l’un l’autre, comme l’eau révèle la pierre : lui mi-pygmalion, mi-insaisissable, et moi, mi-muse, mi-irrévérencieuse.

Un gentleman est un loup patient.

Henriette Tiarks

Photo de Lukas Rodriguez sur Pexels.com

Yoan, come and go…

La vie ne peut être comprise que vers l’arrière, mais doit être vécue vers l’avant.

(Soren Kierkegaard)

20 mai 1998

Je ne comprenais pas un mot de ce qu’il me racontait. Il y a une seconde encore, nous étions prêts à aller prendre un verre chez Momo, le petit café qui bordait la rue Meliand, une petite rue tranquille du 20e dans laquelle il y avait si peu de passage qu’elle faisait office de cour intérieure à cette portion de quartier, ressemblant à s’y méprendre à un village.

Nous y avions pris nos aises depuis le début de notre relation. NOTRE relation. Je ne voulais pas renoncer à ce que nous étions. Je le regardais, hébétée, muette et suppliante. Il me regardait inflexible, décidé.

— Pourquoi  ? Je ne comprends pas…

On ne prend pas ce genre de décision en un temps aussi court. Qu’avais-je dit ou fait ?

Hier encore, il me caressait, nous nous mélangions l’un à l’autre dans la moiteur des premiers après-midi d’un printemps qui s’annonçait chaud. Je ressentais encore la brise légère qui traversait son loft-atelier, par la porte continuellement ouverte sur son jardin déluré, composé de plantes, fleurs, copeaux de miroir brisés et collés au mur. Ceux-ci donnaient l’aspect de vitraux scintillants, suivant l’inclinaison du soleil et sa réverbération. Le mouvement elliptique qui animait certaines tiges, au gré du vent, insufflait la vie à la végétation, comme si des joyaux colorés, surplombant des ronces translucides, avaient eu la faculté de pousser après que des graines de gouache eurent été plantées…

Mais qu’avais-je dit ou fait de si irréversible pour être ainsi coupée à jamais de cette féerie ? Était-il seulement possible de revenir en arrière ?

— Peut-être que nous pourrions en parler calmement. Je sais pas, nous poser dans un café ?

— Si tu veux, on peut en parler aussi longuement que tu en as besoin, mais ma décision est déjà prise. Je ne reviendrai pas là-dessus. Et on en parle ici et maintenant. Pas de café.

— Quoi, je ne peux même plus entrer dans l’atelier ? (je me retins de prononcer le fatidique « Mais qu’est-ce que je t’ai fait », consciente du pathos absolu de la situation)

Yoan hocha négativement la tête. Il semblait triste mais résolu. Je repensais bêtement aux photos que je n’avais pas prises des créations ingénieuses et trouvailles loufoques dont il avait agrémenté son loft atelier : le jardin et la cour sortaient tout droit de l’univers féerique et déjanté d’un Roald Dahl ou Lewis Caroll. On descendait de la mezzanine par le biais d’une tyrolienne et on atterrissait, en rebondissants, sur hauts coussins colorés. Tous les interrupteurs des pièces, dont la hauteur le permettait, se trouvaient non pas sur les murs, mais sur les plafonds. Rien n’était à la place à laquelle nous l’attendions, et tout était pourtant à l’évidente place qu’un esprit fantasque et créatif lui réservait, pour le grand plaisir des visiteurs.

La plus grande pièce, calme, haute et lumineuse avait une verrière inatteignable en guise de plafond. Ça aurait aussi bien pu être le ciel, comme cela en donnait l’illusion par nuit étoilée. C’est dans ce puits de lumière que Yoan créait ses luxueux bijoux, après avoir été puisé l’inspiration aux quatre coins du monde lors de ses nombreux voyages.

— Pourquoi ? Dis-moi au moins pourquoi ?

— Toi et moi, ça a été tout de suite super, tu es une personne extraordinaire. Mais aujourd’hui, nous nous ennuyons l’un avec l’autre. Je ne crois pas que nous soyons faits pour rester plus longtemps ensemble. Il manque quelque chose.

Il prononçait ces mots avec le plus grand naturel du monde, sans se préoccuper du douloureux martèlement que chacun d’entre eux accompagnait. J’avais l’impression qu’une pile de briques s’amoncelait sur mes épaules, mes bras, mon estomac. Je disparaissais peu à peu sous leur tas.

La minute précédente, le ciel était particulièrement radieux. Le chant des oiseaux, son doux et voluptueux, était distinctement perceptible malgré la rumeur naissante de la ville. La vie était belle et légère. Il n’a fallu qu’une seule seconde pour que l’ordre établi du bonheur parfait vacille irréversiblement.

— Mais pourquoi dis-tu des choses comme ça ? Hoquetai-je.

Mon monde s’écroulait. Irréversiblement.

Il était pourtant parfaitement à l’endroit, mon monde lorsque je le croisais quelques mois plus tôt à une soirée parisienne, cliché absolu, à laquelle je n’avais pas prévu d’aller et où mon acolyte, un styliste souhaitant absolument y croiser le créateur de génie Xuly Bet, m’avait conduite quasi manu militari.

C’était une soirée de blancs, c’est-à-dire avec moins de 15 % de noirs et métis présents. De plus, on y passait que de la house, techno, electro. Tout ce qui, pour moi, ne se dansait pas. En boudant sur mon siège, je dus quand même admettre après avoir fait un tour de salle que les blancs savaient plutôt bien faire les choses.

Un immense dancefloor sur lequel était projeté un jeu de lumière, accueillait un parterre de silhouettes en transe, semblant davantage se mouvoir de façon désarticulée en exorcisant un sort, que de réellement danser. Jonchées sur des pilotis, des femmes en tenues extravagantes, des gogos-danseuses, se trémoussaient en hauteur. La salle attenante était une galerie d’exposition avec peinture, sculpture, photographie et graff, et en face du long bar Art-Déco, se trouvait un authentique playground de basket, autour duquel la sphère hip-hop de l’événement était réunie. Beaucoup de danseurs professionnels, officiant parfois dans les parcs de la Villette ou de Châtelet, étaient présents avec leurs larges baggies flottant sous les fesses, leurs sweats sportwear-chic et leurs bonnets en tissu sur lesquels trônaient négligemment leurs casquettes. L’ambiance musicale était différente mais je ne m’y sentais pas davantage à ma place. Et puis, j’avais envie de bouder pendant que Gilles, mon pote styliste essayait de repérer son prochain trophée de chasse, pour le restant de la soirée.

De longues minutes s’égrenèrent avant que je ne remarque un couple étrange qui dansait à proximité. Ce fut d’abord la jeune fille, une asiatique, cheveux coupés au carré, taille moyenne, jolie. Et un homme blanc assez fin et grand, d’une troublante beauté : il avait les cheveux complètement ras, mais ses traits et yeux bleus trahissaient son ascendance slave.

Les deux ne dansaient pas vraiment ensemble. La fille semblait suivre le type qui se déplaçait régulièrement, et alors que je regardais distraitement leur manège, au moment où je les perdis définitivement de vue, engloutis par la foule, le mec se planta devant moi. Il me fixa de ses grands yeux bleu clair, les plus clairs que je n’ai jamais vus, hypnotiques. Il n’avait jamais cessé de danser. J’étais stupéfaite.

— Salut, moi c’est Yoan. Tu danses ?

Je répondis négativement de la tête, fermement décidée à ne pas communiquer avec cet objet dansant non identifié. Il insista et je me fis la réflexion qu’il aurait pu être le genre d’homme à ne pas insister et auprès duquel, au contraire, on devait souvent le faire. J’aurais dû être flattée, si j’avais été dans un quelconque jeu de séduction avec lui. Mais il n’était pas pour moi. Je le sentais.

— Tu fais quoi alors sur cette chaise ? Tu vas rester assise là tout le temps… Dégourdis-toi au moins les jambes. Regarde, fais comme moi.

Je refusais catégoriquement, revêche. Il promit de revenir avec un verre et s’éclipsa avec la jeune asiatique qui l’avait retrouvé et tirait résolument son t-shirt vers elle. Elle me souriait amicalement, mais son regard, froid et distant, lançait de silencieux avertissements.

Une demi-heure plus tard, Gilles revint vers moi, complètement surexcité et volubile :

— Tu ne devineras jamais, Jemmi, mais je crois que j’ai rencontré l’homme de ma vie…

— Qui ça, Xuly Bet ?

— Lui, non, il a fait une brève apparition, je n’ai même pas pu l’approcher. J’aurai perdu un bras, une jambe ou un œil en essayant. Jamais vu une telle cohue enragée.

J’avais en effet vu le styliste passer en début de soirée, entouré d’un essaim d’admirateurs, aérien et divin comme à chacune de ses apparitions.

— Non, Continua Gilles dans un élan volontairement mélodramatique, je te parle de l’HOMME de ma vie, celui de ma soirée et de toutes celles qu’il voudra bien m’accorder ensuite. Il est trop toooooop, une pure bombe je te jure. Il a de ces yeux bleus, je crois que j’en ai jamais vu d’aussi beau de toute ma vie, y compris mes vies antérieures… je m’en serais souvenu. »

— Tu parles de Yoan ?

Il me regarda, interloqué.

— Comment tu le connais ?

— Il est venu me trouver, Répondis-je, amusée

— Tu veux dire qu’il est venu te voir toi, la Mona Lisa désabusée, assise sur sa chaise, loin des turpitudes de ce monde ?

— Ben ouais, qu’est-ce que tu crois ? dis-je en riant, je suis hYYYYYpe, moi aussi. Hihi, je suis branchée.

Gilles ne réalisa pas tout de suite.

— Non, tu ne peux pas être hype et branchée, choisis ton camp. Sinon, sérieux, T’as vu comme il est beauuuuuuuu… il t’a dit quoi ? Comment tu le trouves ? Tu crois que j’ai des chances ? Mais attends

Il suspendit son flot de questions, car il venait de comprendre.

— S’il est venu te parler, c’est qu’il doit être hétéro…

Il rejeta l’idée aussitôt, en prenant son accent camer des grandes circonstances :

— Noooooon, No way, le tour ci, tu ne gagnes pas. Même s’il est BI de justesse, je prends.

— Bi de justesse ?! Le taquinai-je, tu vas me dire que tu n’as pas vu son ombre chinoise…

Nous éclatâmes de rire si bruyamment, que même les vigiles se défigèrent un instant, pour bien nous regarder.

Gilles reprit l’accent caillera des quartiers dont nous étions issus :

— Pire ! Elle est relou celle-là, grave elle le lâche pas la meuf. Je vais te la décoller moi, tu verras. Bon, je cours prendre son numéro et on y va.

Je regardais Gilles partir avec amusement vers le nouvel objet de son appétit vorace. Depuis qu’il avait enfin fait son coming-out auprès de 90 % de ses proches à l’exclusion de ses parents, il avait acquis une assurance nouvelle, solide et constante, le renouveau de ce qui n’avait été jusqu’ici qu’un frêle vernis. Le chemin avait été compliqué : des petites amies pour lesquelles il éprouvait davantage de gratitude et d’affection que de passion, aux stratégies de contournement dont tout habitant perçu comme différent dans une banlieue testostéronée pourrait faire un manuel de survie. Mais il avait réussi à se faire accepter pour ce qu’il était, un être de lumière et d’exception. Ses propres parents, aimants, avaient tacitement accepté l’idée qu’après Lina, sa dernière copine, il n’y en ait plus d’autres. Et puisque leurs fils étaient heureux, ne semblaient pas souffrir excessivement de ce choix.

