
“On ne peut donner que deux choses à ses enfants: des racines et des ailes”
(Proverbes)
“Lorsque Dina descend dans les sombres profondeurs de l’océan, Muanja, sa fille aînée, est toujours la première à l’accueillir, devançant a coup vigoureux de nageoires, ses nombreux frères et sœurs. Combien d’enfants a-t-elle dans les profondeurs sous-marines? Elle ne saurait le dire elle-même, mais ils lui semblent être tous des répliques à l’infini des 10 premiers: Muanja, Manga, Tube, Itengu, Idolo, Edubu, Kunduwa, Japite, Iyo et Dipanda. Leurs queues de poisson s’agitent frénétiquement à la vue de leur mère.
Jomba, le père, coupe leurs bancs d’enfants en deux et s’avance vers elle. Son regard, profond, est rendu encore plus mystérieux par le léger strabisme qui le voile et empêche quiconque le fixe, de le sonder. C’est lui, au contraire, qui capture, soumet et emprisonne. Ses longues dreadlocks flottent dans les eaux et l’enlace avant que ses bras ne l’atteignent. Comme toujours, il tient un nouveau-né dans les
bras:
– “Celui-ci est Dikala….pour que tu te rappelles que tu nous appartiens. Nul
n’échappe à son clan. Il définit notre destin commun. Ne l’oublie jamais”
La voix de Jomba est grave et puissante. Elle n’ordonne pas, elle est ordre. Cette voix, qui a égaré des milliers d’ âmes à travers les âges, l’a toujours ramené fidèlement à lui, son mari de nuit, telle une fatale boussole aimantée.”
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Dina avait encore fait le même rêve étrange et familier, le seul dont elle se souvenait jamais au réveil. Elle s’étira longuement. Une longue journée l’attendait, et la partie la plus agréable, ses cours de sciences humaines à la Sorbonne, était encore loin. Elle devait d’abord nettoyer méticuleusement l’appartement des personnes qui les hébergeait en attendant l’attribution d’un logement à leur nom. Et après, le ménage, préparer les repas. Dehors, le ciel était éteint, en dépit d’un jour nouveau comme si la nuit n’avait cédé sa place qu’à contrecœur. Une enfilade d’immeubles ternes venait compléter la grisaille de la vue qui s’offrait à elle depuis le 13éme étage. La fortune, le hasard ou le guingois, au choix l’avait conduit de Kribi, au Cameroun, jusqu’en banlieue parisienne où elle était venue rejoindre sa mère, Adélaïde, dite Ma’Ada.
En s’attelant à la tâche, elle repensa à la singulière linéarité de son destin. Déjà au Cameroun, à l’âge de 4 ans, elle avait la charge d’aller puiser l’eau dans le village voisin, à plus d’une demi-heure de marche, qu’elle rapportait ensuite à la maison, le seau en équilibre précaire sur sa tête. A 5 ans, on lui apprit à tenir une maison propre et en ordre. Elle savait déjà cuisiner à 7 ans, la plupart des plats préférés de son oncle, époux de sa tante, marâtre et cousine germaine de sa mère, Patience, dite “Tata Passi”. Dina devait après avoir préparé le repas, réserver “la part du
pauvre”, destiné aux amis ou voyageurs de passage. S’ils acceptaient de le
partager, elle avait alors un vrai repas. Sinon, elle se contentait des restes de la maisonnée.
C’est la faim qui conduisit ses pas égarés jusqu’à cette porte que tous, même les plus téméraires évitaient, la tradi-praticienne Ngo-Le-Vent, qu’on disait si puissante qu’elle pouvait commander aux éléments: au vent de se lever ou à la nuit d’envahir le jour, si elle le souhaitait.
Dina la trouva adossée sous le large frangipanier qui avait recouvert sa cour d’un parfum de miel. Elle mâchait son kalaba, argile dur, en chassant distraitement les quelques insectes décidés à le partager.
– La mère, interpella-t-elle faiblement, tu as de l’eau, j’ai soif, s’il te plait?
On pouvait refuser la nourriture en Afrique, même en ce temps-là, mais il était rare qu’on ose refuser à quiconque de l’eau.