Je fus surprise de la tournure de l’appel de Gilles, quelques jours plus tard :

— Je suis finalement allé le voir, dans son atelier. Il ne mentait pas, c’est un vrai artiste, il a un loft super sympa, et tout. Il crée des bijoux de malades, bon le prix aussi rend malade cela dit…

— Alors, tu l’as pe-och ?

— Rien, nada, niente, mackache. Il est 100 pour cent hétéro. On pourra peut-être collaborer sur un partenariat puisqu’il fabrique des bijoux et moi des vêtements, mais bon, je crois qu’il a pas forcément voulu que je me tape trop la te-hon en repartant bredouille.

Il éclata brièvement de rire :

— Franchement, mon radar a déconné là, la révision s’impose. Non seulement hétéro, mais en plus c’est toi qu’il veut voir. Je lui ai filé ton numéro. Ne m’en veux pas : quelqu’un dans la famille doit manger la viande la…

— Gnama, toi-même, Le taquinai-je.

J’étais très surprise, et dans un premier temps – temps raisonnable – je décidai de ne pas donner suite à cet intérêt déplacé, par solidarité avec Gilles, mon partna in crime – bien que celui-ci m’encourage à commettre « le crime » de chair, dont il était question.

Mais Yoan mit plus de dix jours à m’appeler, et mon propre intérêt s’était aussi mis à croître pendant cette longue attente. Lorsque je l’eus enfin au bout du fil, je n’avais plus du tout envie de l’envoyer bouler, comme je l’avais pourtant promis à Gilles.

Nous restâmes plus de deux heures au téléphone. Puis trois heures le lendemain. Avant de prendre l’habitude de nous appeler au moins une heure tous les jours. Il avait passé dix jours au Costa Rica pour aller choper des pierres précieuses dans le cadre d’une commande spéciale de bijoux pour une cliente parisienne, et en avait profité pour faire un crochet au Pérou voisin et revoir son vieux chaman indien qui l’avait initié le premier à l’ayahuasca.

— Waow, ça fait quel effet, tu en as repris ?

— Non, je suis juste passé le saluer car il est devenu un père spirituel pour moi. Je ne prends aucune substance hallucinogène, même sacrée, lorsque je suis sur une commande. À la limite si je bossais pour ma collection perso, j’aurai pu mais là… je préfère garder les idées claires. Y compris pour te revoir. Tu veux passer à l’atelier ? »

Nous discutions quotidiennement depuis une semaine à peu près, j’avais l’impression de le connaître depuis toujours. Il était tout ce que je voulais être dix ans plus tard, et de fait, dix ans nous séparaient. J’en avais 21 et lui 31. Qu’importe, nous nous voulions.

J’entrais dans son atelier-loft, comme Alice qui poursuivant le lapin blanc,  après une interminable et étourdissante glissade, atterrit au pays des merveilles : avec étonnement et ravissement. Cela me fit l’effet d’un musée ludique dans lequel prière de toucher et de vous amuser aurait pu être inscrit à peu près partout. Ses créations étaient toutes aussi enchanteresses. Je fus subjuguée par un lourd collier d’inspiration zoulou, serti d’émeraude.

— Ce sont… des vrais ?

— Tout est vrai ici : diamant, saphir, émeraude, rubis… tout aussi vrai que toi.

— Je peux l’essayer  ?

La question avait fusé, n’ayant jamais vu d’émeraude d’aussi près, mais j’étais certaine qu’il refuserait. À mon grand étonnement, il me le passa aussitôt autour du cou. La proximité de son souffle chaud sur ma nuque provoquait des fourmillements à des endroits inattendus.

— Tu peux l’essayer bien sûr, mais à une seule condition… il se porte entièrement nu.

Joueuse, je m’éloignais de lui en portant mes mains à mon cou, faisant mine de le retirer :

— Tu exagères ! Tu sais quoi ? Tout compte fait, je vais enlever… mes vêtements, Dis-je en laissant tomber ma tunique au sol.

Il s’était assis, prenant le temps de contempler, l’œil vif et brillant, la pureté juvénile d’un corps de 20 ans, aux lignes souples et seins hauts, polis avec soin et dont les tétons durs auraient pu être sertis d’une de ces pierres exotiques et secrètes, lui évoquant le lotus.

— Divin, Murmura-t-il avant de m’attirer à lui, et dans une étreinte sensuelle, gober le lotus.

Notre relation fut immédiatement très physique, comme s’il nous était nécessaire de communiquer également par le biais d’une langue ancienne dont les signes étaient exclusivement charnels, pour bien nous comprendre. Nos longues discussions existentielles en étaient le prolongement ou le prologue.

Elles tournaient parfois autour de la littérature : « quoi… Tu n’as pas lu 1984. Enfin Jemmi, si tu ne dois lire qu’un seul livre de toutes tes études de lettres, c’est celui-là… Beaucoup s’interroge sur le terme dystopie, grâce à ce livre qui ressemble à s’y méprendre à notre actuelle réalité, comme si l’Auteur avait effectivement eu une prémonition sur nos problématiques actuelles, comme l’hypersurveillance et le péril démocratique. Je crois que je l’ai. Prends-le, tu dois absolument l’avoir lu au moins une fois dans ta vie. J’en suis à ma 4e fois. »

Mais le plus souvent, il m’entretenait de ses lointains voyages. Tel un Indiana Jones moderne, je l’imaginais, sac à dos Easpak et veste Quechua, partir à la conquête de terres lointaines où la nature verdoyante était aussi opaque que les cliquetis gutturaux ponctuant le dialecte des autochtones.

L’histoire la plus incroyable était ce mariage qu’il avait contracté avec la fille d’un chef de village qui, souhaitant le remercier pour les conseils et la précieuse aide manuelle qu’il leur avait apportés des semaines durant, organisa les noces traditionnelles de Yoan, et sa belle et secrète fille. Sa peau noire était soie par endroits, et velours en d’autres. Seul l’arrondi de la joue trahissait son très jeune âge. Ils eurent un mariage, court, infertile et incroyablement heureux : « j’étais fou d’amour pour cette femme-enfant. Elle inspirait l’envie de protéger tout en étant très maternelle et enveloppante, comme les femmes de sa tribu. Nous n’avons jamais conversé ensemble puisqu’elle ne parlait pas un mot de français. Et pourtant, c’est l’une des personnes qui m’a le mieux compris. Un seul regard suffisait parfois. Puis je suis retourné à ma vie, et elle a la sienne. C’est un type d’union fréquent chez eux. »

Il lui arrivait parfois d’évoquer à demi-mot la blessure secrète que lui causait l’absence de cet enfant qu’il avait eu trop tôt, trop jeune, à une époque où on ne sait pas encore qu’au-delà du ballet des couches et biberons sous fond d’insomnie, un fils est une promesse certaine de bonheur, une part d’éternité, et pour lui si fier de ses origines slaves, descendants de guerriers du tsar, la continuité d’un nom et d’une lignée prestigieuse.

— Pourquoi moi ? Lui demandais-je.

— Pourquoi pas toi… ? Répondit-il en riant.

— Tu es très beau, bien établi, brillant. Tu aurais pu avoir n’importe qui dans cette soirée où nous nous sommes rencontrés. Pourquoi pas cette belle Asiatique qui t’a couru après toute la soirée ? D’ailleurs, elle est où ? Pas sous la table, j’espère… Sérieux, vérifie si elle t’a pas foutu un traceur quelque part.

— Ling… Arff… ce n’est qu’une amie. (Il rit). Elle te met la pression comme ça ? À toi ?

— Une amie qui te veut, tu ne peux l’ignorer…

Il planta son insondable regard topaze, entre bleu ciel et rayon de lune, dans le mien.

— Toi, tu me veux… et tu m’as eu. Comme moi je te voulais, et je t’ai eu.

— Ah bon, Riais-je, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup fait pour que cela soit le cas

— La différence qu’il y’a entre une femme comme toi, décidée mais, sans exubérance et une femme comme elle, dont on ne sait jamais ce qu’elle pense ou ressent, tient probablement à vos différences culturelles et celles-ci s’illustrent le mieux à travers le rapport à la nourriture, un besoin primaire, essentiel comme celui d’aimer. Les Asiatiques mangent avec des baguettes, avec un soin et une minutie qui s’accommodent mal de la spontanéité et la joie qu’un Africain exprime en prenant généreusement sa nourriture à pleines mains…

Je riais à gorge déployée : — OK, et que fais-tu de la fourchette alors… ? Je suppose qu’en bon occidental civilisé, c’est celle que tu as pointée vers moi à cette soirée… Tu voulais me bouffer ou quoi ? »

— À pleines dents, Rétorqua-t-il en m’embrassant goulûment dans le cou.

Cet homme ingrat s’était rassasié de moi à présent et me regardait vaguement confus et penaud comme on dévisage un plat trop copieux que l’on renvoie en cuisine, après avoir eu les yeux plus gros que le ventre. On le regrettera peut-être un jour, mais pas aujourd’hui que la peau du ventre était trop tendue. Ma simple vue lui inspirait peut-être même déjà une vague indigestion.

— Si tu veux, on peut en parler encore, mais ça ne changera pas ma décision. Elle est prise. Je veux arrêter Jemmi.

Des traînées de larmes coulaient silencieusement, traçant de longues et sinueuses démarcations le long de mon visage poudré pour l’occasion. Je n’aurai pas fait l’effort de me maquiller-sapée-coiffée si j’avais su.

Il me prit dans ses bras. J’avais noté son éloignement aussi soudain que régulier : chaque jour davantage, une part du puzzle qu’il représentait et que j’avais partiellement réussi à reconstituer, s’évaporait. Voilà qu’aujourd’hui, il n’était plus là. Même son étreinte était tiède et amicale. Je m’arrachais à lui et me dirigeais vers le métro, le pas lourd.

Une fois assise dans la rame aérienne, traversée par une lumière bienfaisante qui embellissait tout, distribuant chaleur et diffuse allégresse ici et là, j’ouvris la première page de 1984 de George Orwell :

C’est un jour d’avril froid et lumineux…

J’étais enfin prête à le lire.

20 ans plus tard

Lorsque je revois Yoan, quelques années plus tard, je suis une âme meurtrie par plusieurs années de tribulations. Je sors du taxi avec mes deux enfants. Il attend déjà, impatient au point de rendez-vous. Le quartier a beaucoup changé, il est difficile de se repérer. Il est émacié et sa calvitie lui est aujourd’hui imposée par la nature. Il me prend délicatement dans ses bras. Je lis dans ses yeux que j’ai aussi changé, et qu’il ne m’en tient pas rigueur.

Les enfants sont immédiatement fous dans l’atelier. Ils s’extasient, de la cour à l’intérieur du loft de chaque curiosité.

— On se croirait à la cité des sciences, Dit Yohann, mon fils, avec non pas des étoiles mais des météorites dans les yeux.

— En mieux, Yohann, Réplique Anna

— Tu l’as appelé, je veux dire vraiment appelé, Yoan, Me demande-t-il, connaissant déjà la réponse

— Oui, avec une orthographe différente mais c’est bien ton mbombo.

— Waow…

S’il est ému, il ne le montre pas vraiment. Étonné, peut-être. Il offre d’authentiques dents de requins aux enfants. Ses récits les hypnotisent avec la même facilité qu’ils me séduisaient, des années plus tôt.