– Tu as faim, répondit Ngo-le-vent, pourquoi ne demandes-tu pas tout
simplement la part qui te revient?
– Comment ça, la mère?
– Tu veux dire que tu n’as pas faim? Vas donc prendre ta part dans la cuisine. J’ai laissé un bol de bouillie de maïs, des haricots et des beignets. Chaque
fois que tu auras faim, tu trouveras ta part, ici.
Peu habituée à la sympathie et la miséricorde, Dina résista les premiers temps à cette généreuse proposition. Ne disait-on pas de cette sorcière, Ewusu, probablement centenaire qu’elle mangeait aussi les âmes. Mais lorsque la faim la tirailla de nouveau, ses pieds et son estomac trompèrent conjointement son discernement et la conduisirent chez vieille mère, comme elle finit par l’appeler affectueusement.
Un jour, alors que Dina balayait, courbée, le sol dur de la case, en écoutant distraitement le clapotis des gouttes drus comme des traits, de la saison des pluies, vieille mère entrepris de lui apprendre à reconnaître les plantes médicinales des comestibles. Ainsi, tu pourras te nourrir sans risque de me rejoindre dans la tombe, si je ne suis plus là, dit- elle. Mais ses enseignements allèrent bien au-delà: écorce de Quinine, de Yohimbe ou de kinkeliba, plantes diverses, poudres et racines, elle lui
apprit aussi à les répertorier, à éviter certaines associations ou au contraire, pratiquer tel mélange pour une efficacité accrue.
Bientôt, lorsqu’il devint difficile à vieille mère de se déplacer, ce fût Dina devenue jeune fille nubile, qui apportait les onguents aux personnes alités. A défaut d’être aimée de ses pairs, elle fût peu à peu considérée avec la crainte mêlée de mépris, que l’on réserve aux “personnes qui parlent aux arbres”, et aux autres éléments.
C’est ainsi que leur langue les désignait, littéralement.
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A chaque fois que Dina se retrouve dans cette voie sinueuse et étroite qui mène au repaire sous-marin des siens, son corps, le premier, reconnaît son appartenance à ce lieu: Ses poumons cèdent la place à de soudaines branchies; ses yeux perçoivent l’horizon au delà de la sombre opacité des profondeurs; La densité de l’eau épouse son corps sans l’alourdir ou le ralentir. Poissons de toutes tailles et invertébrés millénaires saluent silencieusement sa course, se rapprochant vélocement des roches sous marines ocres, afin de lui faciliter le passage. Jomba tient un nouveau-né, au teint brun et cheveux de laine rousse, exact copie de sa sœur Idolo dont le nez est tacheté de graines de rousseur.
Les enfants, après les habituelles effusions des premières minutes de retrouvailles, se sont éloignés. Ils jouent gaiement dans l’ épave d’un bateau, dont la carcasse a été colonisée par de folles herbes spongieuses. Jomba, fier et sentencieux, lui tend l’enfant:
– Voici ton nouveau fils. Comment l’appellerons- nous?
– Comment pouvons-nous avoir autant d’enfants, alors que je passe la plupart du temps sur terre…et qu’on ne fait jamais rien.
– De nous deux, c’est toi qui va à l’école, non?! On t’a pas appris que les êtres vivant sous l’eau pondent leurs enfants. Tu n’as pas besoin d’être là pour veiller sur nos œufs, si moi je suis présent. Et puis, quel intérêt de mobiliser un ventre 9 mois pour1 seul œuf comme les humains ordinaires? Tu en as de ces questions…
Dina ne répond pas, et songe que c’est au moins la 4e ou 5e réplique d’Idolo. Qu’importe les prénoms, ils pourraient aussi bien leur attribuer des chiffres.
– Tu n’es pas seule, poursuit Jomba comme s’il lit dans ses pensées, tu as une famille. J’espère que tu ne tisses aucune attache la haut. Attention, n’attire pas à toi la colère des mers. Je t’aurai prevenu….Tu es ma femme! Comme tu songes à aller en France, ne me commence pas à l’avance vos bêtises de femmes émancipées. Tu restes MA femme! »
Dina blottit son nouveau fils tout contre elle, en espérant ressentir quelque chose. En vain.
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Dina avait en effet eu la chance de fréquenter assez régulièrement l’école au pays, entre les tâches ménagères du matin, et celles du soir. Elle avait trouvé une organisation, lui permettant de préparer la pâte à beignet la veille, les frire aux aurores et terminer la vente sur le marché, près du stand d’ auntie Kima, juste avant de filer à l’école. Tata Passi recevant sa recette quotidienne, le reste lui importait peu. Que Dina accumule bonnes notes et prix d’excellence ne la concernait en rien,
du moment qu’elle avait ses 5000 francs CFA par jour!
Mais ce ne fût pas à l’école qu’elle croisa la route de Jomba, le séduisant triton. Est-ce qu’on croise même un membre de la redoutée famille de mami wata, divinité des eaux, en route?
Dina l’avait rencontré à 9 ans, sur le chemin du retour, en longeant une des nombreuses criques désertées des touristes qu’offre Kribi. Elle ramassa une pièce ancienne, brunie par le temps et qui brillait pourtant, comme l’appel du soleil.
Dina fut un moment tentée de courir jusque chez sa tante pour lui montrer sa trouvaille, mais elle se ravisa aussitôt; La marâtre n’était avide ni de coups, ni d’insultes. Il y’avait fort à parier qu’elle y trouve une parfaite justification à son exutoire, puisqu’il était formellement interdit aux enfants de jouer aux abords de la plage. De nombreux contes terrifiants et fantasmagories populaires alimentaient cet
interdit séculaire, qu’elle avait transgressé.
Elle pensa furtivement à vieille mère, avant de chasser cette idée. Elle ne pouvait pas risquer de mettre en péril son seul repas de la journée. Et si vieille mère lui demandait de la jeter?
Elle glissa alors la pièce dans la poche de sa robe, et regagna son foyer. Dès cette nuit, elle rêva de ce bel homme noir dont les dreadlocks épaisses, flottaient dans l’eau comme les algues au milieu des coraux:
“ Je t’ai longtemps attendu, lui dit-il, mais je savais que tu viendrais un jour à moi. Lorsque ta mère a quitté le pays pour aller travailler a l’étranger et t’assurer un avenir, j’étais là. J’ai bu chacune de tes larmes, et j’ai apaisé ton cœur. Lorsque ta tante te noyait sous des taches ménagères, qui aurait du être la charge d’un adulte, j’étais la. Dans tes miraculeuses prouesses scolaires, seul privilège des pauvres bien nés, j’étais là. Lorsque la faim te tiraillait car tu n’avais fait qu’un repas, au milieu de l’opulence, j’étais là. J’ai conduit tes pas jusque chez Ngo-le-vent. Tu n’as jamais été seule, j’ai toujours été là. Je ne te quitterai plus, à présent. Je suis Jomba, ton mari de l’autre monde.”
Dina avait depuis gardé précieusement cette pièce sous le matelas sur lequel elle dormait, à même le sol. C’était devenu son bien le plus précieux. Son seul bien.
Un jour, un de ses cousins lui chaparda la pièce et refusa de la lui rendre, en dépit de l’empoignade qui suivit et pour laquelle, elle fut la seule à être punie sans que son bien ne lui soit restitué. Dans les jours qui suivirent, son cousin fut pris de violents maux de tête, puis de maux de ventre. Sa température augmenta considérablement. On fit venir le médecin, qui proposa de le transférer à l’hôpital. Sa tante, qui avait l’intuition face au calme olympien de Dina contrastant avec la panique générale, qu’elle y était pour quelque chose, saisit violemment le frêle corps de la fillette et le secoua comme un manguier coriace, retenant ses fruits.
– Qu’est ce que tu as fait a mon fils , sorcière?! Tout ceci est ta faute,
enfant du diable! Toi qui traine chez Ngo-le-vent, sorcière!!!Qu’est ce
que tu lui as fait?!
Elle darda la femme enragée d’un regard noir et glacial.
– Ma pièce! lui répondit-elle, en tendant sa paume vide.