— Vous savez ce que c’est ça, Dit-il en exhibant un caillou noir et informe.

Les enfants secouent la tête, amusés. C’est quoi, c’est quoi…

— Vous voulez le savoir, hein… Mais avant que je vous le dise, qu’est-ce qui a le plus de valeur entre ce caillou noir et cette magnifique pierre scintillante ?

— Maman, c’est un diamant !… Waow… Je n’avais jamais vu de diamant de ma vie.

Les deux, qui ont la même réaction que moi des années auparavant, désignent le Zirconium finement ciselé comme la pierre la plus précieuse…

— Heeee non, Objecte Yoan. Ce caillou noir est un diamant à l’état naturel, et probablement un des plus gros que je n’ai jamais eu en ma possession.

Et il rajoute en me regardant :

— Que cela vous serve de leçon, les enfants. Je l’ai aussi appris à mes dépens. Tout ce qui brille n’est pas or…

Je suis intriguée par ses propos, mais calée dans le hamac qu’il a installé à l’endroit de son atelier où un petit vent frais traverse la pièce avec la même fréquence qu’un impétueux enfant ne tenant pas en place, et rassurée par la présence bienveillante de Yoan auprès des miens, je somnole aux sons lointains et proches, de leurs voix.

Yoan me rejoint bientôt, et accompagne un temps le balancement du hamac, de la main.

— Alors tu lui as vraiment donné mon prénom au petit…

— Et pourquoi pas ? Tu es quelqu’un de bien, même si tu as arraché mon cœur vingt ans plus tôt en le jetant aux orties comme une vulgaire clope consommée, tu restes quelqu’un de bien. Tu es d’ailleurs le seul homme qui ne m’ait jamais offert une rupture digne et honnête. Je voulais qu’il ait les mêmes qualités que toi.

— Et les a-t-il ? Ça marche ces prédestinations des prénoms ?

— Certaines, oui… il est créatif et rêveur, comme toi.

Il semble tout à coup extrêmement ému, bien au-delà de ce que j’aurai pu imaginer. Je change rapidement de sujet.

— Et ton fils, dis-moi… ?

— Écoute, c’est un devenu un très beau jeune homme qui me dépasse d’au moins une tête, bâtie comme un quaterback. On est devenus très proches, on passe beaucoup de temps ensemble. On a même déjà voyagé ensemble. Il vient souvent ici d’ailleurs… mais….

Il suspend sa phrase et baisse la tête.

— Mais quoi… ?

Il la relève, un voile liquide qui n’est pas une larme, mais n’en est pas trop éloigné, lustre son regard azur.

— Mais il ne porte pas mon nom. Voilà.

Comme les arbres anciens, qui communiquent sans un bruit, nous scellons nos blessures intérieures par un silence complice.

Il est le premier à rompre ce moment de partage muet.

— Pourquoi nous sommes-nous quittés, au fait ?

Je me redresse avec une énergie nouvelle :

— You kidding me, Martelé-je, plusieurs fois.

— Ah ! tu switch toujours en anglais quand tu es énervée…

— Non, mais sérieux, c’est une blague. C’est toi qui m’as jeté comme une sous-merde et sans un regard en arrière. Je t’ai toujours soupçonné d’avoir trouvé mieux. J’étais étonnée que tu me rappelles et que tu veuilles me revoir après m’avoir rajouté avec désinvolture sur Facebook, comme si j’étais un ancien pote de beuverie…

— Tu crois vraiment que ça s’est passé comme ça ? C’est ce que tu as cru toutes ces années ? Tu as donc oublié que si j’ai pris l’initiative de rompre, c’est parce que tu ne me voulais plus.

— Comment ça ? Moi, je te voulais plus… tu dis n’importe quoi !

— Tu m’avais peut-être voulu, au départ… encore que, c’est discutable… mais, toujours est-il que nous étions arrivés à un moment de notre relation où tu ne me voulais plus. Je te l’ai demandé et tu me l’as signifié très clairement. J’ai compris à partir de ce moment-là que nous n’irions plus nulle part, et j’ai juste pris les devants. Je ne te trompais pas et je n’avais personne en tête. Mais je savais que j’aspirais à plus que ce que tu me proposais. Du moins ce que je pensais que tu étais en mesure de m’offrir du haut de tes 20-21 ans. Je voulais me poser, et plus jouer. J’ai eu très vite d’autres options, tu t’en doutes, mais pas sur le moment.

Je le regarde, estomaquée. Il vient de me surprendre, à son tour.

20 avril 1998

J’attendais depuis 40 minutes dans ce café trendy de Bastille, où nous n’avions pas nos habitudes. Chez Momo, les clients étaient des personnages populaires et sympathiques, hauts en couleur. Chacun racontait une histoire, et était prêt à accueillir la vôtre. Ici dans l’univers graphique et select des créateurs, je me sentais chiffonnée et inopportune, étroitement engoncée dans mon taille-basse de la précédente saison, mon haut trop moulant et mes mèches « pony » blondes.

En recommandant d’un geste que je voulais gracieux une nouvelle boisson que je pris alcoolisée pour mieux tuer le temps, à défaut de la dédaigneuse serveuse qui se croyait au cours Florent, je notai non sans embarras que je devais être la seule fille aux ongles non manucurés et rongés de tout le périmètre. Je posai mon billet sur la table et étirai les manches de mon minuscule pull au max.

Je le vis arriver, désinvolte, sur sa trottinette. Elles devaient être à la mode des années plus tard, mais ce jour-là, les trottinettes m’apparaissaient juste comme le comble de l’irresponsabilité d’un homme constamment en retard alors qu’il habitait Paris intra-muros : il refusait de se terrer dans un métro rapide mais pas écolo. Est-ce qu’il pensait aux kilomètres non végans que je me tapais depuis ma profonde banlieue pour venir le voir dans son Olympe branché…

Lorsqu’il se posa devant moi, à peine essoufflé et beau comme un Dieu, toutes les pétasses aux frenchs impeccables se tournèrent vers lui. Puis moi. Puis lui. L’habituel ballet de l’incompréhension et des limites de la tolérance.

— Désolé pour le retard.

— Comme d’habitude.

— Non, j’étais avec une cliente. Tu sais… la bague avec l’améthyste que je t’ai fait essayer l’autre jour…

— Oui, je me souviens. Comment l’oublier ?

— Tu es fâchée ? Désolé pour le retard, une fois encore. Ça n’arrivera plus.

— Ne fais pas de promesse que tu ne peux tenir.

— OK. Je vois. Tu es vraiment fâchée. Laisse-moi me faire pardonner, donne-moi ta main.

— Non !

— Donne-moi ta main, allez.

— Arrête, on nous regarde !

— On s’en fout. On n’est pas bien ici ? Toi et moi, ici et maintenant. J’adore tes mains rêches…

— Ça suffit !

— Non, ne les retire pas, rooo, je blague. Tu le prends mal, alors que je ressens toute ton énergie.

— Mes mains rêches… C’est sympa !

— J’ai besoin de savoir quelque chose. Je te comprends pas toujours. Ça vient peut-être de moi.

— Ne me tiens pas comme ça !

— Comment, comme ça ? Je ne te comprends pas ? Quel est le problème ?

— Comment si j’étais un œuf sur le point de tomber, en me crochetant de tes deux pattes…

— OK, pardon. Je te « crochète », j’en suis désolée. Dis-moi juste : es-tu heureuse d’être là avec « moi », au moins ?

— Non, je t’ai attendu trop longtemps et je voudrais être ailleurs. Je n’aime pas ce bar.

— Là n’est pas la question. Est-ce que tu m’aimes « moi »?

— Je ne sais pas !

— Tu ne sais pas si tu m’aimes ? OK… Bon, OK, c’est déjà une réponse, en soi, en fait.

— Oui, je ne sais pas ! J’en sais rien, quoi ! C’est quoi ces foutues questions ?!

— OK, OK, je t’embête plus avec ça… Parfait !

***

Ils expédièrent leurs consommations, avant que Yoan ne la dépose au métro. Puis, il enfourcha sa trottinette, en enserrant dans sa poche le boîtier dans lequel se trouvait la bague qu’il venait de finir et qu’il aurait voulu lui offrir, marquant ainsi une nouvelle étape, un nouveau tournant, dans leur relation. Une améthyste.


Craig, mista lova lova…

Comment nous faire de l’ombre ? On est les enfants du soleil.

(Youssoupha)

Il ne savait pas pourquoi il s’était vraiment attardé sur sa fiche sur MeetUp. Elle n’avait pas cette profonde couleur terre brune, drapant la peau de mystère, et dans laquelle il aimait se perdre à travers les sillons tranquilles et vallées sinueuses de certains corps de soie.

Son teint était irrégulier et poudré, de deux teintes différentes sur le visage et la poitrine, avec une nette démarcation au niveau du cou. Elle n’avait pas les traits fins et racés des beautés sahéliennes auxquelles il était habitué. Son visage ressemblait à une œuvre composite, faite de différentes caractéristiques africaines : nez droit et large, yeux en amande, pommettes hautes, mâchoire lourde et lèvres fines. Elle pouvait venir de n’importe où sur ce continent, et de nulle part à la fois comme pour certains qui la croyaient antillaise. Son afro, naturellement, souple et long, était souvent la raison pour laquelle un lointain métissage à dominante négroïde, comme celui des Cafres de la Réunion, aux cheveux bouclés, était envisagé lorsqu’on la rencontrait pour la première fois.

Il ne savait pas pourquoi il s’était attardé sur sa fiche plus que nécessaire. Il aurait pu tirer sa photo vers la gauche comme celle des appétissantes femmes aux formes si plantureuses dont il savait que toute relation éventuelle ne dépasserait pas le cadre horizontal, ou les maigrichonnes n’ayant aucune poitrine réconfortante sur laquelle poser sa tête après le coït.

Craig ne savait pas ce qui avait attiré son attention, si ce n’était cette retenue dans le sourire, réfléchissant l’interrogation secrète d’un regard cherchant l’approbation. Élégante et soignée, tout en ayant une sobriété toute protestante, elle dégageait cet appel muet qu’attendent les preux chevaliers servants des temps modernes. La photo ne montrait que le visage, plutôt banal, et lorsqu’il la contacta pour la première fois, il ne savait pas si elle était bien faite de sa personne. Ni même jolie à vrai dire. Potentiellement mignonne eût été le juste terme, si on s’en tenait à l’unique photo du profil.

Il se trouve que son intuition avait été juste, bien qu’elle eût plus de fesses que nécessaire à son goût, ce qui compensait cependant sa petite et ferme poitrine. Le dessin rebondi de ses fesses était une invitation au voyage, à lui seul. Leur toucher était une main sur la porte du paradis. Quant au reste… Arff.

Et pourtant, ce n’est pas cette dimension qui le retint après leur premier et catastrophique rendez-vous. Catastrophique, puisqu’ils avaient fini aux urgences, mais curieusement pas raté. Bien au contraire. Il l’avait alors découverte, dépouillée de tout vernis social.

Et quelque chose en Jemmi lui rappelait son premier véritable amour, celui qu’il n’avait jamais laissé partir, en dépit des milliers de kilomètres qui les séparaient, à présent.

Amour perdu qu’il cherchait à revivre à travers chaque rencontre. Y compris celle-ci.