L’heure n’était plus aux salamalecs et formules de courtoisie. Leur haine réciproque avait fini de les consumer, rien ne pouvait plus être sauvé de ce naufrage relationnel, en dehors de son mollusque de fils, peut-être.
La tante se précipita au chevet de ce dernier et lui extirpa a coup de gifles, les aveux dont elle avait besoin pour le sauver. Lorsqu’elle lui rendit la pièce, elle lui intima l’ordre de ne plus laisser cet objet chez elle. Dina la fit percer auprès du forgeron du coin, y glissa une fine chaînette, et la porta désormais à son cou, sous ses robes débraillées.
Jomba tint parole. Il ne la quitta jamais plus. Même lorsqu’ils n’étaient pas au même endroit, dans la même dimension ou temporalité, ils étaient néanmoins liés. Vieille mère le ressentit très vite, et lui posa de nombreuses questions que Dina avait appris à éluder, lui cachant ses excursions oniriques et nocturnes.
Un jour, cependant qu’elles étaient assises sous l’ombre protectrice du frangipanier, dont les feuilles filtraient le soleil tout en répartissant une fraîcheur bienfaitrice sur elles, Vieille mère proposa à Dina de la marquer de fines scarifications au niveau des tempes:
– Afin que tu restes visible dans ce monde, et que tu ne t’effaces pas
complètement, expliqua-t-elle.
– Comment ca, vieille mère? Je m’efface que je suis devenue le dessin sous la
gomme?
Vieille mère rit en découvrant sa bouche édentée.
– Regarde cet arbre qui va de la cime, jusqu’aux racines bien enfoncées dans
le sol. Sais-tu que ses racines sous terre peuvent être même plus grandes
que cet arbre lui-même? L’essentiel est invisible à l’œil, n’oublie jamais. Tu
peux t’effacer, sans même le savoir, si c’est une partie de toi qui est invisible
au monde.
Vieille mère avait-elle jamais su pour elle et Jomba? Dina ne le sut jamais, mais le jour où sa mère, Ma’Ada, lui envoya son billet d’avion pour Mbeng, la France, et son visa étudiant afin qu’elle la rejoigne, alors que Dina était tourmentée par le doute, et que Jomba pestait au fond des mers contre ce départ précipité, vieille mère coupa plusieurs branches du frangipanier où elles aimaient se retrouver, et les liant avec
une longue fibre d’écorce, lui tendit fermement la petite embarcation grossière qu’elle avait faite:
– Prends, et va te chercher. Tu n’as pas à choisir entre tes racines et tes ailes.
Tes racines ont donné l’arbre, et l’arbre te donne la pirogue qui te mène à ton
destin.
– C’est plutôt l’avion, vieille mère.
– Aka, tu aimes parler hein…ou me faire parler. Va seulement!
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Dina s’enfonce dans l’opacité des profondeurs sous-marines de son gîte familial. Un vieux poulpe ondoie au loin, au milieu d’oursins, d’étranges amphibiens et d’impassibles étoiles de mers. Une faune anarchique, composée de touffes, haies, buissons et algues éparses, a remplacé le foyer aquatique. Crabes et bancs de poissons y ont pris leur quartier, et accentuent le pesant silence. Dina est prise de panique. Ce n’est pas son rêve! Où est passé son rêve? Où sont Jomba, et leurs
enfants….?
“L’essentiel est invisible à l’œil. Tu peux t’effacer sans même le savoir”
Dina cesse de voir, elle regarde et l’univers marin se révèle enfin à elle:
Les poissons-pierres se dissocient des coraux, trempés de boue. La plie, poisson plat que l’on confond avec le sable et les galets des fonds marins, dessine un bref mouvement qui la trahit, tandis que l’ange des mers, requins heurtés, reste tapis des heures durant sous le sable. Les algues flottantes ne se distinguent pas des membranes de peau du terrifiant dragon des mers feuillu.
Dina est soudainement gagnée par la tranquille quiétude des lieux: un sentiment inédit, vertigineux et grisant de liberté l’inonde.
Enfin seule. Et vierge.
(Texte de Eugenie Lobe, protégé par les dispositions légales relatif au droit d’auteur et à la propriété intellectuelle.)