Cette timidité apparente, ce feu crépitant sous une glace lisse et sans aspérité de jeune fille sage, il l’avait tout de suite perçu chez Sophie, bien avant Jemmi : dans la façon dont elle grattait frénétiquement ses notes en amphi, toujours plusieurs rangs devant lui, qui préférait rester sur les gradins les plus élevés, plus proche de la sortie lorsque retentissait la sonnerie.

Elle avait cette façon organisée et soignée de ranger ses crayons dans sa trousse, puis sa trousse dans son sac, toujours après avoir presque amoureusement ramené chaque feuille dans le classeur en les tassant pour qu’aucune ne dépasse, qui la catégorisait dans le sobre club des rats de bibliothèque. Puis, elle croisait dans le couloir ou le parvis de la fac, une de ses camarades africaines, et au-dessus de la mélodieuse communion de leurs échanges en langue maternelle, s’élevait soudain son rire, ample, frais et joyeux. Le rire des filles fraîches et saines pour qui le plaisir est dénué de vice. Dès l’instant où il la remarqua, il eut l’impression comme cela arrive souvent, de la croiser absolument partout, ensuite. Non qu’il la suivit, mais son regard était aimanté par sa présence. Il ne voyait qu’elle lorsqu’elle entrait dans une pièce, et il pouvait même sentir sa présence avant de ne l’avoir vu. Il n’osait jamais lui parler, la trouvant trop belle, trop sage, peut-être trop parfaite pour lui.

L’occasion lui fut donnée d’échanger avec elle, lorsqu’elle l’aborda. Il l’avait vu, encore une fois bien avant qu’elle ne le remarque. Son profil dessinait joliment une bouche charnue et un nez aquilin, ses fines tresses ramenées en chignon. Elle trépignait de froid, tout en exhalant à intervalles réguliers de petits nuages de buée. C’est elle qui l’interpella la première.

— Vous seriez intéressé par une réduction immédiate de 15 pour cent sur votre prochain abonnement mobile ? Dit-elle machinalement en lui tendant un prospectus.

Elle en tenait encore une bonne centaine, si ce n’est plus, dans ses mains aux doigts congelés par le froid.

— Ça tombe bien, je voulais justement changer d’opérateur, mentit-il, tu m’en dis plus sur cette offre ?

Il se rapprocha aussitôt d’elle, en lui offrant son plus beau sourire. Ne dit-on pas que la première impression est toujours la bonne ?

Ce jour-là, ils discutèrent une bonne demi-heure : durant les cinq premières minutes de son job de merde suivant ses propres termes, puis les vingt-cinq minutes restantes, de son accent rappelant les rives du lac rose, de son enfance entre Dakar et Saint-Louis, et du séjour de Craig des années plus tôt au Sénégal, qui lui avait laissé un ineffable souvenir. Elle était tellement plus belle de près : le grain de sa peau était si fin et lumineux qu’il en était irréel. Il avait froid, lui aussi ; et l’entêtante et brumeuse idée qu’il se réchaufferait, rien qu’en la touchant tant elle irradiait. Brune et solaire.

Il lui proposa un chocolat viennois, qu’elle déclina d’abord et finit par accepter, lorsqu’il s’engagea à l’aider dans la distribution de ses tracts. Une heure plus tard, ils étaient attablés dans un café aux abords de la fac, et il entreprit d’en savoir plus sur elle, mais ses réponses polies et adroitement évasives ne lui permirent, à aucun moment de déterminer, si elle avait un petit copain. Ici ou là-bas, puisqu’elle n’était venue ici que dans l’objectif de faire un master sur trois ans, dans le cadre d’un programme de mobilité étudiante.

Petit copain ou pas, Craig présenta rapidement Sophie à sa mère dont l’opinion lui importait suffisamment pour n’avoir jamais dépassé la barrière du troisième rendez-vous lorsqu’elle émettait un avis négatif sur une de ses relations. Il fut soulagé qu’elle l’apprécie au premier coup d’œil.

Sa mère accueillit Sophie avec la même bonté tantrique qu’elle étendait à tout être vivant, qu’il marche sur deux pattes, quatre, trois, qu’il rampe ou qu’il donne l’illusion d’être parfaitement immobile. Elle lui avoua beaucoup plus tard qu’elle avait pourtant su, en posant les yeux sur elle, que leur union serait aussi éphémère que l’instant fugace qui lie l’adolescence à l’entrée dans le cirque, ou société circulaire des adultes (« dont la plus grande gloire consistait à tourner les trois quarts du temps en rond ».).

Mais nul ne pouvait en prédire la durée qui variait selon les individus : Une semaine, un mois, un an ou dix, qui sait combien de temps durait l’aveugle obstination ?

Issue de la grande bourgeoisie de Saint-Louis au Sénégal, Sophie avait déjà été introduite aux prétendants parmi lesquels elle devait faire un choix sérieux de relation, quelle qu’en soit la durée, il y a de nombreuses années.

Leurs parents fréquentaient tous les mêmes cercles. Si ses parents avaient une nette préférence, ostentatoirement affichée pour Anicet Gaye, fils de notaire, devenu clerc, Sophie avait décidé de très longue date que ça serait, du premier stade de sa vie amoureuse jusqu’au mariage, exclusivement Mansour David Diop.

Ils avaient écumé les mêmes bancs d’école privée, épuisé les mêmes monitrices de catéchisme, s’étaient embrassés pour la première fois derrière l’église.

Ils s’étaient quittés résolument fâchés lorsque son visa pour les États-Unis avait été refusé ; et que rejetant pour la première fois, avec une détermination nouvelle, ses caprices, il avait maintenu son projet d’internat de médecine à Philadelphie, la laissant affronter seule le froid d’octobre en France.

Depuis, ils n’échangeaient que des vœux courtois aux Noëls et à leurs anniversaires respectifs, comme l’exigeait la tradition. Ils étaient très peu versés sur les réseaux sociaux, ils n’avaient donc de nouvelles que par le biais de leur entourage commun.

C’est cette partie d’elle qui échappait à Craig lorsque son regard se perdait au-delà du sien, et que rien, pas même ses étreintes fébriles, ni son désir nerveux et membré, ne la maintenait dans le partage de l’instant présent. Elle le bouleversait et son mystère l’enivrait. Outre sa sculpturale beauté, c’est son inaccessibilité de madone exotique qui avait cloué Craig sur l’autel de l’amour à sens unique.

Plus il la recherchait et plus elle lui échappait. Il avait beau lui présenter tous ses amis, l’impliquer dans chaque pan de sa vie, elle lui refusait obstinément l’accès intime à la sienne.

En trois années universitaires, le temps que s’achève son cursus universitaire, il n’eut qu’une seule fois, l’occasion de rencontrer sa sœur aînée.

Ce jour-là, assis sur un banc de métro à l’avant du quai de la station Arts et Métiers, il avait longuement réfléchi à la phrase d’accroche qui le rendrait immédiatement sympathique à cette sœur que Sophie craignait, une sortie brillante et drôle qui en ferait une immédiate et indéfectible alliée. Or, Mathilde, sa sœur, ne descendit même pas de la rame : d’un geste leste et vif qui tranchait complètement avec son habituelle indolence lascive, Sophie bondit jusqu’à elle, lui claqua deux bises et prit le paquet qu’elle était venue chercher.

Craig, surpris, n’eut même pas le temps de se lever que les portes se refermaient sur Mathilde, qui agitait sa main à la seule attention de sa sœur.

Ce qui l’avait laissé en état de quasi-sidération était moins la rapidité de la scène que la phrase lancée par Mathilde entre les deux portes se refermant :

« Mansour te passe le bonjour ».

Plus tard sur le chemin du retour, il lui demanda :

— Qui est Mansour ?

— Oh, un ami de la famille, Lui répondit Sophie de son élégante voix traînarde.

Craig regardait non sans angoisse, le sablier des trois années s’écouler inéluctablement, chaque jour les rapprochant davantage de son retour au pays. Il cherchait des stages à sa place, entourait les propositions d’emplois qu’il trouvait dans des journaux achetés spécialement à cet effet. Elle repoussait le tout nonchalamment.

— Je vais regarder, Lui répondait-elle invariablement en s’engouffrant dans la couette, les jours ensoleillés où ils auraient pu aller au ciné ou se balader sur les quais de Seine.

Lorsque sa mère lui fit remarquer qu’elle dormait beaucoup, il évoqua aussitôt, un doux sentiment diffus accompagnant cette interrogation, une possible grossesse. Cela figurait bien parmi les signes précurseurs, non  ?

— Je pense plutôt à une déprime passagère, Opposa fermement sa mère, le ramenant instantanément à la plate réalité,Peut-être le mal du pays. Avez-vous évoqué ses projets ? Compte-t-elle rentrer chez elle ou saisir les opportunités professionnelles qu’elle pourrait avoir ici ?

L’adjectif « professionnelles » était de trop. Tous les deux le savaient, mais malgré toutes les tentatives de Craig, Sophie refusait de s’impliquer dans une quelconque discussion claire sur « l’Après ». Ce qui n’empêcha pas cet « Après » de lui tomber dessus un jour où elle vint solennellement au salon « les remercier, lui et sa mère pour l’accueil qu’il lui avait fait et le soin avec lequel ils s’étaient occupés d’elle ». Elle avait pris son billet, un aller simple et partait dans une semaine. Elle vivait depuis un an chez eux, et n’avait donc pas besoin du mois de préavis sur lequel Craig aurait pu compter pour la convaincre, quitte à la demander en mariage.

Ce fut la semaine la plus courte de sa vie. Toutes ses tentatives rencontraient le même front hermétique : comme elle était désolée qu’il le prenne ainsi, pourtant elle avait toujours pris soin de ne rien lui promettre. Bien sûr qu’elle tenait à lui, mais sa vie n’était pas ici. Ils l’avaient toujours su… Elle rentrait chez elle, à présent. Dans un endroit qui lui ressemble, et auprès de gens qui l’attendent.

— Et nous ?

Ils avaient passé de bons moments, qu’il ne fallait surtout pas gâcher. Il lui fallait rentrer.

Il trouva le courage seulement à l’aéroport, quasi au pied de l’avion, alors que l’hôtesse hâtait les derniers passagers vers l’embarquement, de demander :

 Et Mansour ?

Je t’écrirai, promis ! Lui répondit-elle, avant de disparaître derrière la porte d’embarquement.

Elle écrivit en effet, de nombreuses années plus tard, lorsque le souvenir de leurs étreintes s’était contracté à quelques vagues sensations éparses et que l’amertume succédant à l’amour avait rendu tout espoir, non plus douloureux, mais lourd, inutile et futile.

Elle écrivit une dizaine de lettres en quelques années, en réponse à la soixantaine de celles qu’il lui avait convulsivement envoyées. Certaines de ses lettres étaient accompagnées de précieuses photos qu’il épinglait les premiers temps, sur son mur. Lorsqu’ils se mirent tous deux aux réseaux sociaux, surtout professionnels, il leur arrivait d’échanger des banalités sur leurs pages respectives. Il essayait d’être fin et spirituel. Elle lui répondait laconiquement, à sa manière habituelle posée et détachée de toute urgence fébrile ou émotion excessive.

Elle écrivit à la main leur adresse sur l’enveloppe, contenant le faire-part de mariage qui finit à la poubelle, aucun d’eux n’ayant les moyens ni l’envie de faire le déplacement. Il fut tenté de le récupérer et de l’épingler au mur, conscient de rejeter définitivement une partie d’elle. Puis se ravisa, décidant que cette partie de l’histoire ne le concernait plus.

Mansour David Diop épousait Sophie Anna Angrand-Faye, et ce n’était plus son affaire.

Son fétichisme résiduel s’exprimait ailleurs. Il recherchait compulsivement dans les sites de rencontre le tourneboulement qu’il avait ressenti dans tout son être, lors de cette première rencontre. Comme si, malgré l’écran, la mauvaise définition de certaines photos et la forte probabilité que certaines soient très largement retouchées, il pouvait être à nouveau saisi par cette émotion.

Il était toujours invariablement déçu, et cela avait été le cas avec Jemmi, comme avec toutes celles qui l’avaient précédé. Jemmi était une fille d’ici. Elle avait grandi en banlieue, au milieu de noirs, de blancs, de chinois et d’arabes dans un brassage plus ethnique que social. Elle avait fait ses humanités à la Sorbonne, était fille d’un prof resté au pays, et travaillait dans le social. Mère d’un petit garçon adorable dont lui et sa mère s’étaient complètement entichés dès le départ, elle ne faisait pas longtemps illusion dans le rôle de l’étrangère auquel une partie de la société voulait l’assigner : elle était, par endroit, peut-être plus française que lui, ayant pris toute une année sabbatique avec l’un de ses ex, pour « voir du pays en mode road-trip » comme elle disait. Il l’avait très rapidement aimé.

Mais il ne s’était pas attaché à elle, comme à la douce Muna qu’il rencontra, quelques mois après s’être officiellement mis en couple avec Jemmi, et avoir pris ses marques dans le très agréable et gratifiant rôle de beau-père. Jemmi et son fils Yohann avaient apporté de la joie dans sa vie. Une vie que Muna, fille de Douala, devait chambouler à jamais.

Lorsque Craig arriva à Douala, il fut surpris par l’état de délabrement de l’aéroport, sa singulière désorganisation et l’apathie générale du personnel, qui ne sortait de sa léthargie qu’à la vue d’un billet, se montrant alors prompt à aider et orienter le voyageur avec la plus grande amabilité. La chaleur suffocante et l’assaut des porteurs dont le plus jeune était à peine plus âgé que Yohann acheva de l’assommer. Son pote Malek, qu’il était venu rejoindre pour les fêtes de fin d’années, se dirigea vers lui en écartant de la main l’essaim de porteurs qui continuait de s’agglutiner autour de Craig. Ils s’étreignirent virilement, après un check amical. Puis se dirigèrent vers le parking.

— Enfin ! C’est dément, t’es enfin là … On va passer de ces fêtes de fin d’année ! C’est la meilleure période pour venir à Douala.

— Attends, c’est ta caisse ? Tu te refuses rien…

— Hé, on est DG d’une grosse boîte informatique ou on l’est pas ?! On est encore jeune ou on l’est pas ?! Ben voilà, la vie n’attend pas, mon ami. Allez, grimpe.

— Tu me laisses la conduire ?

— Même pas en rêve ! Douala est une jungle en voiture, on en a pour au moins une heure d’embouteillages et les piétons sont encore plus coriaces que les conducteurs.

Ils prirent place dans l’Audi A5 métallisé. Lorsque la décapotable fut lancée à vive allure, et que Craig sentit son visage fendre le vent, une cascade d’odeurs chaudes et de couleurs vives lui rappelant son précédent voyage au Sénégal, pays tant aimé, tant aimé, il fut saisi d’une émotion traître qui lui arracha quelques larmes. Heureusement, masquées par d’opaques et larges lunettes de soleil.

Malek n’aurait jamais compris qu’on puisse regretter à ce point une femme. Il était installé depuis tout juste un an à Douala, où il jouissait d’une position confortable d’expatrié, avec voiture et appartement de fonction. Directeur général d’un grand groupe informatique qui cherchait à s’implanter en Afrique centrale, il ne ménageait ni ses efforts au travail ni le mal qu’il se donnait, lorsqu’il était en congé, à prendre autant de plaisirs que possible.

Craig n’arrivait plus à suivre le rythme effréné avec lequel il changeait de copines, « Des filles faciles », précisait-il pour excuser son manque d’état d’âme.

Une d’entre elles avait cependant réussi à s’imposer au-delà du temps réglementaire, et avait dépassé le record des quatre mois, sans qu’il ne soit cependant question d’exclusivité.

— Tu vas la voir, Dit-il, les cheveux au vent et la main négligemment posée sur le volant, Mon Dieu ce morceau ! Elle est assez canon. Plutôt marrante aussi. D’ailleurs, elle m’en a sorti une bien bonne tout à l’heure en proposant de nous préparer un repas pour ta venue. On ferait mieux de se dépêcher de rentrer avant qu’elle ne foute le feu chez moi, cette greluche est pas fichue de faire cuire un œuf… En revanche, elle a bien d’autres talents…

— J’imagine ! Ça va faire combien… Cinq, Six mois que vous êtes ensemble ? À quand les faire-part de mariage ?

— M’en parle pas !On imprimera les tiens avant les miens… n’est-ce pas « papa Craig »… papa… papa… Papa… Papounet…, Répétait-il sur différents tons, dont aucun ne correspondait à celui d’un enfant, ou alors toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé aurait été purement fortuite.

— Jemmy te passe le bonjour, Coupa Craig, j’en ai une bien bonne moi aussi : elle m’a mis une boîte de capotes dans la valise, en me suppliant de ne pas lui ramener de maladies.

Malek éclata de rire, en tapant son volant des deux mains :

– Alors, ça, CA, c’est drôle ! Sacrée Jemmi, va. Elle connaît ses sœurs camers.

L’embouteillage était interminable, et bien que les voitures avançaient difficilement, pare-chocs contre pare-chocs sur l’unique voie cahoteuse, des marchandes portant sur le chef leurs calebasses pleines de fruits et légumes, des enfants joyeux, aux rires fugaces et des passants affairés traversaient anarchiquement, sans se soucier de ces inutiles rangs continus de ferrailles aux klaxons bruyants, qui barraient leur voie.

— Gimme me the way, ballock, Hurlait une réplique de sumo en robe fleurie, martelant la voiture à l’avant de son poing libre, tandis que l’autre traînait énergiquement un enfant sans âge affichant la placide morgue d’un ancêtre,

—Abeg, don’t fool me heee !, Menaçait-elle

L’automobiliste remonta prestement ses vitres malgré la chaleur écrasante. Malek regardait la scène, amusé :

— Tu vois ? C’est pas le Code de la route ici, mais le code de la brute.

Des rues décrépies aux trottoirs encombrés se suivaient sans monotonie. Les voitures semblaient mettre un point d’honneur à se garer n’importe où et n’importe comment. sur la chaussée crevassée, y compris en plein milieu d’un rond-point. La plupart des situations croisées étaient hallucinantes…

Des benskinneurs, motos-taxis, défiaient la gravité en nombre de passagers, et la vie en slalomant nerveusement entre les voitures. Un concert perpétuel de klaxon couvrait les invectives des usagers mécontents.

Située dans le golfe de Guinée, en bordure de l’océan et implantée à l’embouchure du fleuve Wouri, Douala, contrairement à la plupart des villes maritimes, donnait plutôt l’impression d’être sortie anarchiquement de terre comme un champignon hallucinogène.

En arrivant dans la résidence de 4 étages où Malek avait établi ses quartiers, Craig fit la connaissance de Cathy, une jolie fille au teint clair qui parlait avec le nez en entravant volontairement respiration naturelle et accent local ; Elle « whitisait » comme il devait l’apprendre plus tard. Elle portait une perruque blonde, une jupe exagérément courte, un maquillage outrancier, et correspondait en tous points aux filles physiquement intelligentes, dont Malek appréciait la compagnie. Son parfum poisseux lui colla longtemps à la peau lorsqu’elle lui fit deux bises sonores, en plaquant son opulente poitrine contre Craig.

— Il est timide, Ne cessait-elle de répéter pour masquer son propre sans-gêne.

Mais elle avait fait livrer, grâce lui soit rendue, un fabuleux repas en abdiquant lucidement à toutes velléités de cuisiner sans micro-ondes. Craig et Malek l’en remerciaient à chaque bouchée.

— Oh pas de quoi, les gars, c’est Muna, tu connais Muna non ? Sa voix reprenait sa coloration originelle, la go là avec qui j’ai fréquenté au petit-joss, non ? Son teint est noir comme ça comme le fond de la marmite. Mama, Noirata… tu l’as déjà vu, non, Malek ? C’est donc elle qui a cuisiné ça avec sa maman, qui vend les plats au carrefour à New Bell, près du marché central. J’ai moi aussi été acheté ma part de nourriture naija, comme elles sont un peu Nigérianes là, tu vois non ? J’ai aussi pris les soyas chez l’aladji, qui vend côté d’elles. On connaît au moins la qualité là. Pas le brakata-brakata…

Le lendemain, alors que Malek était au travail, Craig eut le temps d’échanger plus posément avec Cathy. Elle whitisa les dix premières minutes avant de retrouver son accent de la veille. La journée était consacrée au repos, et elle s’attacha tout particulièrement à jouer les parfaites hôtesses, premier jalon vers le statut établi de maîtresse de maison qu’elle briguait depuis plusieurs mois. C’était une authentique gentille fille à l’humour décomplexé. Ils partagèrent joyeusement le petit déjeuner local, l’excellent beignet-haricots-bouillie de maïs sur le balcon.

L’urbanisme était chaotique : un réseau de fils et câbles électriques courait au-dessus d’un enchevêtrement de toits en tôle, et de quelques villas cossues. Des margouillats colorés passaient indifféremment des habitations les plus humbles ou plus fastueuses.

Le week-end arriva assez vite, et ils visitèrent tous ensemble Kribi, une station balnéaire à deux heures de Douala. Craig avait eu sa copine, Jemmi au téléphone la veille, qui leur avait recommandé un hôtel qui disposait d’une plage privée. L’établissement présentait, en effet, de confortables transats du côté de la mangrove, et on servait, côté plage, d’agréables et généreux cocktails. Cathy était venue avec une de ses amies, une grande fille élancée à la discussion particulièrement soporifique. Elle présentait systématiquement à Craig une nouvelle fille à chaque sortie, sans considération pour son statut véritable.

Mais cette fois encore, il était plus intéressé par le spectacle des oiseaux multicolores et des hérons, qu’ils observaient depuis le bungalow où ils étaient installés.

Le samedi soir, ils décidèrent d’aller « Bringuer », ce qui signifiait faire quelques bars, un bon restaurant et finir la soirée dans une discothèque, dans un état alcoolisé assez avancé. Le gardien de la résidence ayant loué ses services en qualité de chauffeur, la soirée était donc limitless, comme l’annonçait Cathy. Craig, gagné par l’euphorie des préparations, s’était enfin ouvert, non pas à l’idée de rencontrer quelqu’un, mais de passer une bonne soirée accompagnée.

Mais lorsqu’il vit Muna pour la première fois, il ne fut plus obsédé que par l’idée d’être auprès d’elle. Il ne croisa que rarement son regard durant la première partie de la soirée, et elle semblait le fuir à chaque fois qu’il s’en rapprochait. Le dessin soigné de ses tresses couchées donnait à son cou gracile des airs de flamands roses. Tout était grâce et équilibre, chez elle, jusqu’à son tempérament calme et flegmatique. Lorsqu’il revint des toilettes, Cathy, agacée par la contrition exacerbée de son amie, lui signifia avec soulagement qu’elle était partie. Et tant mieux ! Il lui courut aussitôt après dans le dédale de rues inconnues de ce quartier de la joie, en prétextant vouloir lui offrir sa course. Il entreprit cependant de la faire rester auprès de lui, toute la soirée.

Elle avait beau refuser et se montrer en apparence inflexible, quelque chose dans ses grands yeux noirs aux cils démesurément longs le retenait, le poussant à user de toutes ses ressources stratégiques pour l’inciter à rester. Elle céda finalement, et ils passèrent une soirée magique. La douceur de Muna était un baume retrouvé. Il la revit le lendemain, le surlendemain, chaque jour de son séjour, dont elle partagea bientôt aussi les nuits.

Bien que surprise par cette idylle naissante, Cathy se félicitait d’être à l’origine d’une rencontre leur permettant de constituer deux couples d’amis respectables en société, nouveau pallier vers le statut qu’elle visait. Cathy et Malek, Muna et Craig. On ne voyait plus les uns sans les autres, Malek ayant pris quelques jours pour montrer du pays à son ami, en galante compagnie.

Ils visitèrent notamment les chutes de la Lobe, une des rares chutes d’eau au monde tombant directement dans la mer, à bord d’embarcations ancestrales, les pirogues si chères au peuple Sawa dont Jemmi était originaire. Grego ne fit pas immédiatement le rapprochement entre le nom du lieu et le patronyme paternel de sa copine officielle, restée à Paris et certainement plus loin encore dans ses pensées.

Il tenait étroitement Munaolisa, de son vrai nom, par la taille :

— Tes parents t’ont-ils appelé Munaolisa, en hommage au célèbre tableau de la Joconde ?

— La Joconde ? C’est qui ça ? Tu parles même de quoi encore, toi le blanc ci he…

Muna ne jouait jamais de son charme. Son rire franc découvrait toujours entièrement ses belles dents régulières. Sa peau noire et lisse, ses tresses, son accent, tout était si originellement Elle.

— La Joconde, Reprit Craig, est un célèbre tableau de Léonard de Vinci, un peintre italien. Les gens viennent du monde entier pour l’admirer. C’est le portrait d’une femme, Monalisa, dont on dit qu’elle ne sourit pas vraiment. Je pensais que Munaolisa…

— Toi aussi Craig, tu ne vois pas qu’entre MUNAOLISA et MONALISA, ce n’est pas la même chose. Dans tout ça, je suis même sûre qu’elle aussi blanche que je suis noire.

Elle riait de plus belle. Irrésistible dans ce soleil caressant sa peau satinée.

— Ben quoi, tu es aussi une œuvre d’art et je suis venu du bout du monde pour te trouver.

— Tu es un vrai blagueur, mais un très gentil blagueur. C’est adorable de dire ça. En fait, mon prénom est igbo du Nigeria, comme feu mon papa. Là – bas, on nomme l’enfant en fonction des circonstances de sa naissance. Je suis née peu de temps après la mort de ma grand-mère, la mère de mon père. On m’a donné son prénom, MUNAOLISA, qui signifie Moi et Dieu.

Craig eut l’impression que Dieu lui avait en effet donné des ailes et un sentiment de liberté retrouvée.

À quelques jours de son départ, Muna décida de le présenter à sa famille ; C’était la première fois, affirmait-elle, qu’elle présentait un homme, en particulier « blanc » aux siens. Craig ne s’inquiéta pas du « en particulier », Muna était la candeur personnifiée.

Malek avait repris le boulot, et Cathy refusait de se perdre dans les « sous-kwata » par une telle chaleur, alors que la clim’ tournait à plein régime dans un appartement suréquipé, au frigo plein et que les vidéos de télénovelas ne manquaient pas. Muna était donc venue chercher Craig. Il était hors de question qu’il s’aventure seul dans les rues de Douala où ne circulait aucun blanc, pas même les fous qui étaient cachés dans des institutions spécialisées. Ils prirent une course commune jusqu’à la tour Orange qu’ils partagèrent avec une matrone encore plus bavarde qu’une radio déréglée. Sa jactance grésillarde n’avait pas de fin. Le passager de l’avant s’improvisait, quant à lui, géomètre :

« Voilà ça alors ! La route ci était cabossée comme la tête de Tintin hier encore. Quand tu vois qu’on a posé le goudron comme ça sur une portion de route, c’est que c’est la route qui conduit directement à la maison d’un ministre. Non, ne riez pas, ce n’est pas parce que le blanc est dans la voiture. Disons-nous les vérités, c’est que c’est la route d’un ministre, et il peut avoir mis, comme ça, le goudron de devant sa porte jusqu’à son bureau. Voici, comment on souffre ici : la voiture du ministre glisse comme dans un rêve, pendant que peuple waka sous un sévère soleil, ou est secoué comme euh… euh… les maracas dans une voiture. Esseu c’est alors normal, hum, Mr le blanc dites-moi alors… Esseu ça peut être comme ça à Mbeng, avec les bus et  la route lisse? »

Lorsque Radio Cameroun descendit enfin du taxi au grand soulagement de tous, la femme longue comme un miondo, qui prit sa place était son exact opposé avec sa bouche pointue, les deux sourcils froncés en V. Le taximan la reluquait depuis son rétroviseur en souriant. Peut-être son genre :

— La mère, ça va ? Comment ça va la mère ? On dit quoi ma mère ?

Il multiplia les variations afin d’appâter la moindre réponse, de sa part.

— C’est quoi, mon père ? Esseu c’est alors forcé de répondre ?

Le géomètre s’y mit aussi :

— ma mère, on demande par politesse si ça va, non ? Esseu c’est mauvais…

Miondo répondit sèchement :

— Ça ne va alors pas ! Esseu c’est aussi forcé d’aller ?! Hum… Si je vous demande même 10 000 là parce que ça ne va pas, vous allez me donner pour que ça aille mieux, hum mes pères ?

Le chauffeur et le géomètre battirent en retraite.

— Dis donc le match Cameroun – Côte d’Ivoire était un genre hein… ou c’est moi ?

— Non oh, vraiment, moi-même je n’ai pas vu comment les petits ont joué le ballon. Mon vieux père au village en fauteuil roulant joue plus qu’eux !

Miondo allongea encore plus sa bouche qu’elle fit crisper d’un tchip quasi circulaire.

Ils descendirent à leur tour. Les rues étroites qu’ils empruntaient sentaient la poussière, les papiers journaux dans lesquels étaient emballés à la hâte soyas brûlants et poissons fumants, et les effluves de sueurs après une journée de dur labeur ou de tranquille langueur à l’échoppe du coin.

Un bric-à-brac de maisons en tôle ou en bois, rouge, verts, bleu, brun, ou en brique brut, de tailles et de couleurs hétéroclites déroulait son asymétrie devant les vendeurs à la sauvette, les marchandes de crédit téléphoniques postées sous de larges parasols ou de jeunes tireurs de pousse-pousse.

La musique était omniprésente.

Après plusieurs minutes de marche, ils entrèrent dans une cour intérieure rectangulaire, distribuant plusieurs cases propres malgré leur aspect délabré. Une nuée d’enfants piaillaient gaiement autour d’un ballon. Des fils de fortune, sur lesquels séchaient draps et linges, couraient de part et d’autre de leur espace de jeu, tandis qu’une grand-mère, mâchant placidement son kalaba, les menaçait de temps en temps, pour la forme.

Une jeune femme, bassine d’eau en équilibre sur la tête et bébé à bout de bras, nous salua, en se dirigeant vers l’unique pièce d’eau à ciel ouvert et à usage collectif, située derrière l’un des baraquements.

Nous entrâmes dans une des cases. Le mobilier était rudimentaire, et le confort spartiate, mais elle n’en était pas moins claire, aérée et agréable. Un ventilateur tournait à fond au centre de la pièce principale, faisant office de salon le jour, et chambre à coucher le soir.

Muna présenta à Craig les membres de sa famille :

Tout d’abord ses frères et sœurs, qui étaient au nombre de 3. Elle déclina leurs prénoms, puis se tourna vers un homme d’un certain âge, élégant et ventru, il tenait une Guinness à la main. C’était le grand frère de sa mère, l’oncle Socrate qui faisait office de père de substitution. Enfin, sa mère apparut, souriante, une écuelle à la main, Mama Rosa. Elle était connue de tout le quartier, et bien au-delà comme une cuisinière Douala hors pair, qui s’était aussi spécialisée en cuisine nigériane, comme avant elle, son feu mari.

— Mon fils, tu es venu ? Sois alors le bienvenu, hein. Assieds-toi, fais comme chez toi. Nous allons mettre la table.

Craig fut touché par la simplicité et la sincérité de l’accueil. D’abord gêné par sa condition d’invité, il se mêla très vite, une fois attablé, à la conversation animée qu’oncle Socrate maintenait avec l’art consumé de celui qui entretient un brasier :

— Je vous dis que moi-même je wanda que le fils de Jeanine, le petit-là, têtu comme ça avec sa tête dure comme la peau de caïman… voilà, celui qui avait les longs yeux sur Muna comme ça…

— Tonton Socrate, tu parles de celui qui faisait les aller-retours fatigué à Kondengui.

— Le gars avait même déjà pris la carte d’abonnement à la prison là, Blagua Ekessi, la sœur de Muna

— Je vous dis que je wanda, Reprit tonton Socrate, je vais voir la magie dans ce pays ! Comme aujourd’hui, chacun peut se lever et devenir pasto, le bandit là a aussi ouvert sa part d’église évangélique. »

Mama Rosa se mêla au divers, tout en profitant de l’attention détournée de Craig pour lui servir une double ration de ndolè :

— Il y’a eu une poussée d’églises évangéliques dans le quartier ci en deux à trois ans. Moi-même je ne savais pas que le quartier ci, où on laisse parfois les pauvres dormir le ventre vide sur la place du marché, comptait autant de chrétiens, de surcroît pratiquants. Les affaires du garagiste au carrefour ne donnaient plus ces derniers temps, donc lui aussi a transformé son local en deux temps-trois mouvements en église du renouveau

— Et puis, ils ont de ces noms, Renchérit Danny, le jeune frère de Muna, « Église du miraculé vivant, sauve et ressuscite », « Temple de la rédemption abondante, riche et nouvelle », « The blessing and heavenly place of the Very True God ».

— Comme quoi, la pauvreté a donné beaucoup de vocations, Conclut mama Rosa en s’asseyant enfin.

La famille était pieuse (le bénédicité avait été dit) mais sans bigoterie. Une voisine passa la porte, restée ouverte :

— Bonjour et bon appétit. Pardon, je ne veux pas déranger, mama Rosa, c’est toi que je suis venue trouver, pardon aide moi. Je n’ai plus l’huile à la maison pour cuire les beignets, comme tu me vois là. Même le paf, ce matin, je n’ai pas bu. Je rentre seulement du travail comme ça…

— Passi, tu racontes même quoi comme ça ? Pardon assied toi, tu viens, tu manges. Ekiee, tu fais même comme si tu étais étrangère. Tu whitises même en demandant l’huile ! Ou bien comme tu as vu mon « beau » blanc à table, tu fais les manières ?

Passi ne se fit pas prier deux fois. La main sur le mets de pistache, elle demandait, faussement surprise :

— Donc, c’est le chaud de Muna comme ça ? Le père, bienvenu chez nous, tu comprends. Tu es ici chez toi, nessa Mama Rosa ? Pardon, Ekessi, donne-moi n’importe quoi, je bois. Ma gorge est sèche, je sens que si j’avale quelque chose, ça peut caler, et me tuer une fois, Ajouta-t-elle malgré les 3 bouchées prestement englouties.

Muna devança sa sœur et entreprit de lui servir un verre d’eau glacé.

— Hum, Mouna, tu fais quoi, là ? Pardon l’eau, c’est pour la vaisselle. Sers-moi ce que tonton Socrate boit là depuis tout à l’heure. On ne laisse pas quelqu’un boire seul, c’est comme ça qu’il saoule mal. Il faut tout apprendre aux enfants de ce pays !

Après le repas au cours duquel Passi put faire des réserves jusqu’au moins la prochaine saison des pluies, Tonton Socrate invita Craig à prendre un digestif, temps dédié aux hommes tandis que les femmes vaquaient à d’autres occupations. Danny voulut se joindre à eux, mais son oncle le chassa comme un moustique anémié, puis se tournant vers Craig, il le conduisit jusqu’aux fauteuils entourant la table basse. Tonton Socrate tira solennellement sur ses bretelles, qu’il claqua avant de s’asseoir, invitant son hôte à faire de même. Il releva machinalement son pantalon, laissant entrevoir des mocassins de cuir brun parfaitement cirés. Il offrit à Craig une bière qu’il accepta, en renonçant à son café habituel qui aurait été une charge supplémentaire pour les femmes de la maison occupée à laver la vaisselle dans des conditions qui ne s’y prêtaient guère.

— Mon cher Craig, Nous sommes tellement contents de te recevoir.

— Et moi, je suis très heureux d’être là.

— En tout cas, tu as bien choisi. C’est pas parce que Muna est ma fille, car depuis que son père est parti, je prends soin de toute cette famille que tu vois ici. Ce n’est pas facile. C’est pourquoi un homme qui arrive dans la famille, c’est toujours une chance. Tu comprends.

— Oui, Répondit Craig, qui ne comprenait pas où il voulait en venir.

— Voilà, donc, quelles sont précisément tes intentions envers Muna ? En tant qu’oncle, et aussi père, je me dois de connaître ton positionnement envers notre enfant.

— Toi-même, tu as vu comme elle est belle hein… c’est parce qu’affaire de miss là, c’est pour les wolowoss, sinon elle pourrait être dans les premières plus belles filles du pays. Elle a fréquenté jusqu’au probatoire. Bon, les temps sont durs, elle a d’abord quitté. Mais si c’est la beauté, elle a. La tête, elle a. Le bon cœur, elle a. La cuisine alors, n’en parlons pas. Si c’est elle qui cuisine, c’est que tu peux même oublier les bonnes manières et lécher l’assiette. Tu peux même manger l’assiette une fois dis donc…Donc, quelles sont tes intentions ?

Craig n’avait pas immédiatement l’intention de la demander en mariage ni de l’emmener avec lui à Paris. Il l’adorait, mais était juste dans la légèreté de l’instant, sans projections.

— J’aime beaucoup Muna, Choisit-il de prudemment répondre.

L’oncle parut satisfait et soulagé d’avoir réalisé la mission que la famille entière lui avait certainement assignée.

— Ah voilà, mon « beau ». Trinquons alors, en famille. Trinquons d’abord, on parlera de la dot après. Tu n’es pas sans savoir qu’ici on dote nos filles. Il faut aller au village, voir les anciens et établir une petite liste. Bon, tout ça, ce sont des détails, on verra ça plus tard. Mon beau ! Muna aussi t’aime beaucoup. »

Il continua à lui énoncer les qualités de Muna, les valeurs familiales dans lesquelles elle avait grandi. Ils feuilletèrent ensemble l’album de famille, et Craig put observer la frappante ressemblance entre son père, seul absent et elle.

Au moment de prendre congé, tonton Socrate s’ éclaircit la gorge :

— Bon, mon beau, comme tu pars comme ça, garde à l’esprit que c’est ta femme qu’on garde ici. Toi-même tu vois la vie dupays, comment on se bat mais c’est difficile. Parfois, même 100 francs CFA, on ne trouve pas…en cherchant avec la torche !

Il avait découvert ses dents, et joignant la parole au geste, avait raclé d’un coup sec l’extrémité de son incisive avant, manquant de faire tomber l’une des rares dents encore en place de sa bouche édentée. Craig lui donna 50 000 francs CFA, qu’il aurait de toute façon dépensés dans un restaurant, en tête-à-tête avec Muna. Comme Muna arrivait pour le conduire à la borne de taxi, tonton Socrate glissa prestement les billets dans sa poche.

Craig remercia chaleureusement toute la maisonnée, et s’en alla, accompagné de Mouna. En marchant avec elle, main dans la main, il eut pour la première fois la conscience aiguë d’être quelque part responsable de son bien-être, au-delà de ses besoins primaires et immédiats.

Elle méritait d’être soutenue, encouragée et rassurée sur tous les plans, y compris matériels. C’est à cela que servait aussi un couple. Mais étaient-ils vraiment un couple au-delà d’ici et maintenant ?

Muna héla un benskinneur et bravant les regards des passants ébahis de voir un blanc marcher sur la route sableuse d’un sous-kwat, l’embrassa à pleine bouche, autre incongruité dans ce contexte local.

— Mon bon père, Dit-elle au conducteur qui venait de s’arrêter, Conduis-moi le djo ci a la résidence qui se trouve du côté de Bonanjo, premier carrefour, à côté de la dame qui braise le poisson, tu tournes au second feu à droite et tu remontes comme si tu allais à la pharmacie Kamga, tu vois la résidence de 4 étages là, non ?

— Oui, ma mère. C’est 10 000francs CFA.

— Ekiee, j’ai dit la pharmacie Kamga de Douala, pas celle de Pékin, mon ami ! 10 000 que c’est le tour du monde que je demande ?

— Bon, donne-moi 5 000.

— Non, mon père, regarde comment toi-même tu souris, tu ne te prends pas toi-même au sérieux en donnant le prix-ci. Vois comment tu mets tes dents en récréation ! Weeee, toi aussi, mon père, pardon, fais l’effort ! Ou c’est parce que tu me vois avec le blanc-ci ? C’est mon patron. Il rentre chez lui, il est très chiche. Prends même 1 500 comme ça, on laisse ! Vole même na sona bedemo, toi aussi.

— Bon, le père, je ne parle-moi plus avec la villaps ci. Monte pour 2 000, on part.

Craig monta sur le benskin, qui démarre en trombe. Le benskinneur n’avait le temps de personne, ici.

En agrippant le torse chétif du motard furieux qui insultait la mort, d’une accélération nerveuse à chaque virage, il repensa aux paroles de Mouna : « Chiche ».

Était-ce pour le jeu du marchandage, ou il y avait-il, comme derrière toute pointe d’humour, un accent de vérité ?

Certes, il n’avait pas été aussi généreux avec elle que le dépensier Malek l’était avec Cathy, mais il s’était toujours assuré qu’elle ne manque de rien.

Il revit le geste preste et leste de l’oncle Socrate, engouffrant les billets frais qu’il lui avait remis, dans sa poche à l’approche de Muna. L’image scintillante de ses Weston cirés lui revint en mémoire. Puis, il oublia jusqu’à son propre nom, pour prier un Dieu auquel il n’avait jamais cru, en s’accrochant de toutes ses forces au benskinneur-fonceur.

De retour à Paris, il fut surpris par son propre cœur bondissant d’allégresse, lorsque Jemmi, après une coquetterie relative aux nombres croissants d’appels manqués durant son séjour africain, vint le voir, accompagnée de Yohan.

Après distribution des cadeaux-souvenirs, sa mère emmena le petit au parc afin qu’ils puissent profiter de retrouvailles plus intimes. Il appréciait la créativité et aisance de Jemmi, ainsi que la familiarité sans gêne superflue, avec laquelle leurs corps s’emboîtaient.

Il reprit peu à peu une vie normale et s’étonna lui-même du naturel dont il sut instinctivement faire preuve lorsqu’il se mit à compartimenter sa vie : Jemmi à Paris, Muna au pays. Muna et les appels vidéo via internet, le plus souvent la nuit. Jemmi le rattachant à un quotidien bien rodé : Sortie de couple le samedi, et familial le dimanche. Mais Muna lui manquait, viscéralement. Peut-être même plus que le Cameroun lui-même, pays dont il s’était épris. Il se mit à l’appeler aussi souvent qu’il le lui était possible. Elle ne ratait aucun de ses appels, et lui permettait aussi, parfois, d’avoir la joie d’échanger avec d’autres membres de la famille.

Il commença à lui envoyer l’argent de sa scolarité. Puis celui des bouquins, celui des uniformes. Du Transport, des chaussures. Des repas de la pause méridienne. Socrate lui rappela qu’on l’attendait pour la dot de la petite et qu’un parent venait de décéder au village, il fallait cotiser pour les funérailles. Il envoya l’argent avec une impression têtue de déjà-vu : il lui semblait que ce proche était mort deux fois, à quelques semaines d’intervalle.

Jemmi trouvait Craig distant. Il ne lui avait pas vraiment donné de détails sur son voyage ou partagé d’anecdotes. Elle n’avait pas non plus insisté, préférant prendre le parti de ne pas savoir : ce qui s’était passé au pays restait donc au pays. Il lui semblait cependant que c’était aussi le cas d’une partie de lui. Autre fait notable : il lui arrivait de plus en plus d’être à court d’argent. Et lorsqu’il le lui empruntait pour équilibrer son budget, lui qui détestait etre redevable de quiconque, mettait deux fois plus de temps qu’à l’accoutumée, pour le lui rendre. Enfin, elle se sentait parfois seule en sa présence, au point d’avoir repris langue avec un correspondant sur Meet’Up, qu’elle avait rencontré en même temps que lui, un certain Claude.

Un samedi, où elle et Craig étaient trop épuisés pour sortir, ils se retrouvèrent tous deux à passer la soirée, chacun sur son ordinateur portable : lui prétendant être avec Malek, et elle avec une de ses cousines. Elle répondait en fait, aux sollicitations de plus en plus pressantes de Claude.

Le soir, lorsque Craig se pressait mollement contre elle, il lui arrivait de faire semblant de dormir, ce qui lui demandait moins d’effort que de faire semblant de jouir.

Elle prit un jour son courage à deux mains et lui demanda une explication. Soulagé de ne plus avoir à mentir, Craig lui avoua aussitôt la vérité :

— Mais… est-ce que tu l’aimes ?

— Je crois que… oui, quelque part je l’aime. Elle m’a bouleversé.

— OK. Est-ce que tu veux qu’on arrête notre relation pour que tu puisses vivre la tienne ?

— Je t’aime aussi Jemmi.

— OK, c’est bien beau tout ça, mais avec qui veux-tu être ? Tu ne peux pas espérer être avec nous deux. Tu le sais.

Il se tut. Son silence lui brisa le cœur, au-delà de ce qu’elle avait pu imaginer. Était-il en train de réfléchir, d’hésiter  ? N’était-ce pas une réponse en soi ? Était-ce une larme, aussi infidèle que lui, qui traçait seule et sans autorisation son chemin, le long de sa joue ?

— Avec toi, Répondit-il, résolu. Je te promets de mettre fin à cette relation à distance. Pardonne-moi, s’il te plaît.

Ce jour-là, ils firent l’amour avec une tendresse infinie. Elle se sentit fondre en lui, lorsque sa vague la submergea.

Pendant qu’il dormait, Jemmy subtilisa son téléphone et se rendit à la salle de bain, pour appeler le numéro étranger le plus fréquemment composé par Craig ces trois derniers mois :

— Allo chéri, Répondit une voix nonchalante et ensommeillée.

— Bonjour, pourrais-je parler à Munaolisa ? Demanda Jemmi par simple formalisme

— Hum… C’est elle-même.

— Bonjour Muna, je suis Jemmi, la compagne de Craig. Je suppose qu’il n’a pas dû beaucoup vous parler de moi.

Elle avait dit « compagne » à dessein, et non copine ou petite copine. Si elle avait même pu dire « sa femme », sans mentir, elle l’aurait fait.

— Non… il ne m’a pas parlé de vous.

— Très bien. Ce n’est pas très grave. Je sais qu’il vous doit de belles vacances et des souvenirs mémorables. Je vous remercie d’avoir pris soin de lui, tout le temps qu’il était au Mboa. Mais à présent, il est rentré auprès des siens. Votre histoire doit prendre fin.

Elle avait dit « Mboa », et non « France ». Sa propre voix s’était peu à peu colorée des accents du bord du Wouri, leur fermeté tranchante et sans concessions avec les âpres aléas de la vie.

— Hum… Et lui-même Craig est où présentement ?

— Il dort. Je ne compte pas le réveiller. Je voulais juste vous aviser de la décision que nous avons prise. Il serait souhaitable que vous ne vous accrochiez pas à des chimères et que votre vie reprenne son cours. L’âge grimpe vite pour nous les femmes. Il faut vous chercher ailleurs. Vous avez compris ? »

Elle lui parlait sans animosité, un peu à la manière d’une grande sœur plus expérimentée, rappelant à l’ordre la plus jeune, qui ne répondait pas.

Elle répéta : — Vous avez compris ?

— Oui, Dit Muna, J’ai compris.

— Très bien, je vous souhaite bonne chance Muna. Au revoir.

Apprenant son initiative à son réveil, Craig ne s’en offusqua pas. Pas plus qu’il ne s’énerva. Il était cependant triste de n’avoir pu accompagner cette rupture de mots bienveillants et rassurants, qui auraient atténué le caractère définitif de cette brutale révélation. Ce qui était fait, étant fait, il l’accepta. La vie reprit ainsi son cours, sans changement notable : métro, boulot, week-end.

Un couple d’amis les invita, une fois, à faire un ciné, suivi d’un dîner chez eux. Craig connaissait René depuis le primaire, tout comme Malek. Ils avaient fréquenté le même établissement privé. Les deux se détestaient : Craig faisait tampon. À la moindre occasion, une critique acerbe de René venait impitoyablement s’abattre sur le comportement ou une parole rapportée de Malek. So…Malek !

Au cours de la soirée, Jemmi en apprit davantage sur le voyage de Craig dans son propre pays que les trois derniers mois. Elle nota qu’il était passé à plusieurs reprises devant le domicile de son père à Akwa, sans s’y arrêter.

La séance de 19 heures laissant peu de choix contrairement aux suivantes destinées à un public moins familial. Ils regardèrent distraitement le blockbuster du moment, un fade navet… ce qui, en soi, est un pléonasme, avant de rentrer et se faire livrer des pizzas chez René et Dinah. Dinah : Jolie blonde scandinave, 22 ans, en échange Erasmus et en couple depuis peu avec René. Jemmi ne devait pas en apprendre davantage sur celle qui maintint toute la soirée durant, une sage distance sociale.

Peu après que les pizzas eurent été livrées, Jemmi se leva pour prendre congé, sans même prendre le temps d’y goûter. Au-delà du fait qu’elle n’était pas à son aise, elle ne se sentait tout simplement pas bien. Si ça ne les dérangeait pas, elle souhaitait rentrer se poser, en les remerciant pour leur agréable accueil. Dinah se montra étonnement compréhensive, René marqua un fort étonnement. Il regardait Craig, tout aussi médusé.

  • Je ne comprends pas, S’enquit-il, vaguement inquiet, tu veux qu’on rentre ?
  • Non, toi reste. On se verra plus tard à l’appart. Je ne me sens vraiment pas bien. Je dois me poser un peu. Au calme, tu vois…
  • Mais tu peux pas te poser cinq minutes ici, dans une des chambres ?
  • N’insiste pas, s’il te plaît, on se voit plus tard, Coupa-t-elle passablement énervée.

Jemmi éteint son portable qui ne cessait de vibrer, tandis que Craig, au bord des nerfs, sortit fumer une cigarette sur le balcon. Un homme blond attendait en bas. Lorsque leurs regards se croisèrent, il sut. Furieux, il balança la clope par-dessus la balustrade, regagna le salon qu’il traversa à la hâte, attrapant la manche de sa parka, juste avant que Jemmy ne franchisse le seuil de la porte.

  • Tu te fous de moi ? Tu vas le rejoindre, c’est ça ? Ton toutou, Claude, c’est ça ? J’y crois pas… Pétasse !
  • Lâche-moi, tu me fais mal. Je ne t’appartiens pas !

Leurs hôtes avaient gagné la cuisine par pudeur, mais ne perdaient pas une miette de la scène tragi-comique se déroulant de l’autre côté du mur.

  • Tu me fais ça ? Devant mon pote et sa copine, c’est ça ? Demanda Craig, tu crois que c’est le moment ?-
  • -Et toi, dis-moi, tu crois que c’est le moment qu’on ait une discussion sur ta relation parallèle avec Muna ? Tu as passé la soirée à lui envoyer des messages. C’est à se demander avec qui tu partages cette soirée, en fait.

Greg ne nia pas les faits. Jemmy en tira avantage. Elle continua :

-On en parle de tes SMS en aparté avec une relation supposément terminée ? Tu veux discuter ?! Très bien ! Alors, discutons aussi du fait que tu es toujours fauché dès le 15 du mois parce que tu prends en charge les frais d’une seconde copine, restée au pays ? Je suis supposée tout partager parce que tu as un foutu complexe du sauveur à soigner ? Tu as rencontré ses parents avant les miens, bordel, ça signifie quoi ?!

– Je sais, j’ai pas été voir ton père… j’ai pas vu non plus le sien… enfin, pas…

Il suspendit sa phrase, et la lâcha finalement, sonné. Elle tourna les talons aussitôt, dévalant les escaliers, le plus vite possible. Il ne la suivait pas, mais elle n’arrêta sa course qu’une fois sa main sur la lourde porte cochère de l’immeuble haussmannien, au rez-de-chaussée.

Claude l’attendait frigorifié et lumineux. Il se frottait les mains pour se réchauffer, aussi solaire qu’un astre.

-Enfin, Souffla-t-il, je commençais à me transformer en glaçon.

Elle se jeta dans ses bras :  Ouh là, ça va pas fort, poursuivit-il, allez, viens. 

Il l’entourait de ses bras puissants, en l’attirant vers son large torse. Il avait toujours été, pour une raison qui lui échappait, un roc auquel elle pouvait se raccrocher lorsque tout chavirait. Il n’était pas tout à fait un ami, et pas encore un amant, mais tout en lui donnait l’impression d’avoir été depuis toujours un refuge préservé. Et Jemmi avait le cœur vraiment en vrac : il lui fallait une Safe place. Elle aurait d’ailleurs tout donné pour troquer ses talons, sa robe trop courte et son make-up contre un jogging douillet et un pot d’Haagen Dazs.

-Le jogging, j’ai pas ta taille mais le pot d’Haagen Dazs, ça peut se faire, Dit-il en souriant, Ne t’inquiète pas, tout ira bien.

Claude était un tout autre monde : Blond aux yeux bleus, grand, traits réguliers, athlète de haut niveau, elle n’avait jamais compris ce qui l’avait attiré vers elle et semblait le retenir au point de l’attendre trois quarts d’heure, au pied d’un immeuble situé à l’autre bout de chez lui, dans un froid glacial.

Jusqu’à ce que Claude ne démarre et ne l’éloigne de ce lieu, Jemmi ne parvenait pas à distinguer les contours de ses sentiments envers Craig. Ils étaient un couple. Ils avaient même appris à finir leurs phrases respectives. Ils avaient leur chanson, un rap ! Leurs deux individualités se rejoignaient dans quelque chose de plus grand, essentiel : la famille. Elle souffrait lorsqu’il souffrait : son regard avait vacillé dans une indicible douleur, lorsqu’en partant, elle avait rejeté ce qu’il tenait pour acquis depuis des mois. Il eut ce furtif moment où dans un total oubli de soi, elle avait failli rester. Puis, elle s’était préférée.

-Prête ? Insista Claude, comme s’il lisait dans ses pensées.

-Allons-y ! Décida-t-elle.

Il tourna enfin le contact et la conduisit, chez lui, dans un arrondissement situé à l’autre bout de Paris.

Et pour la première fois depuis le retour de Craig, il la rendit complètement à elle-même. Bien plus que sa porte, il lui offrit l’espace dont elle avait besoin pour relâcher la pression et se ressourcer, sans jugement condamnant la moindre brèche ou obligation d’être forte, du moins, en donner l’illusion. Claude avait toujours su accueillir et adoucir l’acide amertume de sanglots trop longtemps refoulés. Il ne la laissa cependant pas pleurer trop longtemps, résolument décidé à ne pas jouer plus longtemps le rôle du « Bon pote ». Il l’embrassa tendrement, fougueusement et une fois qu’il eut pris pleine possession de sa bouche, il alla à la conquête du reste de son corps : il la caressait toujours plus profondément, laissant infuser un désir de plus en plus haletant.

Lorsqu’enfin, il la pénétra, chacun de ses sens, aiguisés, prit un relief nouveau. Ils tanguaient dans l’ivresse humide que leur procuraient leurs corps mêlés. Il avait tellement attendu ce corps oublié, négligé par un autre, qu’il avait failli en devenir fou. Lorsqu’elle le chevaucha à son tour, arrimée à lui telle une ventouse aspirante, elle fut saisie d’une danse frénétique qui les conduisit, quasi simultanément et dans une flottaison presque mystique, vers les ressacs de l’orgasme.

L’aube brumeuse les plongea dans un demi-sommeil, leurs corps déliés, encore enlacés. Ils se détachèrent progressivement l’un de l’autre, chacun protégeant son intégrité retrouvée. Les douces caresses et le frôlement, de nouveau timides, de leurs lèvres masquaient mal le fait qu’ils n’étaient pas une paire d’êtres humains cheminant dans la même direction, en position verticale. Subsistait une chaude, complète et enveloppante bienveillance réciproque, socle d’un attachement durable.

Jemmi sonda son esprit : elle n’y trouva ni regrets ni remords. Et encore moins, une quelconque once de culpabilité. Elle ne devait rien à personne.

Lorsqu’un peu plus tard, Claude la déposa au pied de l’immeuble de son compagnon, il lui demanda tendrement « Ça va aller ? », quand bien même la réponse ne le concernait plus.

Elle acquiesça, parfaitement calme. Puis ils prirent congé l’un de l’autre, rassasiés et libres de toute promesse superflue.

Jemmi frappa à la porte trois coups brefs et secs, prête à tout affronter, y compris une rupture.

Craig ouvrit, l’observa en silence, puis la prit dans ses bras : « Je te demande pardon. Je te choisis Jemmi. Je t’aime. » Elle se lova tout contre lui. Enfin, à la maison.